Fernando Arrabal – Texte pour le solitaire

•mai 21, 2022 • Laisser un commentaire

Tout ce qu’a peint le solitaire
tout ce qu’il a vêtu de pluies et de cœurs corrodés
la nuit le reconnaît
avec ses aiguilles d’espérance
et sa cendre humide de crachats.

Ne demandez à personne
où se trouve le cri végétalement seul
ni le bouquet de fleurs mortes
ni les cœurs coupés par l’orgueil
ni les innombrables couronnes rachetées par le sang
ni les dents de bois
ni les étoiles d’os
car seuls le solitaire et ses tableaux détiennent la réponse.

Avant de contempler son œuvre
nous ne savions pas que la terre flaire la sueur et les baisers
qu’un chemin de fer de velours chargé de rats et d’extermination parcourt
les jardins de la fidélité
qu’un océan de panthères se transforme en printemps
et les horloges rageuses en asthme de la sensibilité.
Comme un témoin qui ne cherche pas asile
il nous a montré :
la tendresse des cerisiers sauvages
les fleuves d’épis de la mémoire
le plâtre et la mousse de la mélancolie
les vieilles larmes des illusions
le ciel gris déserté par l’enfance
et le pus et le pollen des souvenirs.

En ses toiles se donnent rendez-vous
toute la peine
et toute la furie
du monde.

***

Fernando Arrabal (né en 1932 à Melilla, Espagne) – Humbles paradis (Christian Bourgois, 1985)

Catherine Lane – Si je devais mourir demain

•mai 20, 2022 • Un commentaire

Je rêve d’aller à la mer 
me laver de toutes les poussières
d’hier
me nimber de son écume 
du jour
linceul de lumière

M’abandonner au grondement
de sa vague de fond
ressac du non-retour
m’aventurer dans l’abyssale dédale 
marin

Unique est la vague
unique l’être
uni

Mon fil d’Arianne 
me ramène à Montréal

L’air se raréfie
ma bouche s’assèche
ma vue se trouble
j’entends avec peine
ta voix
dans le tumulte des heures
je m’engourdis

Me reste cette odeur de terre
retournée au printemps

Tu es là
une lettre à la main

Ta réponse tremblante 
à la mienne

Ne te retourne pas
surtout ne te retourne pas
il n’y a plus de compromis

Tout perdure

***

Catherine Lane (née en 1954 à St-Hilaire, Québec)

Max Jacob – Terre arrosée

•mai 19, 2022 • Laisser un commentaire

Dans les verts brouillards de l’Aurore
Ah ! tout ce qui se cache, ce qui se cache de bonheur
Et de malheur. Dans les brouillards de la nuit
Le rose ne s’est pas évanoui
Que le chien déjà bâille et s’ennuie.
Il y a autant d’oiseaux que de feuilles dans la forêt

La nuit quand je pense à la poésie
Je ne peux pas, je ne peux pas dormir
Eau d’aurore
Les mots, ne les dissipez pas encore
– Tu les trouveras dans la rue
En allant revoir tes amis :
Entre le grand ciel triste et tout ce qui, gonflé,
Soupire, le miracle naîtra de la terre arrosée.

***

Max Jacob (1876-1944)Le laboratoire central (1921)

Gérard de Nerval – Homme ! libre penseur…

•mai 18, 2022 • Laisser un commentaire

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant : …
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose :
« Tout est sensible ! » – Et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie
A la matière même un verbe est attaché …
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !

***

Gérard de Nerval (1808-1855)Odelettes (1834)

Hortense Flexner – Ce sera ainsi

•mai 17, 2022 • Laisser un commentaire

Je sais que ce sera ainsi,
Comme un lieu dont on se souvient
Avec tendresse,
Présence authentique d’une île
Revisitée en rêve,
Maintenant toute proche.

A cette heure-là,
Rien ne sera insolite ou étrange
(Le sein maternel n’était pas étrange) ;
Et sûrement j’irai
Vers la froide pureté de la lumière,
Cercles sans cesse élargis de l’espace
Où pendent les étoiles,
Vaste translucence,
Assoiffée comme le désert,
Qui boira la goutte minuscule
Qu’est mon âme.

*

In This Way Going

I know how it will be,
Something remembered, loved,
Around me,
The very presence of an island
Revisited in dreams,
Now near.

In this hour
Nothing unfamiliar, nothing strange
(The breast of my mother was not strange);
And I shall go surely
Into chill purity of light,
Widening eddies of space
Where the stars hang –
A vast translucence,
Thirsty as a desert,
To drink the tiny beam
Of my soul.

***

Hortense Flexner (1885-1973) – Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner / Choix de Poèmes (Gallimard, 1969) – Traduit de l’américain par Marguerite Yourcenar.

Edgar Bayley – Cette richesse abandonnée

•mai 16, 2022 • Un commentaire

Cette main n’est ni la main ni la peau de ta joie
au fond des rues tu trouves toujours un autre ciel
derrière le ciel il y a toujours une autre herbe des plages différentes
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée
jamais tu n’imagines que l’écume de l’aube s’est éteinte
derrière le visage il y a un autre visage
après le départ de l’être aimé il y a un autre départ
derrière le chant un nouveau frôlement se poursuit
et les matins cachent des abécédaires inouïs des îles lointaines
il en sera toujours ainsi
parfois ton rêve croit avoir tout dit
mais un autre rêve se lève et ce n’est pas le même
alors tu reviens aux mains au cœur de tous de n’importe qui
tu n’es pas le même ils ne sont pas les mêmes
d’autres savent le mot toi tu l’ignores
d’autres savent oublier les faits inutiles
ils lèvent le pouce et ils ont oublié
tu dois revenir qu’importe ton échec
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée
et chaque geste chaque forme d’amour ou de reproche
parmi les derniers rires la douleur et les débuts
trouvera le vent âpre et les étoiles vaincues
un masque de bouleau présage la vision
tu as voulu voir
au fond du jour tu y es parfois parvenu
le fleuve arrive jusqu’aux dieux
des murmures lointains montent à la clarté du soleil
des menaces
une splendeur à froid

n’attends rien
sinon la route du soleil et de la peine
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée.

*

Esta riqueza abandonada

Esta mano no es la mano ni la piel de tu alegría
al fondo de las calles encuentras siempre otro cielo
tras el cielo hay siempre otra hierba playas distintas
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada
nunca supongas que la espuma del alba se ha extinguido
después del rostro hay otro rostro
tras la marcha de tu amante hay otra marcha
tras el canto un nuevo roce se prolonga
y las madrugadas esconden abecedarios inauditos islas remotas
siempre será así
algunas veces tu sueño cree haberlo dicho todo
pero otro sueño se levanta y no es el mismo
entonces tú vuelves a las manos al corazón de todos de cualquiera
no eres el mismo no son los mismos
otros saben la palabra tú la ignoras
otros saben olvidar los hechos innecesarios
y levantan su pulgar han olvidado
tú has de volver no importa tu fracaso
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada
y cada gesto cada forma de amor o de reproche
entre las últimas risas el dolor y los comienzos
encontrará el agrio viento y las estrellas vencidas
una máscara de abedul presagia la visión
has querido ver
en el fondo del día lo has conseguido algunas veces
el río llega a los dioses
sube murmullos lejanos a la claridad del sol
amenazas
resplandor en frío

no esperas nada
sino la ruta del sol y de la pena
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada.

***

Edgar Bayley (1919-1990) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Stéphane Chaumet.

Alberto Moravia – Le poète

•mai 15, 2022 • Laisser un commentaire

J’aurais voulu
être
un poète
je n’ai été
qu’un romancier
tant pis
pour moi
j’ai raté
la seule
vie
qu’il m’ait été
concédé
de vivre
à moins qu’être
poète
ce ne soit justement cette
crainte
de ne pas en être un.

*

Il poeta

Avrei voluto
essere
un poeta
non sono stato
che un romanziere
tanto peggio
per me
ho sbagliato
la sola
vita
che mi era stata
concessa
di vivere
a meno che essere
poeta
sia proprio questo
temere
di non esserlo.

 

Alberto Moravia (1907-1990)L’homme nu et autres poèmes (Flammarion, 2021) – Traduit de l’italien par René de Ceccatty.

Carlo Masoni – Encore un jour

•mai 14, 2022 • Laisser un commentaire

Encore un jour d’eau fraîche qui commence
Sur l’herbe bleue des heures à faucher.
Encore un jour qui paye redevance
Pour mériter ses raisons d’espérer.

Encore un jour à semer la semence,
À féconder le doux limon du corps.
Encore un jour à miser sur la chance.
Encore un jour à défier le sort.

Encore un jour à se trouver soi-même,
À se connaître à soi-même étranger.
Encore un jour où rien ne vaut qu’on aime
Puisqu’il faut bien tout amour dénouer.

Encore un jour à compter les étoiles
Sans bruit tombant de ce soir à demain.
Encore un jour où l’on met à la voile :
Ho hisse et ho ! ce port n’est plus le mien.

Encore un jour à souffrir ses blessures,
Encore un jour de bois sec à brûler,
Encore un jour de sang et d’aventure,
Un jour encore… et tout va commencer.

***

Carlo Masoni (1921-2010)Plein pouvoir (Éditions du Verseau, 1961)

Fanie Vincent – L’embellie

•mai 13, 2022 • Laisser un commentaire

Tu as lu la rosée au bord de mes cils
tes bras presque trop grands
pour contenir mon chagrin
jusqu’à l’ensoleillée
d’un sourire partagé.

Errance sur des sentiers parallèles
et peu à peu le toi au moi s’est noué
voilà ce nous en vive saison
qui fleurit comme l’aubépine
en rose qui dure.

***

Fanie Vincent (née à Saint Etienne)

Pierre della Faille – Problème du vent

•mai 12, 2022 • Laisser un commentaire

Je suis celui qui demande aux enfants : D’où vient le vent ? À qui les enfants répondent : Mais, tu vois bien, il souffle de l’ouest.

Je suis celui qui demande à l’ouest : D’où vient le vent ? À qui l’ouest répond : Mais, tu vois bien, il vient de Dieu.

Je suis celui qui demande à Dieu : D’où vient le vent ? À qui Dieu n’a jamais répondu.

C’est à cause de cela que je joue du trombone à coulisse. Pour remplir ce silence.

***

Pierre della Faille (1906-1989)L’homme inhabitable (La fenêtre ardente, 1961)

 
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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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