Ossip Mandelstam – Dans ce janvier que faire de moi-même ?…

•janvier 14, 2023 • Laissez un commentaire

Dans ce janvier que faire de moi-même ?
La ville ouverte et folle se raccroche à nous…
Serais-je ivre de tant de portes qui se ferment ?
J’ai envie de beugler face à tous les verrous !

Et les grègues de ces aboyeuses ruelles,
Et les greniers des rues tordues sans fin,
Et les gouspins venant à tire-d’aile
Se cacher et surgir dans les coins et recoins !

Je glisse dans les creux, dans l’ombre aux cent verrues,
Pour aller jusqu’à la pompe gelée,
Je trébuche en mâchant l’air mort et vermoulu
Tandis que s’éparpillent les freux enfiévrés.

Et à leur suite je m’exclame et crie soudain
Dans une glaciale caisse de bois :
« Un lecteur ! des conseils ! un médecin !
Sur l’escalier d’épines parlez, parlez-moi ! »

1er février 1937

***

Ossip Mandelstam (1891-1938) – – Les Cahiers de Voronej (Circé, 1999) – Traduit du russe par Henri Abril.

Charles Bukowski – Avis de congé

•janvier 13, 2023 • Un commentaire

les cygnes noyés dans l’eau de cale,
décroche les panneaux,
essaie les poisons
protège la vache
du taureau,
la pivoine du soleil,
prends les baisers lavande de ma nuit,
mets les symphonies à la rue
comme des mendiants,
prépare les clous,
fouette le dos des saints,
assomme les grenouilles et les souris pour le chat,
brûle les peintures fascinantes,
pisse sur l’aube,
mon amour
est mort.

*

Notice

the swans drown in bilge water,
take down the signs,
test the poisons,
barricade the cow
from the bull,
the peony from the sun,
take the lavender kisses from my night,
put the symphonies out on the streets
like beggars,
get the nails ready,
flog the backs of the saints,
stun frogs and mice for the cat,
burn the entralling paintings,
piss on the dawn,
my love
is dead.

***

Charles Bukowski (1920-1994)The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills (Black Sparrow Books, 1969) – Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (Éditions du Rocher, 2008) – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Beauchamp.

André de Richaud – Le délire de l’enchanteur

•janvier 12, 2023 • Laissez un commentaire

Déjà plus qu’à moitié noyé dans les langages obscurs des hommes
Déjà couvert des traces chantantes de tous les vents du monde.
Déjà la tête ensanglantée par toutes les lueurs de la folie
Déjà le corps tordu par les vagues rongées de la mort
Déjà enseveli entre deux tempêtes de songe
Déjà écartelé au bout d’un escalier de brûlures
Déjà piétiné par les douleurs des abîmes foudroyés
Déjà déjà déjà.
Je parle et par mes lèvres plus amères que
les couteaux du soleil
plus luisantes que le sang de la terre
s’élève une tempête de colonnes
de temples en flammes
d’animaux sans races mais pourtant
qu’une sorte d’amour scintillant rejoint
qui s’avancent et reculent
tout étonnés à de tels prodiges
de participer
et pourtant déjà noyés dans des planètes inconnues
dont une pierre de mon chemin
connaît seule la marche et le destin

***

André de Richaud (1907-1968) – Marc Alyn, André de Richaud (Seghers/Poètes d’aujourd’hui,1966)

Paul Vallée – Un poète officiel

•décembre 27, 2022 • 2 commentaires

Quelques années avant de passer l’arme à gauche –
Il souffrait d’une maladie dégénérative
D. est devenu poète officiel –
Poète du Parlement était son titre exact

L’État lui allouait chaque année
Un salaire qui n’équivalait pas même
Au revenu minimum
(Je suppose qu’on lui remboursait
Ses frais de déplacement)

D. n’était pas astreint à quelque tâche que ce soit
Il n’avait de tout son mandat à écrire un seul poème
Il jouissait à vrai dire de « vacances éternelles »
Ce qui pour un poète
Réputé être un individu paresseux
Est le rêve

Je n’ai jamais compris pourquoi
D. avait accepté cette fonction
Qui n’en était pas vraiment une
Des problèmes d’argent probablement

Et puis peut-être n’avait-il plus rien à dire
Depuis longtemps
Ce qui est fort possible aussi

Et puis qu’importent les raisons
D. est mort aujourd’hui
Et il aura emporté
Ce titre officiel dans la tombe

Ce qui est une façon comme une autre
Diront certains
De se mesurer à l’éternité
Même si un poète n’est pas réductible
À ses titres
Et même si un poème
Ne se mesure pas en unité de temps
Et de lieu

Un jour je me promets bien
Si je passe dans le secteur
Où habitait D.
De lui rendre un dernier hommage

Sa tombe doit sans doute être régulièrement fleurie
Du moins je l’espère pour lui
Car un poète a besoin de fleurs –
Ses meilleures alliées –
Pour passer la douane de l’éternité
Sans subir de questions importunes

Au bout du compte
D. n’aura pas démérité –
Si ses états de service ne furent pas exceptionnels
Ils auront été à tout le moins honorables

Pourtant
Il y a chez lui ce fichu titre
Qui m’ennuie
Et qui est comme une vilaine tache
Sur son nom

Mais sans doute faut-il se méfier de la pureté
Et rêver aux neiges éternelles
Comme s’il s’agissait d’un objectif lointain et hors de portée
Quand sale la neige tombe
Et obscurcit tout

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)

Rachel – Approuve le jugement…

•décembre 26, 2022 • Laissez un commentaire

Approuve le jugement, le cœur docile,
Approuve le jugement, cette fois encore,
Sans révolte, sans colère.

Dans le paysage du nord les champs enneigés
Cachent la moisson qui mûrit
En secret, en silence.

Reçois la loi de ton hiver, le cœur docile,
Et ressemble à ces semences
Qui espèrent l’été.

***

Rachel (1890-1931)Sur les rives de Tibériade (Arfuyen, 2021) – Traduit de l’hébreu par Bernard Grasset.

Jack Gilbert – L’autre perfection

•décembre 25, 2022 • 2 commentaires

Il n’y a rien ici. De la roche et de la terre brûlée.
Tout est ravagé par la lumière impitoyable.
Rien que des pierres et de petites parcelles
d’orge et de lentilles à la vie dure. Rien de cassé
à réparer. Rien n’est jeté
ni abandonné. Si on a besoin d’une table,
on paie un homme pour la fabriquer. Si on trouve
un mètre de fil de fer barbelé, on l’emporte chez soi.
On s’en servira. Les paysans ne rient pas.
Ils vont en ville pour rire, ou à des fêtes.
Une sorte de paradis. Toute chose est ce qu’elle est.
La mer est eau. Les pierres sont de roche.
Le soleil se lève et se couche. Une réussite
sans le moindre embellissement.

*

The Other Perfection

Nothing here. Rock and fried earth.
Everything destroyed by the fierce light.
Only stones and small fields of
stubborn barley and lentils. No broken
things to repair. Nothing thrown away
or abandoned. If you want a table,
you pay a man to make it. If you find two
feet of barbed wire, you take it home.
You’ll need it. The farmers don’t laugh.
They go to town to laugh, or to fiestas.
A kind of paradise. Everything itself.
The sea is water. Stones are made of rock.
The sun goes up and goes down. A success
without any enhancements whatsoever.

***

Jack Gilbert (1925-2012)Refusing Heaven (Knopf, 2005) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Katsaros.

Max Blecher – Éternité

•décembre 24, 2022 • Laissez un commentaire

Les pas ne connaissent pas l’abîme
Le corps promène notre ciel
La tempête perd des lambeaux de chair
Plus vague, plus faible encore
Il y a un bleu commencement
Dans ce paysage terrestre
Et un autre qui réclame vengeance
Comme un doigt coupé
Vois juste quelle femme roule
Comme un fuseau
Et son delta copie
Le delta des eaux.

*

Eternitate

Paşii ne cunosc abisul
Trupul ne plimbă cerul
Furtuna pierde bucăţi de carne
Tot mai vagă tot mai slabă
Este un început albastru
În acest peisaj terestru
Şi altul răzbunător
Ca un deget tăiat
Vezi doar ce femeia se rostogoleşte
Ca un fus
Şi copiază delta ei
Pe delta apelor.

***

Max Blecher (1909-1938)Corps transparent (1934) – Traduit du roumain par Gabrielle Danoux.

Jules Laforgue – Nocturne

•décembre 23, 2022 • Laissez un commentaire

Je songe au vieux Soleil un jour agonisant,
Je halète, j’ai peur, pressant du doigt ma tempe,

En face, pourtant trois jeunes filles, causant,
Brodent à la clarté paisible de la lampe.

Novembre 1880

***

Jules Laforgue (1860-1887)

Alberto Nessi – Un matin

•décembre 6, 2022 • Laissez un commentaire

Un matin, comme je descendais l’escalier
le passé tout entier s’en vint à ma rencontre:
c’était le vide des années, c’était le mal
de qui s’est éloigné pour toujours.

Le passé tout entier s’en vint à ma rencontre;
ensuite ont défilé les masques coutumiers,
les fumeurs du néant, les feuilles
et leur mystère dans la peine de l’aube.

C’était le vide des années, c’était le mal
qui plonge encore en nous ses lames
et de chacun ne laisse qu’une coquille vide
abandonnée sur la dernière marche.

De qui s’est éloigné pour toujours
passa dans un frisson le souvenir:
puis l’aube m’a chanté sa chanson dépouillée
claire comme un geste d’amour.

*

Un mattino

Un mattino scendendo le scale
tutto il passato m’è venuto incontro:
era il vuoto degli anni, era il male
di chi s’è allontanato per sempre.

Tutto il passato m’è venuto incontro;
poi sfilarono le maschere consuete
i fumatori del nulla, le foglie
con il loro mistero nella pena dell’alba.

Era il vuoto degli anni, era il male
che ancora affonda le sue lame
e di ciascuno di noi fa un guscio vuoto
dimenticato sull’ultimo scalino.

Di chi s’è allontanato per sempre
passò in un brivido il ricordo:
poi l’alba mi cantò il suo canto spoglio
chiaro come un gesto d’amore.

***

Alberto Nessi (né à Mendrisio, Suisse en 1940)Il colore della malva (Casagrande,1992)La couleur de la mauve (Empreintes, 1996) – Traduit de l’italien par Christian Viredaz et Jean-Baptiste Para.

Grégory Rateau – Elle est là…

•décembre 5, 2022 • Un commentaire

Elle est là
l’angoisse glissée entre tes doigts
celle qui déclenche le geste
aligne les mots
dans un ordre préexistant
à ta naissance
où tous les soleils te reconnaissent

sans elle
c’est la sensation d’une faim démoniaque
et ces perceptions glauques
durant cette nuit définitive
mais comment renouer avec la Muse ?
regagner ce territoire solaire
entre ton carnet vide et ce cendrier plein de poèmes.

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)Imprécations nocturnes (Conspiration Éditions, 2022) – Préface de Jean-Louis Kuffer.

 
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