Franz Kafka – La nuit (1920)

Abîmé dans la nuit. Comme on laisse parfois retomber sa tête pour réfléchir, être de la même façon entièrement abîmé dans la nuit. Alentour, les hommes dorment. Une petite mise en scène, l’illusion, dont ils se bercent eux-mêmes innocemment, qu’ils dorment dans des maisons, dans des lits en dur, sous un toit en dur, étendus ou recroquevillés sur des matelas, entre des draps, sous des couvertures; en réalité, ils se sont tous retrouvés tels qu’un jour, jadis, et tels que par la suite, dans une région désertique, un campement à la belle étoile, une multitude d’hommes à l’infini, une armée, un peuple, sous un ciel froid sur une terre froide, jetés sur le sol là où l’on se tenait auparavant debout, le front posé sur le bras, le visage tourné vers le sol, le souffle paisible. Et toi tu veilles, tu es l’un des veilleurs, tu repères le suivant en agitant le brandon tiré du fagot, près de toi. Pourquoi veilles-tu? Il faut que quelqu’un veille, dit-on. Il faut que quelqu’un soit là.
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Franz Kafka (1883-1924) – Récits posthumes et fragments – Traduits de l’allemand par Catherine Billmann – Actes Sud/Babel



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