Vladimir Maïakovski – Poème (1930)
Voici le dernier poème de Vladimir Maïakovski (1893-1930), que l’on a retrouvé dans sa poche après son suicide.
I]
Elle m’aime, elle ne m’aime pas
Je trie mes mains
Et j’ai cassé mes doigts.
Alors les premières têtes des marguerites
Secouées d’une chiquenaude
sont cueillies et sans doute
éparpillées en mai
que mes cheveux gris se révèlent
sous la coupe et la douche
que l’argent des années nous enserre éternellement !
honteuse sensation banale- sentiment que j’espère
que je jure
jamais elle ne reviendra vers moi.
[II]
C’est bientôt deux heures
Pas de doute tu dois déjà dormir
Dans la nuit
La voix lactée avec ses filigranes d’argent
Je ne suis pas pressé
Et rien en moi
Ne veille ni ne t’accable de télégrammes
[III]
La mer va pleurer
La mer va dormir
Comme ils disent.
L’incident s’est cassé la gueule.
Le bateau de l’amour de la vie
S’est brisé sur les rochers du quotidien trivial
Toi et moi sommes quittes ;
pas la peine de ressasser
Les injures de chacun
Les ennuis
Et les chagrins
[IV]
Tu vois,
En ce monde tous ces sommeils paisibles,
La nuit doit au ciel
Avec ses constellations d’argent
En une si belle heure que celle-ci
Quelqu’un alors s’élève et parle
Aux ères de l’histoire
Et à la création du monde.
[V]
Je connais le pouvoir des mots ; je connais le tocsin des mots
Ce n’est pas le genre que les boîtes applaudissent
De tels mots des cercueils peuvent jaillir de terre
Et iront s’étalant avec leurs quatre pieds en chêne ;
Parfois ils vous rejettent, pas de publication, pas d’édition.
Mais les mots sacro-saints qui vous étouffent continuent à galoper au dehors.
Vois comme le siècle nous cerne et tente de ramper
Pour lécher les mains calleuses de la poésie.
Je connais le pouvoir des mots. Comme broutilles qui tombent
Tels des pétales à côté de la piste de danse rehaussée.
Mais l’homme avec son âme, ses lèvres, ses os…






Comme c’est beau, merci encore.
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Ce fragment de poème est grand que mon frère a utilisé dans sa thèse
Merci. J’aime beaucoup Maiakovski, mais je ne connaissais pas ce poème.
Merci pour ce beau poème que je ne connaissais pas…
La façon dont ce poème a été retrouvé le rend encore plus beau.
Stunning…
quel dommage de ne pas trouver une telle poésie chez les poètes modernes de France. Notre poésie est trop ésotérique et ne parle pas au coeur et à l’âme
Grare
Beautiful !
C’est sublimement beau et très émouvant !!!…
incroyable… quelle facilité… une écriture habitée et hors du commun…
Bonjour,
Voici le poème complet, dans une traduction différente :
« Ecoutez, puisqu’on allume les étoiles,
c’est qu’elles sont à quelqu’un nécessaires,
c’est qu’il est indispensable que tous les soirs, au-dessus des toits,
se mette à luire
seule au moins une étoile
- M’aime-t-elle ou non, je me casse les mains
et disperse mes doigts cassés
ainsi pour deviner on déchire et lance à travers mai -
les corolles des marguerites de rencontres
que ciseaux et rasoirs me montrent grisonnants
que l’argent des années tinte en masse
j’espère, j’ai foi qu’au grand jamais ne me viendra la honte de m’assagir
où trouver l’amour dans cette petite fête
c’est comme dans tout un New-York d’automobiles
chercher un fer à cheval porte-bonheur
Il est plus d’une heure
sans doute es-tu couchée
mais peut-être est-ce pareil pour toi
je ne suis plus pressé
et n’ai plus à te réveiller ni te déranger
par les éclairs des télégrammes ;
la mer s’en va reculant
la mer s’en va dormir
comme on dit l’incident est clos
le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante
nous sommes quittes tous les deux
et à quoi bon énumérer les douleurs mutuelles des malheurs et des offenses
il est plus d’une heure sans doute es-tu couchée
dans la nuit la voix //l’est est comme loca ( ?) // argentée
je ne suis plus pressé
et n’ai plus à te réveiller ni te déranger par les éclairs des télégrammes
comme on dit l’incident est clos
le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante
nous sommes quittes tous les deux
à quoi bon énumérer les douleurs mutuelles des malheurs et des souffrances
Regarde ce calme dans le monde
la nuit a couvert le ciel de son offrande étoilée
en de telles heures on se lève pour parler
au siècle, à l’histoire, à toute la création
Je sais la force des mots, je sais le tocsin des mots ;
pas de ceux qu’applaudissent les loges,
des mots par qui les cercueils s’arrachent du sol
pour défiler sur leurs pattes de chêne ;
parfois on les rejette, ni imprimés, ni lus
mais ils galopent, sangles tendues,
ils font tinter les siècles
et les trains viennent en rampant
lécher les mains calleuses de la poésie.
Je sais la force des mots. Du vent, semble-t-il,
un pétale tombé sous les talons d’une danse
et l’homme, avec toute son âme,
ses lèvres,
sa carcasse. »