Agota Kristof – La fenêtre la nuit

•novembre 25, 2020 • Un commentaire

La fenêtre était ouverte
la fenêtre de la nuit remplie d’obscurité et de vent
pourtant l’été flottait au-dessus des routes
et j’ai pensé que demain tu ne serais plus là

Je ne pleurais pas j’avais juste peur de m’évanouir
dans le vide que tu laisses derrière toi
je n’ai rien pour m’y accrocher
ta main ne sera plus là demain

Ce n’est pas parce que tu vaudrais plus que les autres
seulement par le plus grand des hasards je t’ai attribué
toutes les beautés et tristesses et maintenant
puisque tu t’en vas je perds pied je reste là sans savoir
dans quel sens tourner mon visage

Peu importe puisque je dois vivre coûte que coûte
demain je sortirai dans la rue où les morts déambulent
dans ces rues je deviendrai blême à moins que je sache
où aller chez qui et pourquoi

*

Az éjszaka ablaka

Az ablak nyitva volt az éjszaka
ablaka volt ez tele sötétséggel és széllel
pedig a nyár ott lengett az utak fölött és arra
gondoltam hogy holnap már nem leszel itt

Nem sírtam csak féltem hogy beleszédülök
az űrbe melyet magad után hagysz
nincs semmi amiben megkapaszkodhatnék
a kezed se lesz itt már holnap

Nem mintha többet érnél mint akárki más de
valami véletlen folytán terád aggattam
minden szépséget és szomorúságot és most hogy
elmész talajt vesztetten állok nem tudom milyen
irányba fordítsam az arcom

Mindegy hisz mindenképpen élnem kell tovább
holnap kimegyek az utcára halottak járnak
ezeken az utcákon én is sápadt leszek csak tudnám
hová menjek kihez és miért

***

Agota Kristof (1935- 2011) – Clous: Poèmes hongrois et français (Zoé, 2016) – Traduit du hongrois par Maria Maïlat.

Gilbert Langevin – De sagesse ou folie

•novembre 24, 2020 • Laisser un commentaire

Quand on fait de la peine
à son meilleur ami
quand on bafoue son frère
qu’on est jaloux de lui
on ne sait plus quoi faire
on devrait fuir d’ici
jusqu’au bout de la terre
jusqu’au bout de la nuit

chaque homme a sa misère
qui partout le poursuit
chaque homme a sa manière
de faire parler de lui
chaque homme a sa lumière
de sagesse ou de folie
chaque homme est notre frère
même s’il nous injurie

un amour millénaire
nous a donné la vie
mais pourquoi cette guerre
qui n’est jamais finie
on ne vient pas sur terre
pour se détruire ainsi
le monde est un mystère
l’homme un mystère aussi

là n’est pas mon affaire
on me l’a souvent dit
parle-nous de rivière
de neige ou de la pluie
parle-nous de ton père
ou de l’astrologie
mais laisse aux militaires
les histoires de fusil

que peuvent les colères
de notre poésie
contre les mercenaires
des forces de la nuit
nous sommes la poussière
de leur démocratie
nous les bénéficiaires
du royaume infini

***

Gilbert Langevin (1938-1995)

Découvert ici

Radu Bata – La beauté

•novembre 23, 2020 • 9 commentaires

la beauté c’est marcher
sur le fil du soir
comme une lumière
sur une balançoire

courir les oiseaux
dans l’air doux de l’été
non pas pour les chasser
mais pour les chanter

ressusciter les fées
embrasser les chimères
dans les bras de Morphée
faire jouir l’éphémère

traverser les nuits
avec les hirondelles
jouer à la marelle
dans un champ d’étincelles

effacer en douceur
les peines de la mémoire
afin qu’elle trouve la paix
dans un miroir

jubiler comme un ange
avant le purgatoire
croiser fort les phalanges
dans le noir

***

Radu BataLe blues roumain (Unicité, 2020)

Gaston Miron – Une fin comme une autre (ou une mort en poésie…)

•novembre 22, 2020 • Un commentaire

Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle
contre la malédiction de bâtiments qui craquent
telles ces forces de naufrage qui me hantent
tel ce goût de l’être à se défaire que je crache

et quoi dire que j’endure dans toute ma charpente
ces années vides de la chaleur d’un autre corps
je ne pourrai pas toujours, l’air que je respire
est trop rare sans toi, un jour je ne pourrai plus

ce jour sera la mort d’un homme de courage inutile
venue avec un froid dur de cristaux dans ses membres
mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige
enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés

***

Gaston Miron (1928-1996)L’homme rapaillé (1970)

Paul Vinicius – Je n’ai rien à dire pour ma défense

•novembre 21, 2020 • Un commentaire

je sais
des années et des années sont passées
et je n’ai point essayé de me convertir
à la vie

je l’ai vécue
comme une parodie
même quand autour de moi
il pleuvait des tragédies
comme si j’avais été au cœur de la tornade

bien que
ma propre mort
m’ait toujours serré la main
avec fidélité

les grands mécanismes
continuent de moudre
du vieux sang
ou du sang frais
mais je n’en ai cure

je regarde le monde par le même hublot mat
comme à la naissance
je ne suis qu’un touriste âgé
au degré zéro
d’adaptabilité

et si mon univers est plus beau que le vôtre
je ne sens pas le besoin
de m’en excuser

en définitive
vous pourriez à tout moment jouer
dans mon cerveau
qui a commencé à fleurir

comme une horloge
en train
de sonner

***

Paul ViniciusLa chevelure blanche de l’avalanche (Jacques André Éditeur, 2019) – Traduit du roumain par Radu Bata.

Fayad Jamís – Pour cette liberté

•novembre 20, 2020 • 4 commentaires

Pour cette liberté de chanter sous la pluie
Il faudra tout donner.

Pour cette liberté d’être étroitement liés
Aux fermes et douces entrailles du peuple
Il faudra tout donner.
Pour cette liberté de tournesol qui s’ouvre dans l’aube des usines et des écoles illuminées
Pour cette liberté de la terre qui craque et de l’enfant qui se réveille
Il faudra tout donner.
Il n’y a d’autre choix que celui de la liberté
Il n’y a d’autre chemin que celui de la liberté
Il n’y a d’autre patrie que la liberté
Il n’y aura plus de poème sans la violente musique de la liberté.

Pour cette liberté qui est la terreur
De ceux qui toujours la violèrent
Au nom de fastueuses misères
Pour cette liberté qui est la nuit des oppresseurs
Et l’aube définitive de tout le peuple déjà invincible
Pour cette liberté qui éclaire les pupilles vides
les pieds nus
les toits percés
et les yeux des enfants qui déambulent dans la poussière
Pour cette liberté qui est l’empire de la jeunesse
Pour cette liberté
Belle comme la vie
Il faudra tout donner
Si c’était nécessaire
L’ombre comprise
Et ce ne sera jamais assez.

*

Por esta libertad

Por esta libertad de canción bajo la lluvia
habrá que darlo todo

Por esta libertad de estar estrechamente atados
a la firme y dulce entraña del pueblo
habrá que darlo todo
Por esta libertad de girasol abierto en el alba de fábricas
encendidas y escuelas iluminadas
y de esta tierra que cruje y niño que despierta
habrá que darlo todo
No hay alternativa sino la libertad
No hay más camino que la libertad
No hay otra patria que la libertad
No habrá más poema sin la violenta música de la libertad

Por esta libertad que es el terror
de los que siempre la violaron
en nombre de fastuosas miserias
Por esta libertad que es la noche de los opresores
y el alba definitiva de todo el pueblo ya invencible.
Por esta libertad que alumbra las pupilas hundidas
los pies descalzos
los techos agujereados
y los ojos de los niños que deambulan en el polvo
Por esta libertad que es el imperio de la juventud
Por esta libertad
bella como la vida
habrá que darlo todo
si fuere necesario
hasta la sombra
y nunca será suficiente.

***

Fayad Jamís (1930-1988) – Traduit par ?

Ion Mureșan – L’espoir

•novembre 19, 2020 • Laisser un commentaire

ça va mal
et seulement l’espoir que demain ça ira encore plus mal
nous fait tenir
en vie

mais nous espérons tellement fort
que demain devient aujourd’hui
et ça va
très mal

mais nous espérons encore une fois
et tout à coup
demain devient hier
et ça va très très mal

à perte de vue
tout va de mal en pis
une mer de plomb
avec des vagues petites et douces

et des îles silencieuses et bleues
qui ondoient sur les vagues
comme des taches d’huile
et de gasoil

maintenant ça va
car tout va tellement mal
que le mal s’est enfin établi
à sa cote suprême

et maintenant
même dans le passé
ça ne peut pas faire
plus mal

***

Ion Mureșan (né en 1955 à Vultureni, Roumanie)Le blues roumain (Unicité, 2020) – Traduit du roumain par Radu Bata.

Serge Wellens – Je tourne autour de ce poème…

•novembre 18, 2020 • Laisser un commentaire

Je tourne autour de ce poème
comme un chien autour d’un pieu
ou plutôt comme – oui plutôt
l’ombre de l’arbre autour de l’arbre

Sans doute il est juste de dire
que ce poème me tient en laisse
Pourtant je lui ressemble trop
et couché quand il est debout
pour ne pas préférer la fable
de l’ombre à l’arbre retenue

Toujours est-il que je m’étrangle
à tirer ainsi sur mes liens
sans très bien savoir si
je suis l’ombre ou le chien
d’un poème dont il reste
à prouver l’existence.

***

Serge Wellens (1927-2010)

Fernando Pessoa – À écrire, à parler, à n’être que regard…

•novembre 17, 2020 • Un commentaire

À écrire, à parler, à n’être que regard,
Toujours inapparents nous sommes. Ce que nous sommes
Ne peut passer ni dans un mot ni dans un livre.
Notre âme infiniment se trouve loin de nous.
Nous avons beau doter nos pensées du vouloir
D’être notre âme et d’en manifester le geste.
Nos cœurs n’en sont pas moins tout incommunicables.
Dans ce que nous montrons nous sommes méconnus.
Ni ruse de pensée ni feinte d’apparence
N’est un pont sur l’abîme entre une âme et une âme.
Vers notre être profond nous sommes les sans-ponts
Voulant pourtant clamer à leur pensée leur être.
Nous sommes nos rêves de nous, des lueurs d’âme,
Chacun est pour autrui rêves d’autrui rêvés.

*

Whether we write or speak or do but look
We are ever unapparent. What we are
Cannot be transfused into word or book,
Our soul from us is infinitely far.
However much we give our thoughts the will
To be our soul and gesture it abroad,
Our hearts are incommunicable still.
In what we show ourselves we are ignored.
The abyss from soul to soul cannot be bridged
By any skill of thought or trick of seeming.
Unto our very selves we are abridged
When we would utter to our thought our being.
We are our dreams of ourselves souls by gleams,
And each to each other dreams of others’ dreams.

***

Fernando Pessoa (1888-1935)35 Sonnets (1918) – Trente-cinq sonnets anglais – Le Violon enchanté, tome VIII (Christian Bourgois, 1992) – Traduction d’Olivier Amiel, Dominique Goy-Blanquet et Patrick Quillier.

Radu Bata – Encore un ciel à zigzaguer

•novembre 16, 2020 • Laisser un commentaire

pour être dans le vent
il vaut mieux être nuage

encore une pluie
à réciter
encore un rêve
à tricoter
encore un jour
à démembrer

j’ai rayé
tant de ciels
sur le mur
de ma prison lexicale
que les galaxies
ne respectent plus
le sens giratoire

ni les nébuleuses
l’amour consenti
ni les minutes
la clepsydre
avec laquelle je couche
tous les soirs
sans protection

pour qu’elle accouche
d’un petit batteur
d’un bébé phoque
ou d’une poésette
qui ressemble
à une bacchante

***

Radu BataSurvivre malgré le bonheur (Jacques André Editeur, 2018)

 
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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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