Alberto Nessi – Un matin

•décembre 6, 2022 • Laissez un commentaire

Un matin, comme je descendais l’escalier
le passé tout entier s’en vint à ma rencontre:
c’était le vide des années, c’était le mal
de qui s’est éloigné pour toujours.

Le passé tout entier s’en vint à ma rencontre;
ensuite ont défilé les masques coutumiers,
les fumeurs du néant, les feuilles
et leur mystère dans la peine de l’aube.

C’était le vide des années, c’était le mal
qui plonge encore en nous ses lames
et de chacun ne laisse qu’une coquille vide
abandonnée sur la dernière marche.

De qui s’est éloigné pour toujours
passa dans un frisson le souvenir:
puis l’aube m’a chanté sa chanson dépouillée
claire comme un geste d’amour.

*

Un mattino

Un mattino scendendo le scale
tutto il passato m’è venuto incontro:
era il vuoto degli anni, era il male
di chi s’è allontanato per sempre.

Tutto il passato m’è venuto incontro;
poi sfilarono le maschere consuete
i fumatori del nulla, le foglie
con il loro mistero nella pena dell’alba.

Era il vuoto degli anni, era il male
che ancora affonda le sue lame
e di ciascuno di noi fa un guscio vuoto
dimenticato sull’ultimo scalino.

Di chi s’è allontanato per sempre
passò in un brivido il ricordo:
poi l’alba mi cantò il suo canto spoglio
chiaro come un gesto d’amore.

***

Alberto Nessi (né à Mendrisio, Suisse en 1940)Il colore della malva (Casagrande,1992)La couleur de la mauve (Empreintes, 1996) – Traduit de l’italien par Christian Viredaz et Jean-Baptiste Para.

Grégory Rateau – Elle est là…

•décembre 5, 2022 • Un commentaire

Elle est là
l’angoisse glissée entre tes doigts
celle qui déclenche le geste
aligne les mots
dans un ordre préexistant
à ta naissance
où tous les soleils te reconnaissent

sans elle
c’est la sensation d’une faim démoniaque
et ces perceptions glauques
durant cette nuit définitive
mais comment renouer avec la Muse ?
regagner ce territoire solaire
entre ton carnet vide et ce cendrier plein de poèmes.

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)Imprécations nocturnes (Conspiration Éditions, 2022) – Préface de Jean-Louis Kuffer.

Jean-Claude Pirotte – Mais prendre le temps comme il vient…

•décembre 4, 2022 • Laissez un commentaire

mais prendre le temps comme il vient
prendre le soleil prendre l’air
prendre la vie du bon côté
prendre un coup de poing sans le rendre

prendre la bougie pour un cierge
et le cierge pour l’indulgence
ainsi prendre un mot pour un autre
avant de prendre la tangente

ou mieux la poudre d’escampette
enfin se prendre pour un dieu
quand on est sale pauvre et vieux
et qu’il est l’heure de se pendre

***

Jean-Claude Pirotte (1939-2014) – Cette âme perdue (Le Castor Astral, 2011)

Marcel Lecomte – Le spectateur effacé

•décembre 3, 2022 • Laissez un commentaire

Il attend les gestes et les paroles. Ce n’est pas un homme sans mémoire. Il guette les coïncidences au milieu des rues, dans la foule d’un café. Et qu’elles soient touchantes ou déconcertantes, ces coïncidences, peu importe, car il les copie pour leur accent, leur ton brusque, leur dessin dur et net.
Il cherche leur présence. Il songe aussi à ces hommes qui se rencontrent à plusieurs reprises dans la même journée, mais sans se connaître.

***

Marcel Lecomte (1900-1966)Le vertige du réel (1936)

 

Paul Neuhuys – Écrire me fatigue de plus en plus

•décembre 2, 2022 • Laissez un commentaire

Écrire me fatigue de plus en plus
aussi serai-je d’autant plus bref.

Poète sans beaucoup d’audience
je me suis fait un « non » dans les lettres.

Loin des esprits enrégimentés
par les entrepreneurs de félicité

ce qui me rend la vie supportable
c’est qu’on s’occupe peu de moi.

***

Paul Neuhuys (1897-1984)Le secrétaire d’acajou (Ça ira, 1946)

John Cowper Powys – La fin

•décembre 1, 2022 • Laissez un commentaire

Ainsi voici la fin –
Nous nous vidons de notre sang, dos au mur.
Les rats et les belettes du destin
Nous dévorent le foie avec la bile,
Et le coeur à coups de crocs venimeux,
Arrachent à notre solitude
Les blanches racines de la souffrance,
Pincent en nous la corde du nerf enfoui
De l’amour de la terre et de la vie,
Nous rongent la chair jusqu’à l’os.

Est-ce vraiment la fin ?
Non.
Un rideau qui tombe
Sur deux, trois drames humains qui s’achèvent.
La comédie qu’applaudissent les grands dieux
Au Théâtre de l’Espace
A l’esprit pour scène
Et l’âme pour piste de danse !
Ô masques de la peur,
Masques de la débauche et du dégoût,
Qui nous abreuvez de vains discours et de sarcasmes
Aux crevasses de la terre !
Fin de la scène –
Où monte cet escalier ?
Où mène ce passage ?
Et cette porte ? Qui sait ? Qui sait ?

Les rats qui sans relâche
Rongeaient la membrure et les rivets
Du vaisseau souffrance
Ici s’arrêtent, à bout de souffle.
Les rats par milliers fuient le navire
Qui se dirige vers la haute mer
Et tourne la proue de sa lèvre sanguinolente
Vers l’éternité !

*

The ultimate

So this is the ultimate —
That we bleed with our backs to the wall,
While the rats and weasels of fate
Eat at our liver and gall;
Eat at our hearts with teeth of bane,
And tug at the sick white roots of pain
Where every man’s alone,
And scrape a tune on the deep nerve-string
That is love and life and everything,
And gnaw our flesh to the bone.

Is this the ultimate?
No! This is nothing at all!
Some human dramas stop with this;
With this some curtains fall.
But the play that the high gods love
In their Theatre of Space
Has the mind, the mind for the stage thereof
And the soul for its dancing place!
Oh shapes of terror and fear,
Oh shapes of loathing and lust,
That gibber and jibe at us here
Ye break earth’s shallow crust.
Far back that stage recedes —
Who knows where that stairway goes?
Who knows where that passage leads?
And that door? Who knows? Who knows?

For the rats that again and again
Gnaw at each rib and joint
Of the vessel of our pain
Stop gasping at this point;
And in crowds they flee from the ship
That steers for the open sea
And turns the prow of its bleeding lip
Towards eternity!

***

John Cowper Powys (1872-1963)Criste marine – Vingt poèmes traduits par Jean-Yves Cadoret.

Découvert ici

Jean Follain – La bête

•novembre 30, 2022 • Laissez un commentaire

Assise en un corps de logis
où conduisent d’anciens chemins
vit une bête
qui n’attend rien du monde
des pièces communiquent
des portes se ferment
et des nuits s’approchent
dans le parfum d’un acacia.
Toutes les bêtes de son espèce
vivent en elle.

*

The Beast

Sitting in an apartment house
where ancient paths lead
a beast lives
who expects nothing from the world
the rooms connect
the doors close
and nights come near
in the smell of an acacia.
All the beasts of her species
live in her.

***

Jean Follain (1903-1971)Exister (Gallimard, 1947) – Transparence of the World (Copper Canyon Press, 2003) – Translated by W.S. Merwin.

Robinson Jeffers – Nerfs

•novembre 29, 2022 • 4 commentaires

Avez-vous remarqué le curieux accroissement de l’exaspération
Des nerfs humains ces dernières années ? Pas seulement en Europe,
Où des raisons existent, mais partout ; une corde ou un filet
Est déployé, une tension plus resserrée ;
Peu d’esprits sont aujourd’hui sains ; presque personne
Ne semble écouter le fracas, écouter…
Et le souhaiter, avec une sorte de furieuse
Sensibilité.
Ou alors est-ce que nous ressentons
Dans l’air une concentration de quelque chose qui haïsse
L’humanité ; et dans l’éclair de la tempête nous nous voyons
Nous-mêmes avec trop de pitié et les autres trop clairement ?
Bon, c’est février, dix-neuf cent trente-neuf.
Nous comptons maintenant les mois ; nous devons compter les jours.
Il semble temps de trouver quelque chose hors de nos
Propres nerfs pour trouver un appui.

*

Nerves

You have noticed the curious increasing exasperation
Of human nerves these late years? Not only in Europe,
Where reasons exist, but universal; a rope or a net
Is being hauled in, a tension screwed tighter;
Few minds now are quite sane; nearly every person
Seems to be listening for a crash, listening…
And wishing for it, with a kind of enraged
Sensibility.
Or is it what we really feel
A gathering in the air of something that hates
Humanity; and in that storm-light see
Ourselves with too much pity and the others too clearly?
Well: this is February, nineteen-three-nine
We count the months now; we shall count the days.
It seems time that we find something outside our
Own nerves to lean on.

***

Robinson Jeffers (1887-1962)Mara ou Tu peux en vouloir au soleil (Unes, 2022) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cédric Barnaud.

William Carlos Williams – Le poème

•novembre 28, 2022 • Laissez un commentaire

Il est tout entier
dans le chant. Une chanson.
Rarement une chanson. Il devrait

être une chanson. Fait de
détails, de guêpes,
une gentiane – quelque chose
d’immédiat, des ciseaux
ouverts, les yeux
d’une femme – aux aguets,
centrifuge, centripète.

*

The Poem

It’s all in
the sound. A song.
Seldom a song. It should

be a song — made of
particulars, wasps,
a gentian — something
immediate, open
scissors, a lady’s
eyes — waking
centrifugal, centripetal

***

William Carlos Williams (1883-1963) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Cadoret.

Découvert ici

André Dhôtel – Aveu

•novembre 27, 2022 • 2 commentaires

J’écris rien que pour retrouver
en quel lieu j’eus la révélation
parce que j’ai oublié ce lieu
ainsi que toute révélation.

Alors selon l’usage
je célèbre l’inconnu
pour tant bien que mal
assurer mon existence.

C’est l’utilité des fantômes
que de figurer ce qui
n’a jamais eu de figure
et se doit de naître un jour.

Rien n’existe que révélé
dans le vide le plus parfait
de nos heures déficientes.
Pour le moment notre solitude
est une preuve indiscutable
du nécessaire avenir
de nos images dénudées.

***

André Dhôtel (1900-1991)Poèmes comme ça (Le Temps qu’il fait, 2000)

 
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de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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