Anna Akhmatova – Tout est pillé, vendu, trahi…

•février 18, 2018 • Un commentaire

Tout est pillé, vendu, trahi,
La mort étend sur nous son aile ―
La faim, le désespoir, la nuit.
Alors, pourquoi fait-il si clair ?

Des forêts inouïes, dans la journée,
Nous envoient leur souffle cerise,
Au ciel nocturne de juillet
Des étoiles nouvelles luisent.

Et des murs sales, vermoulus,
Semble s’approcher le miracle…
Ce qui de tous est inconnu,
Mais désiré depuis des siècles.

*

Всё расхищено, предано, продано,
Черной смерти мелькало крыло,
Все голодной тоскою изглодано,
Отчего же нам стало светло?

Днем дыханьями веет вишневыми
Небывалый под городом лес,
Ночью блещет созвездьями новыми
Глубь прозрачных июльских небес,-

И так близко подходит чудесное
К развалившимся грязным домам…
Никому, никому неизвестное,
Но от века желанное нам.

*

Everything is plundered, betrayed, sold,
Death’s great black wing scrapes the air,
Misery gnaws to the bone.
Why then do we not despair?

By day, from the surrounding woods,
Cherries blow summer into town;
At night the deep transparent skies
Glitter with new galaxies.

And the miraculous comes so close
To the ruined, dirty houses—
Something not known to anyone at all,
But wild in our breast for centuries.

1921

***

Anna Akhmatova (1889-1966)Poèmes (Librairie du Globe, 1994) – Traduit du russe par Henri Abril – Poems of Akhmatova (Mariner Books, 1997) – Translated by Stanley Kunitz with Max Hayward.

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Raymond Carver – Le poème que je n’ai pas écrit

•février 17, 2018 • Laisser un commentaire

Voilà le poème que j’allais écrire
un peu plus tôt, mais que je n‘ai pas écrit
parce que je t’ai entendue remuer.
J’étais en train de repenser
à ce premier matin à Zurich.
Quand on s’était réveillés avant le lever du soleil.
Désorientés l’espace d’une minute. Mais sortant
sur le balcon qui dominait
la rivière, et la partie ancienne de la ville.
Et nous contentant d’y rester, sans un mot.
Nus. Considérant le ciel qui s’éclairait.
Débordant de joie et de bonheur. Comme si
on nous avait mis là
à cet instant même.

*

The Poem I Didn’t Write

Here is the poem I was going to write
earlier, but didn’t
because I heard you stirring.
I was thinking again
about that first morning in Zurich.
How we woke up before sunrise.
Disoriented for a minute. But going
out onto the balcony that looked down
over the river, and the old part of the city.
And simply standing there, speechless.
Nude. Watching the sky lighten.
So thrilled and happy. As if
we’d been put there
just at that moment.

***

Raymond Carver (1938-1988)Where Water Comes Together with Other Water (Random House, 1985) – All of Us: The Collected Poems (Vintage, 1988) – Poésie. oeuvres complètes 9 (L’Olivier, 2015) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

Gonzalo Rojas – Les syllabes

•février 16, 2018 • Un commentaire

Et quand tu écriras, ne regarde pas ce que tu écris, pense au soleil
qui brûle sans voir et lèche le Monde d’une eau
de saphir pour que l’être
soit et que nous dormions dans l’émerveillement
sans lequel il n’y a pas de planche de salut, il n’y a pas de pensée
ni de fascination pour les jeunes filles
en fleur depuis l’antiquité des orchidées d’où
advinrent les syllabes qui en savent plus que la musique, plus,
beaucoup
plus que l’enfantement.

*

Las sílabas

Y cuando escribas no mires lo que escribas, piensa en el sol
que arde y no ve y lame el Mundo con un agua
de zafiro para que el ser
sea y durmamos en el asombro
sin el cual no hay tabla donde fluir, no hay pensamiento
ni encantamiento de muchachas
frescas desde la antigüedad de las orquídeas de donde
vinieron las sílabas que saben más que la música, más, mucho
más que el parto.

***

Gonzalo Rojas (1917-2011)Nous sommes un autre soleil (Orphée/La Différence, 2013) – Traduit de l’espagnol (Chili) par Fabienne Bradu.

Ingeborg Bachmann – Enigme

•février 15, 2018 • Laisser un commentaire

Plus rien ne viendra

Il n’y aura plus jamais de printemps.
Des calendriers millénaires le prédisent à chacun.

Mais l’été aussi et tout ce qui s’ensuit et porte des noms si bons
comme « estival »-
cela ne viendra plus

Tu ne dois pas pleurer
dit une musique.

Sinon
personne
ne dit
rien

*

Enigma

Nichts mehr wird kommen

Frühling wird nicht mehr werden.
Tausendjährige Kalender sagen es jedem voraus.

Aber auch Sommer und weiterhin, was so gute Namen
wie « sommerlich » hat –
es wird nichts mehr kommen.

Du sollst ja nicht weinen,
sagt eine Musik.

Sonst
sagt
niemand
etwas.

***

Ingeborg Bachmann (1926-1973)Poèmes 1964-1967 – Toute personne qui tombe a des ailes (Poésie/Gallimard, 2015) – Traduit de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif.

Sandra Lillo – Il y aura la mer…

•février 14, 2018 • Laisser un commentaire

Il y aura la mer derrière les rideaux
les murs

les messages du vent dans le bec
des oiseaux

La nuit se perdra dans le silence maternel
de l’aube

On se racontera l’ordinaire et le champ
de bataille à l’intérieur

tout ce qu’il a fallu détruire pour continuer

***

Sandra Lillo (née à Nantes en 1973)Les bancs des parcs sont vides en mars (La Centaurée, 2017)

Leopoldo María Panero – Un fou frappé par la malédiction du ciel

•février 13, 2018 • Laisser un commentaire

Un fou frappé par la malédiction du ciel
chante humilié dans un coin
ses chansons parlent d’anges et de choses
qui coûtent la vie à l’œil humain
la vie pourrit à ses pieds comme une rose
il est déjà tout près de la tombe, lorsqu’une Princesse
passe à côté.

*

Un loco tocado de la maldición del cielo
canta humillado en una esquina
sus canciones hablan de ángeles y cosas
que cuestan la vida al ojo humano
la vida se pudre a sus pies como una rosa
y ya cerca de la tumba, pasa junto a él
una princesa.

*

A madman touched by the curse of the sky
sings humiliated on a corner
his songs talk of angels and things
that cost life to the human eye life
life rots at his feet like a rose
and now near the tomb, by him passes
a Princess.

***

Leopoldo María Panero (1948-2014)Poemas del manicomio de Mondragón (1987-1997) – Poèmes de l’asile de Mondragón (Fissile, 2017) – Traduit de l’espagnol par Cédric Demangeot & Victor Martinez.

Tommaso Landolfi – J’espère m’éloigner sous peu…

•février 12, 2018 • 3 commentaires

J’espère m’éloigner sous peu :
D’abord sur une planète,
De là sur l’orbite solaire,
De là encore sur une orbite galactique,
Et encore encore, sur l’orbite
Où courent des essaims de galaxies ;
Puis me perdre dans des nébuleuses inconnues.
Loin, bien sûr, mais pas au point
Que ne me joignent plus ta main
Et ton humide langue.

*

Spero tra poco lontanare:
Dapprima su una planetaria,
Indi su un’orbita solare,
Indi ancora su un’orbita galattica,
E ancora ancora, sull’orbita
Che corrono gli sciami di galassie;
E perdermi tra ignote nebulose.
Lontano certo, ma non tanto
Che non mi giunga la tua mano
E l’umida tua lingua.

***

Tommaso Landolfi (1908-1979)Il tradimento (1977) – La trahison précédé de Viole de mort (Orphée/La Différence, 1991) – Traduit de l’italien par Monique Bacelli.

 
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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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Even when Death inhabits a poem, he does not own it. He is a squatter. In fact, Death owns nothing. - Todd Moore

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