Jovan Zivlak – L’amour l’amour

•avril 19, 2019 • Laisser un commentaire

Je pense sans cesse à la
mort
D’une façon unique
mâle
mature.
Tout dialogue est joyeux lorsque chacun
rend ses comptes pour soi.
Il pleut en averses. ah cette poésie qui regarde
toutes ces vétilles avec mépris.
L’espoir s’en va
par un chemin de poussière.
L’amour. L’amour : unicité qui
lève les rames et soutient le feu
afin qu’il ne s’éteigne.
Le vent du nord souffle sur la table
les assaisonnements tombent sur une assiette
plate mais le froid perdure.
Je dois manger.
L’immortalité s’éparpille lentement
pareille à une soupe brûlante.

***

Jovan Zivlak (né en 1947 à Nakovo, Serbie)Poèmes choisis (L’Âge d’homme, 1999) – Traduit du serbe par Boris Lazić.

Karin Boye – Certes, cela fait mal

•avril 18, 2019 • Laisser un commentaire

Certes, cela fait mal quand les bourgeons éclatent.
Aussi n’est-il printemps qui n’hésite à fleurir.
Aussi s’enlisent-ils tous, nos brûlants désirs
Dans les marais glacés de la pâle amertume.
Le bourgeon tout l’hiver en sa gaine a dormi.
Qu’est-ce donc qui l’éveille, et pour le torturer ?
Certes, cela fait mal quand les bourgeons éclatent :
mal à ce qui s’ouvre et
                                ce qui va se fermer.

Pour les gouttes de sève il est dur de tomber.
Elles tremblent d’angoisse et pendent lourdement,
s’agrippent à la branche et se gonflent et glissent.
Leur poids les tire au sol, rien ne peut les sauver.
Il est dur, certes, d’être indécis, hésitant,
de sentir que la terre appelle et cependant
de demeurer sur place à seulement trembler…
dur de vouloir rester
                                et de vouloir tomber.

Mais alors au plus fort d’une telle souffrance,
tous les bourgeons de l’arbre éclatent à la fois
comme un chant d’allégresse ! Et les gouttes de sève
tombent des branches et miroitent au soleil.
Oubliant aussitôt qu’elles avaient tremblé
d’affronter un sort neuf et chargé de mystère,
elles vont se détendre et connaître, apaisées,
cet espoir confiant
                                dont est fait l’univers.

*

Ja visst gör det ont

Ja visst gör det ont när knoppar brister.
Varför skulle annars våren tveka?
Varför skulle all vår heta längtan
bindas i det frusna bitterbleka?
Höljet var ju knoppen hela vintern.
Vad är det för nytt, som tär och spränger?
Ja visst gör det ont när knoppar brister,
ont för det som växer
                               och det som stänger.

Ja nog är det svårt när droppar faller.
Skälvande av ängslan tungt de hänger,
klamrar sig vid kvisten, sväller, glider –
tyngden drar dem neråt, hur de klänger.
Svårt att vara oviss, rädd och delad,
svårt att känna djupet dra och kalla,
ändå sitta kvar och bara darra –
svårt att vilja stanna
                               och vilja falla.

Då, när det är värst och inget hjälper,
Brister som i jubel trädets knoppar.
Då, när ingen rädsla längre håller,
faller i ett glitter kvistens droppar
glömmer att de skrämdes av det nya
glömmer att de ängslades för färden –
känner en sekund sin största trygghet,
vilar i den tillit
                               som skapar världen.

*

Yes, of course it hurts

Yes, of course it hurts when buds are breaking.
Why else would the springtime falter?
Why would all our ardent longing
bind itself in frozen, bitter pallor?
After all, the bud was covered all the winter.
What new thing is it that bursts and wears?
Yes, of course it hurts when buds are breaking,
hurts for that which grows
                               and that which bars.

Yes, it is hard when drops are falling.
Trembling with fear, and heavy hanging,
cleaving to the twig, and swelling, sliding –
weight draws them down, though they go on clinging.
Hard to be uncertain, afraid and divided,
hard to feel the depths attract and call,
yet sit fast and merely tremble –
hard to want to stay
                               and want to fall.

Then, when things are worst and nothing helps
the tree’s buds break as in rejoicing,
then, when no fear holds back any longer,
down in glitter go the twig’s drops plunging,
forget that they were frightened by the new,
forget their fear before the flight unfurled –
feel for a second their greatest safety,
rest in that trust
                               that creates the world.

***

Karin Boye (1900-1941)För trädets skull (1935)Anthologie de la poésie suédoise (Seuil, 1971) (Somogy, 2000) – Traduit du suédois par Jean-Victor Pellerin – Complete poems (Bloodaxe Books, 1994) – Translated into English by David McDuff.

Ossip Mandelstam – Notre-Dame

•avril 17, 2019 • Laisser un commentaire

Où le Romain jugeait tout un peuple étranger,
Se tient la basilique – et joyeuse, première
Comme Adam, l’impondérable voûte croisée
Vient jouer de ses muscles et tendre ses nerfs.

Mais pourtant l’extérieur trahit son plan secret :
Les arcs-boutants puissants ont voulu être sûrs
Que le bélier de la voûte soit sans effet
Et la lourde masse n’écrase pas les murs.

Spontané labyrinthe, impensable forêt,
Abîme rationnel de l’âme si gothique,
Force de l’Égypte et chrétienne humilité,
Près du roseau le chêne, et l’aplomb – roi unique.

Mais plus j’examinais ton bastion, Notre-Dame,
Tes côtes monstrueuses et jamais domptées,
Plus je pensais : dans la pesanteur qui nous damne
Je saurai à mon tour créer de la beauté !

*

Где римский судия судил чужой народ,
Стоит базилика,- и, радостный и первый,
Как некогда Адам, распластывая нервы,
Играет мышцами крестовый легкий свод.

Но выдает себя снаружи тайный план:
Здесь позаботилась подпружных арок сила,
Чтоб масса грузная стены не сокрушила,
И свода дерзкого бездействует таран.

Стихийный лабиринт, непостижимый лес,
Души готической рассудочная пропасть,
Египетская мощь и христианства робость,
С тростинкой рядом – дуб, и всюду царь – отвес.

Но чем внимательней, твердыня NotreDame,
Я изучал твои чудовищные ребра,
Тем чаще думал я: из тяжести недоброй
И я когда-нибудь прекрасное создам.

*

Here where barbarians knelt in Roman court
Stands the basilica: original
As joyous Adam, stretching nerves, the tall
Groined archway bunches muscle as for sport.

But things outside betray the secret plan:
A pact of arch and buttress here forestalls
The heavy mass from flattening the walls
In deadlock with the bold vault’s battering ram.

A well-turned maze. Primeval wood and stone.
The Gothic spirit’s rational abyss.
Egyptian brawn and Christian timidness.
Reed next to oak. The plumb-line takes the throne.

But, stronghold Notre Dame, the more acutely
I studied your great ribs’ monstrosity,
The more I thought: a time shall come for me
To likewise make grim bulk a thing of beauty.

1912

***

Ossip Mandelstam (1891-1938)(La) Pierre (1906-1915) (Circé, 2003) – Traduit du russe par Henri Abril – Translated by A.Z. Foreman.

Jaime Gil de Biedma – T’introduire dans mon histoire…

•avril 16, 2019 • Laisser un commentaire

La vie est parfois si brève
et si complète, qu’une minute
– quand je le veux et tu le veux –
va très vite et dure longtemps.

La vie est parfois si riche !
Elle nous invite ensemble
dans son palais, le dimanche
ou en semaine, pour sauter en l’air.

La vie, alors, se compte
par unités de ton amour,
si petites qu’on les oublie
dans la joie, la confusion.

La vie est parfois si peu de chose,
si intense – si tu le désires…
que même la peine que tu me fais
donne un autre sens à l’existence.

La vie, donc, c’est nous deux
jusqu’à l’extrême et l’immonde.
Car s’aimer est un châtiment
et vivre ensemble un abîme.

*

Presentarle mi historia

La vida a veces es tan breve
y tan completa que un minuto
—cuando me dejo y tú te dejas—
va más aprisa y dura mucho.

La vida a veces es más rica.
Y nos convida a los dos juntos
a su palacio, entre semana,
o los domingos a dar tumbos.

La vida entonces, ya se cuenta
por unidades de amor tuyo,
tan diminutas que se olvidan
en lo feliz, en lo confuso.

La vida a veces es muy poco
y tan intensa —si es tu gusto—
Hasta el dolor que tú me haces
da otro sentido a ser del mundo.

La vida, luego, ya es nosotros
hasta el extremo más inmundo.
Porque quererse es un castigo
y es un abismo vivir juntos.

***

Jaime Gil de Biedma (1929-1990)Poemas póstumos (1968)Poésie espagnole (1945-1990). Anthologie (Points Poésie, 2007) – Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet.

Vladimir Maïakovski – Chantez ma gloire !

•avril 15, 2019 • Laisser un commentaire

Chantez ma gloire !
Je ne suis pas de ceux qu’on qualifie de grands.
Sur tout ce qui s’est fait
j’écris le mot nihil.

Je ne veux
plus jamais
rien lire de ma vie.
Les livres ?
Je m’en fiche, des livres !

Autrefois je croyais
que les livres se font ainsi :
arrive le poète,
ouvre la bouche sans effort,
et le simplet inspiré se met aussitôt à chanter
– ce n’est pas plus difficile !
Alors qu’en fait,
avant qu’on ne commence son chant,
on erre longtemps, les pieds couverts d’ampoules,
et la carpe stupide de l’imagination
patauge mollement dans la vase du cœur.
Tandis que l’on concocte, graillonnant quelques rimes,
Dieu sait quelle soupe de rossignols et d’amours,
la rue se tord, atteinte de dislinguisme
– elle n’a rien pour crier ou tenir des discours.

Pris d’orgueil, nous érigeons derechef
les tours babyloniennes des cités,
mais Dieu, lui,
en mélangeant les verbes,
jette bas nos villes sur les champs labourés.

La rue trimbalait sa torture en silence.
Son cri restait planté dans sa glotte comme une arête.
Coincés en travers de sa gorge, se hérissaient
les carrioles osseuses et les taxis replets.
Les piétons aplatirent sa poitrine comme une crêpe
– Plus plate que celle d’un phtisique.

La ville a bouclé la route par ses ténèbres.

Et lorsque
– quand même !
– refoulant le parvis qui écrasait sa gorge,
la rue éructa la cohue sur la place,
je me dis :
c’est Dieu,
dans le chœur des archanges
qui, courroucé, va brandir sa menace !

Mais la rue s’accroupit et se mit à brailler :
« Allons bâffrer ! »

On grime pour la ville les Krupp et les
sous-Krupp,
gommant leur belliqueux froncement,
tandis que dans sa bouche,
les cadavres des mots morts pourrissent,
n’en laissant que deux, enflés et vivants
– « salaud »
et un autre,
peut-être « choucroute ».

Les poètes,
détrempés par leurs sanglotis et leurs pleurs,
s’enfuient loin de la rue en s’arrachant la crinière :
« Comment chanter avec deux mots pareils
la jeune fille,
l’amour pur
et la rosée des fleurs ? »

Et après les poètes,
arrivent par milliers
étudiants,
entrepreneurs,
prostituées.

Messieurs !
Stop !
Vous n’êtes pas des mendiants,
comment pouvez-vous ainsi quémander !

Nous, les costauds,
aux pas de colosse,
ne les écoutons pas, arrachons-les
– ceux
– les suppléments gratuits des journaux
– qui se collent à chaque lit à deux places !

Est-ce à nous
de les prier humblement :
«Aidez-nous ! »
en attendant l’aumône d’un oratorio ou
d’un hymne
– nous
qui sommes les créateurs d’un hymne incandescent
– le fracas du laboratoire et de l’usine ?

(…)

***

Vladimir Maïakovski (1893-1930) – Extrait du poème « Le nuage en pantalon » (1915)Le nuage en pantalon (Mille et une nuits, 1998) – Traduit du russe par Wladimir Berelowitch.

E.E. Cummings – Plonge au fond du rêve…

•avril 14, 2019 • Laisser un commentaire

plonge au fond du rêve
qu’un slogan ne te submerge
(l’arbre est ses racines
et le vent du vent)

fie-toi à ton cœur
quand s’embrasent les mers
(et ne vis que d’amour
même si le ciel tourne à l’envers)

honore le passé
mais fête le futur
(et danse ta mort
absente à cette noce)

ne t’occupe d’un monde
où l’on est héros ou traître
(car dieu aime les filles
et demain et la terre)

*

dive for dreams
or a slogan may topple you
(trees are their roots
and wind is wind)

trust your heart
if the seas catch fire
(and live by love
though the stars walk backward)

honour the past
but welcome the future
(and dance your death
away at this wedding)

never mind a world
with its villains or heroes
(for god likes girls
and tomorrow and the earth)

***

E.E. Cummings (1894-1962)95 Poems (1958) – 95 poèmes (Points, 2006) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Demarcq.

Tarjei Vesaas – Au bord du chemin difficile…

•avril 13, 2019 • Laisser un commentaire

Au bord du chemin difficile
il pleut des soleils étincelants
comme si de rien n’était.
Nous avons l’immensité où puiser
mais ne savons l’utiliser.
Elle regorge de tempêtes
que nous ne comprenons pas.
Un feu éclate,
tout aussi énigmatique.
Dans les tombeaux reposent tous nos
vieux souvenirs.
Nous les appelons
sans obtenir de réponse.
Ils ne nous voient pas,
regardent bien au-delà de nous.

***

Tarjei Vesaas (1897-1970) – Vie auprès du courant (La Barque, 2016) – Traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier, avec la complicité de Guri Vesaas et Olivier Gallon.

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