Henri Michaux – Quelque part, quelqu’un (1951)

Henri Michaux - Untitled (1981)Quelque part quelqu’un est chien et aboie à la lune
Quelqu’un est né chinoise et maintenant elle a dix-sept ans
Quelqu’un c’est une blonde et sa soeur est vive, véritablement pétulante
Quelqu’un son père est highlander
Quelqu’un. ..et puis ça lui a retenti sur les reins et maintenant fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital
Quelqu’un il a de grosses solives à la maison
Quelqu’un, il veut encore un peu de crème. Mais l’autre quelqu’un, c’est l’existence de Dieu qui le chipote
Quelqu’un vient d’ avoir un moment de fierté qu’il expiera durement
Quelqu’un, il pleut
Quelqu’un, cette fois il pleut fort
Quelqu’un les gens d’à côté rentrent à l’instant
Quelqu’un il n ‘y a pas eu de brise aujourd’hui, et la houle de fond est encore forte
Quelqu’un, il pleut toujours ; mauvais pour le toit
Quelque part, Quelqu’un renait insecte, se nourrissant d’excréments tout le jour, ses antennes trempant dans la substance fétide; essayant de se souvenir d’une vie antérieure, malgré lui, il songe à une future quand les excréments seront plus copieux et plus uniformément répandus de manière qu ‘il y en ait pour tous

Quelque chose quelque part est rail, sous un train de six cents tonnes, et plie et vibre, et enfin se redresse
Quelqu’un, zut pour les autres
Quelqu’un, zut pour moi
Quelqu’un porc-épic-clarinette
Quelqu’un, clarinette seulement
Quelqu’un sa pirogue c’est son île
Quelqu’un, sa misère c’est son île
Quelqu’un, sa robe c’est son île
Quelqu’un, son enfance c’est son île
Quelqu’un faire la soupe à la cuisine c’est son île
Quelqu’un, c’est quand les autres parlent, son île
Quelqu’un, il n’a pas d’île
Quelqu’un, il n’a qu’une toute petite île
Quelqu’un, si vous croyez qu’il aimerait ça une île
Quelqu’un, en 1938 plus d’îles, mort aux îles, tous en uniforme
Quelqu’un, un courant d’ air suffit pour mettre son île en danger
Quelqu’un, être en désaccord avec sa famille c’est son île
Quelqu’un, il a plus de fleuve que d’île
Quelqu’un il a plus de barrage que de fleuve
Quelqu’un il a plus d’horizon que de barrage
Quelqu’un, il a plus de savoir que d’horizon
Quelqu’un, il suit plus la pente
Quelqu’un, du talent comme mes bottes
Quelqu’un, diplomate-circonstance
Quelqu’un, plus d’échelles que de pensées
Quelqu’un, pour lui le réveil est une pistache
Quelqu’un, pour lui le réveil est une tasse
Quelqu’un, pour lui l’éveil est une médecine
Quelqu’un, pour lui c’est une glaire
Quelqu’un, pour lui c’est un clou
Quelqu’un, pour lui le sommeil est un melon
Quelqu’un dort dans un lac. Tantôt dans un lac, tantôt dans une citerne

Quelqu’un dort dans une turbine; tantôt dans une turbine, tantôt dans un carrousel
Quelqu’un, il a un sommeil d’agneau
Quelqu’un est de ceux qui se plaisent à gratter un chat sous une bâche
Quelqu’un est de ceux qui n’ont que leur peur à mettre sous le crâne
Quelqu’un est de ceux qui ont cinquante fois vingt ans avant de vieillir
Quelqu’un est métaphysicien-anxieux abdominal
Quelqu’un voit d’un côté les soleils, de l’autre les serpents
Quelqu’un est de ceux qui, même en rêve, ne ressusciteraient pas un sourd de peur d’avoir encore à lui crier a l’oreille: «Va… Vva… Va-t-en, oui, Vvva»
Quelqu’un est de ceux qui aimeraient diriger un orchestre dans un évêché, décorer une paupière sous un dais
Quelqu’un est de ceux dont le secret désir est de publier des cartes d’état-major illisibles même sous les plus fortes loupes
Quelqu’un sans arrosoir n’irait pas dans un caravansérail
Quelqu’un, son piédestal est perdu dans la boue
Quelqu’un a l’âme concentrée
Quelqu’un l’a en loques ou beurrée
Quelqu’un est de ceux qui vers cinq heures ressentent une lourdeur comme une méditation, mais c’est surtout la constipation
Quelqu’un est de ceux qui se préparent à aller voir un fleuve mais à peine arrivés lui tournent le dos. ..sont heureux tout de même
Quelqu’un est de ceux qui préparent un déraillement sur une ligne où jamais depuis dix ans ne passe plus un train
Quelqu’un quelque part s’appelle Lou
Quelqu’un, tout en manchons, est de ceux que leur vie environne quoiqu’ils ne fassent pas grand-chose

Quelqu’un est plutôt entouré de « j’eusse voulu »
Quelqu’un est ami du bois
Quelqu’un est ami de l’eau
Quelqu’un, non, ce n’est pas ainsi qu’il entendait la Vie
Quelqu’un, c’est dans les Mers du Sud, pense-t-il, qu’il
serait bien
Quelqu’un, il y a autour de Quelqu’un quelque chose qui se passe, c’est comme si on balayait. Mais c’est dans la situation et dans la même on aboie.
Quelqu’un, s’il n’y fallait que du fil aux pattes, il serait bien araignée
Quelqu’un est trop sensible pour aimer, ça lui fait mal
Quelqu’un, pour lui l’amour ce n’est qu’un entre-deux
Quelqu’un, pour lui l’amour ça prend la place de mieux
Quelqu’un est de ceux qui se troublent de plaisir à la vue d’un sein par suite, croient-ils, de la couleur rose si exquisément filtrée par la peau qu’elle en est presque blanche
Quelqu’un à une époque plus agitée, le sectionnerait avec un plaisir beaucoup plus grand encore, beaucoup plus secret, plus personnel
Quelqu’un a depuis quelque temps sa méchanceté estropiée
Quelqu’un a de la surdi-sainteté
Quelqu’un, pensant, s’éloigne
Quelqu’un, pensant, se rapproche
Quelqu’un, pensant, se renforce
Quelqu’un, pensant, s’affaiblit et s’anémie
Quelqu’un, il n’a pas de pensée fraîche jamais
Quelqu’un, il n’a de pensée qu’en convois
Quelqu’un, dans le but de penser, pense-t-il, il pense
Quelqu’un, il n’a pas la moelle qui correspond à sa figure
Quelqu’un, on le prend par son pôle et on l’amène tout doucement, tout doucement où l’on veut
Quelqu’un, avec ses quarante-sept chromosomes, c’est un fier imbécile

Quelqu’un, il a aussi sa « Weltanschauung »
Quelqu’un chante pour le fumier voisin
Quelqu’un, le vin rouge lui descend dans la jambe c’est le tannin bien sûr ou c’est la jambe, ou c’est le coeur, ou ce sont les artères, tuyaux de tristesse. C’est le sang bleu qui cherche du repos dans les veines, c’est la défaite, c’est dix ans de perdus dans la vie
Quelqu’un est dans les présupposés
Quelqu’un est dans les tangentiels, les circonférentiels. Fait l’entendu en essentiel
Quelqu’un est pour les pulsions
Quelqu’un est pour le Mythe
Quelqu’un est pour le Matérialisme historique
Quelqu’un ce n’est que du vent
Monsieur est Paléoclimatologue
Quelqu’un est au bar
Quelqu’un est dans l’emboutissage, dans la découpe
Quelqu’un, c’est une antilope dans les Savanes du Katanga
Quelqu’un est genre dépositaire, journalier, exploitant, bougnat, cafetier, concessionnaire, importateur, dépanneur
Quelqu’un est genre miauli-miaula, décolletés de robes, crevés de corsages
Quelqu’un est genre orateur, bombardier. Culasse blindée, hélice synchronisée, train d’atterrissage escamotable. Guerre d’Espagne, révolutionnaire qu’il dit
Quelqu’un est genre syndicat
Quelqu’un est genre acheteur de licences de dirigeables
Quelqu’un de très chic, genre torticolis de platine
Quelqu’un genre « dites bien à vos lecteurs que je les, et que je les et que je les les »
Quelqu’un racoleur, soldat de Dieu, serin de paradis
Quelqu’un qu’il dit
Quelqu’un, c’est lui qui a découvert sur plaques l’objet astral qui a failli télescoper la terre dernièrement
Quelqu’un, soit !

Quelqu’un 000 000 000 01
Quelqu’un 000 000 000 000 03
Quelqu’un est quelqu’un comme une goutte d’eau est une maquette de l’Océan.
Quelqu’un est dans la poroscopie
Quelqu’un, « et s ‘il y a des bacilles dans une hostie ? »
Quelqu’un, douleur. ..sommeil borde de scieries à vapeur et de klaxons furieusement florissants
Quelqu’un a trop de « Quelqu’uns »
Quelqu’un-vipère écartant une feuille, descend vers la victime qui respire paisiblement les yeux fixes sur son bonheur
Quelqu’un-mouche fait de l’hystérie près d’un beau visage dont elle ne sait pas encore exactement ce qu’elle veut sucer
Quelqu’un est un Marquisan mélancholique
Quelqu’un-fourmi entre des falaises de feuilles mortes n’a pas un instant à perdre
Quelqu’un est saucissier
Quelqu’un, c’est quelqu’un de facile à vivre
Quelqu’un ne déparle pas depuis ce matin et maintenant voudrait s’arrêter
Quelqu’un veut atteindre quelque chose
Quelqu’un et un autre quelqu’un s’en entr’empêchent
Quelque chose détermine Quelqu’un et Quelqu’un télécommande quelqu’un et il s’ensuit que quelqu’un n’est plus Quelqu’un comme autrefois
Il est égal pour notre repos que Quelqu’un ne soit plus Quelqu’un ou du moins le Quelqu’un qu’il avait coutume d’être et de présenter aux regards des voisins
Quelqu’un est difficile sur la poésie des autres
Quelqu’un r r r r r…
Quelqu’un tchup… tchup… tchup…
Quelqu’un à cette heure voit la mer, sent l’odeur de la mer, baigne dans l’odeur de la mer
Quelque part il est midi, la pupille de Quelqu’un s’étrécit; après la mort, l’oreille suffit

Quelqu’un il a trop de remparts
Quelqu’un il ne sait pas fleurir en décembre
Quelqu’un ne sait pas faire son nid dans l’acier
Quelqu’un croit au primat de l’esprit sur la matière à l’antécédence de l’idéal sur le réel
Quelqu’un veut que ce soit plus pertinent, plus constitutionnel, plus logique
Quelqu’un ne comprenant plus, bredouille vite un sourire
Quelqu’un d’embarrassé, ce sont deux grenouilles dont on a inversé le sexe
Quelqu’un est pour partager, « j’ai ma pipe dans ta poche, j’ai ta femme dans ma chambre…»
Quelqu’un est fort sur le plat, mais il a accroché son cale-pied de gauche dans la boucle de La Turbie
Quelqu’un, dites plutôt un toquart !
Quelqu’un quelque part crie « Vive la guerre » puis elle monte en première
Quelqu’un n’écoute plus. Il est toujours dans ses échafaudages
Quelqu’un, il est de ceux qui s’agenouillent en mer
Quelqu’un, même dans une flamme il se mouille
Quelqu’un, il y a de la mitraille dans son rire
Quelqu’un est arabe. Le délire de culpabilité n’a jamais été observé chez l’ Arabe
Quelqu’un pour l’ avancement de la Science, a de 926 oeufs d’abeilles tué un jeune serpent venimeux qui fut fort étonné
Quelqu’un stocke des billes d’Okoume au Niger
Quelqu’un Honolulu Loukoum
Quelqu’un Ara à socle
Quelqu’un Fili, golli, golla
Quelqu’un le soleil ne luit plus sur son arbre
Quelqu’un il ne se passe plus rien dans sa rien, plus rien, plus rien, plus rien que le vide, plus rien, plus rien

Il aspire au silence Quelqu’un
Quelqu’un cherche une nouvelle fenêtre.

***

Henri Michaux (1899-1984)

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~ par stéphane chabrières le octobre 11, 2009.

Une Réponse to “Henri Michaux – Quelque part, quelqu’un (1951)”

  1. Magnifique……En un quelqun faire le tour du monde et de la vie !

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