Salvador Dali – Le grand masturbateur (1930)

L’été agonisait derrière la palissade
à l’ouest s’élevait le principal édifice de la ville
construit en fausses briques rouges
on entendait confusément le bruit de la ville
quelques passants parmi lesquels les paysans pullulaient
peuplaient la route qui unissait l’humble village de Hunt
à l’orgueilleuse Kistern.
A gauche serpentait une autre route
plus humble et plus petite
une petite route
mélancolique
au bord de laquelle on avait déposé
pour l’engrais des champs environnants
des tas de foin et de merde.
Cette route restait déserte à partir de midi
l’heure unique à laquelle elle connaissait un peu de mouvement
car c’est alors seulement qu’elle servait à conduire les ouvriers
pour les constructions et reconstructions
des nouveaux pavillons
du sanatorium de Kistern.
Le soir quand les ouvriers étaient de retour de leur travail
la petite route retrouvait son calme habituel
et de nouveau redevenait déserte.

Parfois seulement
traînait avec paresse
un grand chariot
chargé de petites pailles
et conduit par deux salauds.
Le soir tombait
à toute vitesse sur le paysage.
A l’horizon
la grande silhouette de l’usine de chocolat se perdait
déjà
dans le brouillard du crépuscule.

***

Malgré l’obscurité régnante
le soir était encore peu avancé
aux bords des grandes escaliéreries d’agate

fatigué par la lumière du jour
qui durait depuis le lever du soleil
le grand Masturbateur
son immense nez appuyé sur le parquet d’onyx
ses énormes paupières closes
le front mangé par d’affreuses rides
et le cou gonflé par le célèbre furoncle où bouillonnent les fourmis
s’immobilise
confit dans cette heure du soir encore trop lumineuse
tandis que la membrane qui recouvre entièrement sa bouche
durcit le long de l’angoissante de l’énorme sauterelle
agrippée immobile et collée contre elle
depuis cinq jours et cinq nuits.

***

Tout l’amour
et tout l’enivrement
du grand Masturbateur
résidait
dans les cruels ornements d’or faux
qui recouvrent ses tempes délicates et molles
en imitant
la forme d’une couronne impériale
dont les fines feuilles d’acanthe bronzé
se prolongent
jusqu’aux joues roses et imberbes
et continuent leurs fibres dures
jusqu’à les fondre
dans l’albâtre clair de sa nuque.

Afin de donner une apparence glaciale d’ancienne ornementation
d’un style incertain et hybride qui rendrait possible l’erreur
par mimétisme avec l’architecture compliquée de l’allée
et afin de rendre invisible ou au moins inaperçue l’horreur désirable de cette chair
– triomphante confite raide retardée soignée
agacée molle exquise abattue marquonisée battue lapidée
dévorée ornée punie – au visage humain qui ressemble à celui
de ma mère.

***

Le deuxième visage du grand Masturbateur
était de taille plus réduite que celui du premier
mais son expression était orgueilleuse et plus douce.
Rasé depuis cinq jours
il portait la moustache à peine naissante
rongée roussie
légèrement merdeuse
de véritable merde.
Ce visage était placé
triomphalement
et face
au premier
mais au fond de l’allée.
Entre les deux grands Masturbateurs
reposait sur un oreiller de plumes
un énorme cadre
construit
d’une infinité
de minuscules sculptures
de couleurs vives et variées
représentant Les Guillaume Tell.
Plus loin
après le second visage du grand Masturbateur
s’élevaient
deux grandes sculptures de Guillaume Tell
l’une faite
en vrai chocolat
l’autre en fausse merde
toutes les deux aux bouches effacées
et placées
triomphalement
l’une en face de l’autre.

Les deux visages de grands Masturbateurs l’énorme cadre et
les sculptures de Guillaume Tell avaient entre eux de tels rapports
et étaient distribués de telle sorte qu’ils provoquaient une
crise mentale similaire à celle que peut produire dans l’esprit
l’asymétrie qui entraîne la confusion fautive entre la topaze qui
remplace le regard dans les visages sculptés représentant le
moment du plaisir et un tas excrémentiel.

***

Sous l’étrange symbole
tiède
de deux grands Guillaume Tell
ils cherchaient le plaisir
se compissant
en même temps
l’un l’autre.
L’urine bouillait
sur son menton
était chaude encore
sous les aisselles
tiédissait
à l’origine
du con
et se refroidissait
à l’extrémité des cuisses.
Elle lui pissait
en pleine figure
l’urine bouillait
au milieu de la poitrine
et ne tiédissait
que sous la plante des pieds.

Leurs regards étaient pleins
de l’affluence froide
d’images
semblables
aux fontaines fameuses
attachées
au principe de la mort
et fixées
dès l’enfance
dans le flot
de leurs images
inconscientes.

***

Derrière les épaules
du simulacre
sous l’apparence
de deux Guillaume Tell
une courte
allée de fontaines
évoquait
la décomposition
claire
d’ânes pourris
de chevaux pourris
de chattes pourries
de chevaux pourris
de bouches pourries
de poules pourries
d’affreux coqs pourris
de sauterelles pourries
d’oiseaux pourris
de mortes pourries
d’angoissantes sauterelles pourries
de chevaux pourris
d’ânes pourris
d’oursins pourris
de bernards l’hermite pourris
et tout particulièrement
de poules pourries
et d’ânes pourris
et aussi de sauterelles pourries
ainsi qu’une sorte de poisson
dont la tête est d’une ressemblance
poignante
avec celle d’une sauterelle.

***

Toutes ces fontaines étaient enrichies
par un grand nombre de médailles en faux bronze
incrustées dans leurs pierres
et souvent à demi cachées par les lichens?
ou par la mousse qui poussait
entre les jointures.

Les images gravées en relief dans ces médailles ainsi que les
inscriptions à l’état de neuf (bien significatif) avaient une puissante
efficacité démoralisatrice en agissant sur la réflexion.

Dans une de ces médailles
il y avait l’image
d’un homme
au développement
retardé
doué
d’une complexion
malsaine
et qui symbolisait
simultanément
l’image
du désir
l’image
de la mort
et encore l’image
de la merde desséchée
avec un fruit
de cyprès
à l’intérieur.
A côté de cette
médaille sans inscription
on en voyait une autre
dans laquelle étaient gravés
de très doux reliefs
faits de minuscules harpes.
Dans une autre médaille
on voyait
minutieusement sculptés
les visages de Napoléon
et de Guillaume Tell
la scène du massacre
des frères Macchabées
et la figure ornementale
d’un papillon
symbolisant
l’injure.
Il y avait aussi une médaille
qui portait les trois mots
suivants
l’injure
l’agriculture
l’impérialisme
Et encore
une autre
qui perpétuait
trois autres inscriptions
couronne
or faux
grande merde

Enfin dans les médailles
les plus resplendissantes
étaient gravées
les immortelles
figurations
d’ânes pourris
de chevaux pourris
de chattes pourries
de chevaux pourris
de bouches pourries
de poules pourries
d’affreux coqs pourris
de sauterelles pourries
d’oiseaux pourris
de mortes pourries
d’angoissantes sauterelles pourries
de chevaux pourris
d’ânes pourris
d’oursins pourris
de bernards l’hermite pourris
et tout particulièrement
de poules pourries
et d’ânes pourris
et aussi de sauterelles pourries
ainsi qu’une sorte de poisson
dont la tête est d’une ressemblance
poignante
avec celle d’une sauterelle.

***

La contemplation successive de toutes ces médailles évoquait
avec précision la scène de la mante religieuse dévorant le mâle
et aussi les vitraux décoratifs en couleurs aux motifs à métamorphoses
qui n’existent que dans ces infâmes intérieurs Modern-Style
dans lesquels est assise au piano une très belle femme
à la chevelure ondulée au regard terrifiant au sourire hallucinatoire
à la gorge splendide
prête à crier un chant imminent
menaçant
impérial
doux
orgueilleux
confit
battu
abattu
lapidé
souriant
spécial
théâtral
retardé
printanier
parfumé
altéré
commémoratif
historique
artistique

***

Après la courte allée de fontaines
suivait
l’allée des simulacres de la terreur
présidée
par une artistique sculpture polychromée
à sens affreusement pornographique
représentant
la tragique et traditionnelle scène
de la chasse aux papillons.
L’allée des sciences spirito-artistiques
était présidée
par l’habituel
couple sculpté
aux visages doux et nostalgiques
où c’est l’homme qui mange
l’incommensurable
merde
que la femme
lui chie
avec amour
dans la bouche.
L’allée la plus énigmatique
était présidée
par un énorme simulacre
représentant le grand chimalié chanasié.
Il y avait encore d’autres allées
où restaient depuis des siècles
d’anciens simulacres
disposés
sans ordre
et correspondant aux plus diverses
et parfois anachroniques
représentations.
On pouvait y admirer
plusieurs reproductions très réalistes
du remarquable personnage irrésistible
et délicat au chignon et aux seins de femme
à la grosse verge et aux lourds testicules.
Ainsi que les plus puérils simulacres
de la poésie traditionnelle telle
qu’une gifle appuyée contre un courant d’air
et qui fait voir qu’elle dissimule
et les petites semences à la braguette déboutonnée
à la tête rasée
avec une merde sur la tête
et les rochers à figuration paranoïaque
et les visages de femmes
à la bouche effacée
dans les reliefs du Modern-Style.
Aussi les vases mythologiques
ornés de minuscules visages
hermaphrodites
aux boucles
et aux moustaches
dorées
au sourire
vomissant
et aux très fines dents.
Aussi
les hosties consacrées
et les morves sèches
et immobiles
au bord de virages vertigineux.
Et les minuscules
ombrelles
de toutes les couleurs du monde
sur lesquelles on apercevait
les précieuses trichromies
représentant les diverses variétés de perroquets
et les nombreuses espèces d’animaux
en état de rut
sur le dos desquels
étaient peints
les lacs célèbres
et autres sortes
de crépuscules
Il y avait
aussi
les ânes pourris
les visages orientaux
les reliefs impériaux
les cascades maritimes
au sable
fait des plus petits
coquillages
aux couleurs froides
et puis les tigres scientifiques
et aussi
l’apparemment fausse
sauterelle
composée
d’une infinité
de minuscules
et pourtant très nettes
photos de requins
telles que si l’on soufflait
sur cette sauterelle
toutes les photos
se dispersaient
ne laissant
qu’une horrible chose
abattue
confite
angoissée
légèrement
impériale
et coloniale.

Il y avait encore
les olives glacées
immobiles
fixées
dans les endroits
indéterminés.
Enfin les reliefs sculptés
représentant
divers meubles
et voulant signifier
le moment psychologique
et sentimental
d’un jour
clair
d’été
quand un ami
du propriétaire du canot
retrouve
le chauffeur de ce canot
(le chauffeur d’une complexion
malsaine mais doué d’une remarquable
mémoire visuelle)
et lui donne
l’ordre
d’ aller chercher
ses amis
sur une plage
différente
de celle dont on a convenu
auparavant
parce que les deux jeunes filles
qui ne connaissaient pas du tout
ce pays
voulurent aller
à pied
jusqu’à la plage
voisine.
Et maintenant
il était trop tard
ou mieux encore tous
ils étaient trop fatigués
(les deux messieurs surtout)
pour revenir
à la première
plage.

Port-Lligat, septembre 1930.

***

Salvador Dali (1904-1989)La femme visible (Editions surréalistes, 1930)

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~ par schabrieres le mars 25, 2012.

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