Raymond Carver – La montre de Kafka (Kafka’s Watch, 1986)
J’ai un boulot pour un petit salaire de 80 couronnes, et
huit à neuf heures infinies de travail par jour.
Je dévore le temps hors du bureau comme une bête sauvage.
J’aimerais pouvoir être assis sur une chaise dans un autre
pays, et regarder par la fenêtre des champs de canne à sucre
ou des cimetières mahométans.
Je ne me plains pas tant du travail que de
la torpeur du temps marécageux. Les heures de bureau
ne peuvent pas se fractionner! Je sens le poids
de la totalité de ces huit ou neuf heures même dans la dernière
demi-heure de la journée. C’est comme voyager en train
jour et nuit. A la fin on est complètement
écrasé. On ne pense plus du tout à l’effort
de la locomotive, ni aux collines ni
à la plaine mais on attribue tout ce qui arrive
à sa seule montre. La montre que l’on tient continuellement
dans la paume de sa main. Que l’on secoue. Et porte lentement
à son oreille avec incrédulité.
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Raymond Carver (1938-1988) – La vitesse foudroyante du passé (Ultramarine, 1986)






