Stéphane Bernard – Glacis

•avril 16, 2021 • Laisser un commentaire

Déjà je sens à peine
que ma peau affleure
ce dans quoi je n’entre pas.

Ce réel.

Oui
je suis de ce corps
qui n’est que l’adresse d’une voix,

par quoi je m’imagine perçu.

Et cette paroi, transparente pourtant,
qui me sépare de la vie,
ce glacis de mon être,

c’est écrire.

***

Stéphane Bernard (né à Saint-Nazaire en 1972)Combattant varié (Aux Cailloux des Chemins, 2020)

Guillaume Apollinaire – L’Adieu

•avril 15, 2021 • Laisser un commentaire

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

***

Guillaume Apollinaire (1880-1918)Alcools (Mercure de France, 1913)

Philippe Jaccottet – Qui m’aidera ?…

•avril 14, 2021 • 2 commentaires

« Qui m’aidera ? Nul ne peut venir jusqu’ici.
Qui me tiendrait les mains ne tiendrait pas celles qui tremblent,
qui mettrait un écran devant mes yeux ne me garderait pas de voir,
qui serait jour et nuit autour de moi comme un manteau
ne pourrait rien contre ce feu, contre ce froid.
D’ici, j’atteste au moins qu’il est un mur
qu’aucun engin, qu’aucune trompette n’ébranle.
Rien ne m’attend plus désormais que le plus long et le pire. »

Est-ce ainsi qu’il se tait dans l’étroitesse de la nuit ?

***

Philippe Jaccottet (1925-2021)Leçons (Payot, 1969)

Søren Ulrik Thomsen – Je me réveille…

•avril 13, 2021 • Laisser un commentaire

Je me réveille et constate dans le miroir
que je ne suis pas né d’hier.
Il s’agit de gagner du temps
pour pouvoir supporter de perdre tout ce qu’on perdra.
De sacrifier une heure par jour
pour faire quelque chose selon les règles de l’art :
repasser sa chemise. Apprendre par cœur un vers extrêmement dur.
Quoi de plus minable que les sempiternelles ruptures ?
Comme si nous n’avions pas rompu une fois pour toutes.
Je n’essaie pas de me faire croire que je viens au monde chaque matin,
juste parce que chaque jour le monde paraît renaître.
En revanche, les arbres ne rêvent sans doute pas de moi,
comme moi d’eux.

*

Jeg vågner og konstaterer i spejlet
at jeg ikke er født i går.
Det gælder om at vinde tid,
så man kan tåle at miste alt det, man skal.
At ofre en time om dagen
på at gøre et-eller-andet efter alle kunstensregler:
Stryge sin skjorte. Lære et knaldhårdt vers udenad.
Hvad er vel mere ynkeligt end de evige opbrud?
Som om vi ikke er brudt op een gang for alle.
Jeg bilder mig ikke ind hver morgen at komme til verden,
fordi dén hver dag er som født påny.
Til gengæld drømmer træerne vel næppe om mig,
som jeg om dem.

***

Søren Ulrik Thomsen (né en 1956 à Kalundborg, Danemark)Les arbres ne rêvent sans doute pas de moi Cheyne, 2016) – Traduit du danois par Pierre Grouix

Pier Paolo Pasolini – La lueur

•avril 12, 2021 • Un commentaire

Celui qui oublie jouit
plus que celui qui se souvient :
il vaut mieux que je coupe la corde
qui me lie à une terre morte et encore neuve.

Je préfère cette vie nouvelle et morte,
ce bref hiver que je vis,
tandis qu’à Casarsa
l’hiver éternel fait reluire la cour.

Là-bas, les derniers chars de raisins
font crisser le gravier
des sentiers, rides
d’une terre sans commencement et sans fin.

Là-bas mes oncles morts ont cette lumière,
dans le cœur et dans la langue,
d’un petit village qui vit
hors de la vie, dans la vie des hommes qui ont vécu.

Un autre destin : moi, muet, je suis ici
et je parle, et eux – eux
qui ne savent que parler –
sont là-bas, loin, muets dans la lueur.

*

Il luzòur

Chel eh’ a si dismìntia a zova
pi di chel ch’a si recuarda:
miej ch’i rompi la cuarda
ch’a mi lea a na riera muarta e ’nciamò nova.

Miej chista vita nova e muarta,
chistu curt invièr ch’i vif
intànt che a Ciasarsa
l’invier eternu al fai slusi il curtif.

Laju i ultins ciars da l’uà
a fan cricà il glerin
da li stradelis, rujs
di na ciera sensa prinsipi e sensa fin.

Laju i me parins muàrs tal còur
e ta la lenga a àn chè lus
di un pìssul paìs ch’ai vif fòur
da la vita, ta la vita dai so òmis vivus.

N’altri distin: jo, mut, i soj cà
ch’i parli, e lòurs – lòurs
ch’a san doma che parlà –
a son laju lontàn, sindins in tal luzòur.

***

Pier Paolo Pasolini (1922-1975) – Poèmes oubliés (Actes Sud, 1999) – Traduit du frioulan par Vigji Scandella.

Titos Patrikios – Le trois de carreau

•avril 11, 2021 • Un commentaire

Cette fameuse question indiscrète « à quoi penses-tu ? »
quand on a un air un peu pensif
ne me dérange plus comme autrefois
au contraire elle me satisfait
grâce aux possibilités qu’elle offre.
Je peux inventer différentes histoires
racontées avec conviction comme véridiques
je peux présenter la vérité comme douteuse
afin qu’elle ressemble à un mensonge
ou encore je peux découvrir
que je ne pensais absolument à rien.
Très rares, les heures de notre vie
où nous circulons avec la transparence du verre.

***

Títos Patríkios (né à Athènes en 1928)Sur la barricade du temps (Le Temps des cerises, 2015) – Traduit du grec par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis.

Jules Supervielle – Pardon

•avril 10, 2021 • Un commentaire

Tu t’accuses de crimes
Que tu n’as pas commis.
Tu tourmentes les chaînes
De ton cœur mal soumis.
Tu cherches qui pourrait
Te servir de bourreau
Et ton meilleur ami
A le regard qu’il faut

Cruauté sur la terre,
Cruauté sur toi-même,
Pardonne-toi d’être homme
Et de te voir changer,
Pardonne-toi le somme
De tes yeux fatigués,
Pardonne à cette main
L’angoisse de ces mots,
Pardonne à tous les maux
Dont s’enfle ta raison,
Pardonne-toi ce jour
Entrant par la fenêtre,
Pardonne-toi le doute
Ou repose ton être
En cette après-midi
De Février, le dix.

***

Jules Supervielle (1884-1960)Le forçat innocent (Gallimard, 1930)

Arena – Pour Maman

•avril 9, 2021 • Un commentaire

Les secondes égrenées, brutalement me font face
Les ravages de l’horloge, détraquée, se défont
Quinze siècles déjà ont sillonné mon front
Tandis que les minutes sont autant d’heures qui passent

Mon souffle saccadé, au rythme du tien
Mes yeux entrelacés dans l’osmose des pleurs
Qui hachent nos paroles et resserrent nos liens
Ne peuvent se soustraire à l’appel du passeur

Ta silhouette s’estompant sur cet autre chemin
Je voudrais t’embrasser, mais tu es déjà si loin
Assise, les bras ballants, tout mon corps est meurtri

Mais le bruit de tes pas me fait tendre l’oreille
Mon sourire hésitant se tourne vers le soleil
Et son écho me prouve que tu n’es pas partie

***

Arena – Poème d’Arena, page 31 du roman de Franca Maï (sa mère), « Divino sacrum » (OVNI Éditeur d’autres réalités, 2016)

Marta Leonor González – Les miroirs que j’ai été

•avril 8, 2021 • Laisser un commentaire

Je me reconnais dans ces miroirs que j’ai été
comme ces barques secouées par les rochers,
surveillées par un phare qui annonce une flambée,
chanson à peine écoutée, apprise dans des lieux ancestraux.

Aux jours, je dois la vigueur
des couleurs irremplaçables, des verts que je ne verrai pas
de la main qui m’embrasse puis très vite tombe en cendres.

Je ne suis pas ces horizons que je cherchais auparavant
adieux de l’éternelle beauté,
équation qui indique la trajectoire d’une vénus
lucarne d’infinies définitions, visage troublé de femme
labouré par la colère, charpente de mes semblables.

Du jardin secret des fleurs, je ne connais pas les couleurs,
comme je connais celles de mon corps, lorsque la terre le dévorera
et que mes amis, après mon enterrement, trinqueront à la vie
en copulant avec une adolescente dans un motel aux draps sales.

*

Los espejos que fui

Me reconozco en los espejos que fui
como esas barcas mecidas por rocas,
vigiladas por un faro que anuncia fogatas,
canción apenas escuchada, aprendida en lugares antiguos.

A los días les debo vigor
en los colores irrepetibles de los verdes que no veré
en la mano que me abraza y luego es ceniza.

No soy ese límite de horizontes que antes buscaba
adiós de eterna belleza,
ecuación que indique la trayectoria de una almeja,
tragaluz de infinitas definiciones, turbado rostro de mujer
herido por la cólera, solera de otros.

Del jardín secreto de las flores no sé sus colores
que sé de mi cuerpo cuando la tierra lo devorará
de los amigos que después de mi entierro brindarán por la vida
o copulen a una quinceañera en un motel de sábanas sucias.

***

Marta Leonor González (née à Boaco, Nicaragua en 1973)Colombes équilibristes / Palomas equilibristas (Meet, 2013) – Traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Any Collin.

Hilda Hilst – Ce qui me vient…

•avril 7, 2021 • 2 commentaires

Ce qui me vient, je dois te le dire EN DESIR,
Sans recul, ni pudeur, ni retenues. Parce que mieux vaut faire montre
D’insolences dans les vers, que de mentir vraiment. C’est pourquoi je dirai
Ce qui serpente jusqu’à moi, dans l’intimité, et traverse les gués
De l’imagination. Je me couche en me pensant bromélies vives
Et me recrée corporelle et incandescente.
Sais-tu comment est née l’idée des cathédrales aux flèches aiguës?
D’un fou qui incendiait un pin d’épines.
Architecte de moi-même, je me bâtis à l’image de tes Maisons
Et tu t’y introduis en chair et demeure. Dolente suis
Et toi plaintif, après t’être repu
De mon jeu de leurres. Et chaque nuit tu reviens
Dans un faux-semblant de douleur. Paradis de la jouissance.

*

O que me vem, devo dizer-te DESEJADO
Sem recuo, pejo ou timidezes. Porque é mais certo mostrar
Insolência no verso, do que mentir decerto. Então direi
O que se coleia a mim, na intimidade, e atrasvessa os vaus
Da fantasia. Deito-me pensada de bromélias vivas
E me recrio corpórea e incandescente.
Tu sabes como nasceu a idéia das pontiagudas catedrais?
De um louco incendiando um pinheiro de espinhos.
Arquiteta de mim, me construo à imagem das tuas Casas
E te adentras em carne e moradia. Queixumosa vou indo
E queixoso te mostras, depois de te fartares
Do meu jogo de engodos. E a cada noite voltas
Numa simulação de dor. Paraíso do gozo.

***

Hilda Hilst (1930-2004) – Traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel.

 
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