Odysséas Elýtis – Anniversaire

•décembre 14, 2018 • Laisser un commentaire

« …même la rivière la plus lasse
Finit par arriver à la mer. »*

J’ai mené ma vie jusqu’ici
Jusqu’à ce point qui lutte
Toujours près de la mer
Jeunesse sur les rochers, torse
Contre torse face au vent
Où peut donc aller un homme
Qui n’est rien d’autre qu’un homme
Mesurant à l’aune de ses rosées ses instants verdoyants
Au gré des ondes les visions de son ouïe,
A coups d’ailes ses remords
Ah ! Vie
De l’enfant qui devient un homme
Toujours près de la mer quand le soleil
Lui apprend à respirer là où s’efface
L’ombre d’un goéland.

J’ai mené ma vie jusqu’ici
Compte blanc sombre addition
Peu d’arbres et une poignée
De galets mouillés
Doigts légers pour caresser un front
Quel front
Tout au long de la nuit pleuraient les espérances
Et il n’y a plus personne
Pour faire résonner un pas libre
Pour faire se lever une voix reposée
Pour que de la jetée les proues écumantes
Inscrivent sur leur horizon un nom d’azur étincelant
Quelques années et quelques vagues
L’aviron délicat
Autour des havres de l’amour.

J’ai mené ma vie jusqu’ici
Entaille amère qui s’effacera sur le sable
…Qui a vu deux yeux effleurer son silence
Et a fait s’épouser leur éclat pour embrasser mille mondes
N’a qu’à rappeler aux autres soleils son sang
Plus près de la lumière
Il est un sourire dont la flamme est le prix
Mais ici dans ce paysage indifférent qui se perd
Dans une mer ouverte et impitoyable
La réussite se déplume
Tourbillon d’ailes
Et d’instants rivés au sol
Un sol dur sous les impatientes
Semelles, un sol façonné pour le vertige
Volcan défunt.

J’ai mené ma vie jusqu’ici
Pierre promise à l’élément liquide
Plus loin que les îles
Plus profond que la vague
Dans le voisinage des ancres
…Lorsque passent les impétueuses carènes déchirant
Un nouvel obstacle et l’emportent victorieuses
Et que l’espoir brille de tous ses dauphins
Privilège du soleil dans le cœur de l’homme
Les filets du doute ramènent
Une effigie de sel
Ciselée avec peine
Blanche et indifférente
Qui tourne vers la haute mer ses yeux vides
Portant l’infini.

*

Anniversary

…even the weariest river
winds somewhere safe to sea!

I brought my life this far
To this spot that struggles
Always near the sea
Youth upon the rocks, breast
To breast against the wind
Where is a man to go
Who is nothing but a man
Calculating with dews his green
Moments, with water the visions
Of his hearing, with wings his remorses
Ah Life
Of a child who becomes a man
Always near the sea when the sun
Teaches him to breathe whither
A seagull’s shadow is effaced.

I brought my life this far
White measuring ink-black sum
A few trees and a few
Wet pebbles
Light fingers to caress a brow
What brow
Anticipations wept all night and are no more
There is no one
Would that a free footstep be heard
That a rested voice arise
That sterns splash the jetty writing
A name more glaucous in their horizon
A few years a few waves
Sensitive rowing
In the bays surrounding love.

I brought my life this far
Bitter groove in the sand that will be effaced
-Whoever saw two eyes touch his silence
And mingled with their sunshine enclosing a thousand worlds
May he remind other suns of his blood
Nearer the light
There is a smile that fills the flame-
But here in the unknowing landscape that gets lost
In a sea open and pitiless
Success moults
Whirlwinds of feathers
And of moments that were bound to soil
Hard soil beneath impatient
Soles, earth made for vertigo
Or a dead volcano.

I brought my life this far
A stone dedicated to the watery element
Farther than the islands
Lower than the waves
Neighboring the anchors
-When keels pass by passionately cutting through
A new obstacle and conquer it
And hope with all its dolphins dawns
Sun’s profit in the human heart-
The nets of doubt draw in
A form of salt
Indifferent white
Hewn with effort
Which turns toward the sea the voids of its eyes
And supports infinity.

*

Επέτειος

Έφερα τη ζωή μου ως εδώ
Στο σημάδι ετούτο που παλεύει
Πάντα κοντά στη θάλασσα
Νιάτα στα βράχια επάνω, στήθος
Με στήθος προς τον άνεμο
Πού να πηγαίνει ένας άνθρωπος
Που δεν είναι άλλο από άνθρωπος
Λογαριάζοντας με τις δροσιές τις πράσινες
Στιγμές του, με νερά τα οράματα
Της ακοής του, με φτερά τις τύψεις του
Α, Ζωή
Παιδιού που γίνεται άντρας
Πάντα κοντά στη θάλασσα όταν ο ήλιος
Τον μαθαίνει ν’ ανασαίνει κατά κει που σβήνεται
Η σκιά ενός γλάρου.

Έφερα τη ζωή μου ως εδώ
Άσπρο μέτρημα μελανό άθροισμα
Λίγα δέντρα και λίγα
Βρεμένα χαλίκια
Δάχτυλα ελαφρά για να χαϊδέψουν ένα μέτωπο
Ποιο μέτωπο
Κλάψαν όλη τη νύχτα οι προσδοκίες και δεν είναι πια
Κανείς δεν είναι
Ν’ ακουστεί ένα βήμα ελεύθερο
Ν’ ανατείλει μια φωνή ξεκούραστη
Στο μουράγιο οι πρύμνες να παφλάσουν γράφοντας
Όνομα πιο γλαυκό μες στον ορίζοντά τους
Λίγα χρόνια λίγα κύματα
Κωπηλασία ευαίσθητη
Στους όρμους γύρω απ’ την αγάπη.

Έφερα τη ζωή μου ως εδώ
Χαρακιά πικρή στην άμμο που θα σβήσει
Όποιος είδε δυο μάτια ν’ αγγίζουν τη σιωπή του
Κι έσμιξε τη λιακάδα τους κλείνοντας χίλιους κόσμους
Ας θυμίσει το αίμα του στους άλλους ήλιους
Πιο κοντά στο φως
Υπάρχει ένα χαμόγελο που πληρώνει τη φλόγα–
Μα εδώ στο ανήξερο τοπίο που χάνεται
Σε μια θάλασσα ανοιχτή κι ανέλεη
Μαδά η επιτυχία
Στρόβιλοι φτερών
Και στιγμών που δέθηκαν στο χώμα
Χώμα σκληρό κάτω από τ’ ανυπόμονα
Πέλματα, χώμα καμωμένο για ίλιγγο
Ηφαίστειο νεκρό.

Έφερα τη ζωή μου ως εδώ
Πέτρα ταμένη στο υγρό στοιχείο
Πιο πέρα απ’ τα νησιά
Πιο χαμηλά απ’ το κύμα
Γειτονιά στις άγκυρες
–Όταν περνάν καρίνες σκίζοντας με πάθος
Ένα καινούριο εμπόδιο και το νικάνε
Και μ’ όλα τα δελφίνια της αυγάζ’ η ελπίδα
Κέρδος του ήλιου σε μι’ ανθρώπινη καρδιά–
Τα δίχτυα της αμφιβολίας τραβάνε
Μια μορφή από αλάτι
Λαξεμένη με κόπο
Αδιάφορη άσπρη
Που γυρνάει προς το πέλαγος τα κενά των ματιών της
Στηρίζοντας το άπειρο.

***

Odysséas Elýtis (1911-1996) – Orientations (1940) – Le soleil sait (Cheyne, 2015) – Traduit du grec par Angélique IonatosThe Collected Poems of Odysseus Elytis (Johns Hopkins University Press, 1997) – Translated by Jeffrey Carson and Nikos Sarris.

*Epigraphe de Algernon Charles Swinburne (1837–1909), « The Garden of Proserpine« .

Découvert ici

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Marc Baron – Ô ma vie mon souffle…

•décembre 13, 2018 • 3 commentaires

Ô ma vie mon souffle
mes poumons
mon cœur et mon sang qui roule en moi
comme un fleuve m’emporte vers vous
mes autres vivants
chercheurs d’amour perdu
dans le puits insondable de nos enfances

Ô ma vie
tu m’écoutes quand je te parle ?

Tu es là
mais tu es loin

***

Marc Baron (né en 1946 à Valence) – Ô ma vie (La rumeur libre, 2018)

George Trakl – Naissance

•décembre 12, 2018 • Laisser un commentaire

Des monts : noirceur, mutisme et neige.
Rouge, la chasse dévale la forêt ;
Ô, les regards fangeux du gibier.
Silence de la mère ; sous de noirs sapins
S’ouvrent les mains endormies
Quand paraît, dépérie, la lune froide.
Ô, la naissance de l’homme. Nocturne bruit
L’eau bleue dans une gorge rocheuse ;
Soupirant, l’ange déchu aperçoit son image,
Un corps blême s’éveille dans la pièce étouffante.
Deux lunes,
S’éclairent les yeux de la vieille de pierre.
Douleur, cri de la femme qui enfante. D’une aile noire
La nuit touche la tempe du garçon,
Neige qui doucement choit d’un nuage pourpre.

*

Geburt

Gebirge: Schwarze, Schweigen und Schnee.
Rot vom Wald niedersteigt die Jagd;
0, die moosigen Blicke des Wilds.

Stille der Mutter; unter schwarzen Tannen
Offnen sich die schlafenden Hande,
Wenn verfallen der kalte Mond erscheint.

0, die Geburt des Menschen. Nachtlich rauscht
Blaues Wasser im Felsengrund;
Seufzend erblickt sein Bild der gefallene Engel,

Erwacht ein Bleiches in dumpfer Stube.
ZweiMonde
Erglanzen die Augen der steinernen Greisin.

Weh, der Gebarenden Schrei. Mit schwarzem Fliigel
Riihrt die Knabenschlafe die Nacht,
Schnee, der leise aus purpurner Wolke sinkt.
*

Birth
.
Mountains: blackness, silence and snow.
Red from the forest the hunt descends;
0, the mossy glances of the game.

Silence of the mother; beneath black fir trees
The sleeping hands unfold,
When decayed the cold moon appears.

0, the birth of Man. Nightly blue water
Gushes in the valley of rocks;
Sighing the fallen angel glimpses his image,

A pale thing awakens in a musty room.
Two moons
The eyes of the stony old woman start to gleam.

Woe, the scream ofthose in labour. With black wing
Night brushes the young boy’s brow,
Snow that gently sinks down from a crimson cloud.

***

George Trakl (1887-1914) – Œuvres complètes (Gallimard, 1972) – Traduit de l’allemand (Autriche) par Marc Petit et Jean-Claude Schneider – A Skeleton Plays Violin (Seagull Books, 2017) – Translated by James Reidel.

Gunvor Hofmo – J’ai veillé

•décembre 11, 2018 • 4 commentaires

Ami, j’ai veillé –
traversé de maléfiques montagnes.
Sommeil – qu’est-ce,
est-ce une danse de trolls,
des coeurs arrachés d’eux-mêmes
qui sombrèrent dans les marécages de l’angoisse.

Ami, j’ai toujours veillé
même quand j’ai dormi.
Toujours, même dans le rêve,
l’ouverture fut ma loi.
J’ai bu des myriades de visions,
sans défense – voyant tout.

J’ai vu ma mère dans la pièce,
pauvre, simple, lasse.
Et derrière, derrière elle
les respirations éternelles
des mères qui soufflèrent sur moi
à travers l’odeur de la nuit.

J’ai vu mon père dans la pièce,
sage, mais aussi dur.
Et derrière lui
une houle
d’hommes aux armes dressées,
des assassins, eux-mêmes couverts de blessures.

J’ai vu ma soeur
autour de moi, et mon frère prodigue.
(Et derrière eux tous les Étrangers –)
Ma solitude au-delà des mots
trouva son reflet en eux.

J’ai vu mon amie,
l’unique, je l’ai vue
partir pour la mort.
Et depuis, les arbres sont en deuil,
et depuis, la Mort a tiré
mon corps, mon âme, ma voix
dans l’océan du désespoir !

*

Jeg har våket

Jeg så min venninne , den eneste ,
Jeg så henne gå for å dø .
Og siden har trærne sørget ,
og siden har Døden trukket
min kropp og sjel og stemme ,
ut i fortvilelsens sjø !

(…)

***

Gunvor Hofmo (1921– 1995)I en våkenatt (Gyldendal, 1954) – Tout de la nuit est sans nom (Rafaël de Surtis, 2009) – Traduit du norvégien par Pierre Grouix et Grete Kleppen.

Découvert ici

Tor Jonsson – Le Verbe

•décembre 10, 2018 • Laisser un commentaire

A quoi sert de chanter
comme la rivière dans le désert ?
A quoi sert de remonter
les horloges pour les morts ?

A quoi sert de bâtir
toute la beauté du monde
quand le Verbe doit céder
face à la faim et aux épées ?

C’est ce que nous nous demandons étonnés
aux heures d’abattement
Mais cette pensée nous revient :
un mot est un miracle.

Oubliés les grands de ce monde
et tout ce qu’ils accomplirent.
Mais la vie est éternité.
Et éternel est le verbe.

*

Ordet

Kva hjelp det å syngje
som elv i det aude?
Kva hjelp det å kynge
med klokker for daude?

Kva hjelp det å skapa
all venleik i verda,
når Ordet lyt tapa
for svolten og sverda?

Slik undrast og spør vi
i modlause stunder.
Men hugse det bør vi:
Eit ord er eit under.

Dei gløymest dei gjæve,
og alt det dei gjorde.
Men livet er æve.
Og evig er Ordet.

***

Tor Jonsson (1916-1951)Mogning i mørkret (1943) – Pour me consoler de la mort, j’ai le rêve (Rafael de Surtis, 2005) – Traduit du néo-norvégien par Pierre Grouix.

E.E. Cummings – Puisse mon cœur être toujours ouvert…

•décembre 9, 2018 • Laisser un commentaire

puisse mon cœur être toujours ouvert aux petits
oiseaux qui sont les secrets du vivant
quoi qu’ils chantent vaut mieux que savoir
et si les hommes ne devaient les entendre les hommes sont vieux

puisse mon esprit flâner affamé
et sans crainte et assoiffé et souple
et même si c’est dimanche puissé-je avoir tort
car lorsqu’ils ont raison les hommes ne sont pas jeunes

et puisse moi-même ne rien faire utilement
et t’aimer toi-même ainsi plus que vraiment
il n’y jamais eu de tout à fait tel idiot qui puisse faillir
à tirer tout le ciel sur lui d’un unique sourire.

*

may my heart always be open to little
birds who are the secrets of living
whatever they sing is better than to know
and if men should not hear them men are old

may my mind stroll about hungry
and fearless and thirsty and supple
and even if it’s sunday may i be wrong
for whenever men are right they are not young

and may myself do nothing usefully
and love yourself so more than truly
there’s never been quite such a fool who could fail
pulling all the sky over him with one smile

***

E.E. Cummings (1894-1962)New Poems (from Collected Poems) (1938) –  Complete Poems, 1904–1962 (Liveright, 1991)Poèmes choisis (José Corti, 2004) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Davreu.

Christian Erwin Andersen – Ma vie est une équation…

•décembre 8, 2018 • 2 commentaires

Ma vie est une équation
sans inconnue

une monstruosité
mathématique
un délire
euclidien

à tout bien considérer
il eût mieux valu
que je l’ignore

je croyais que
comme toutes les vies
elle avait eu un commencement
et qu’elle aurait une fin

mais voilà que
je me mets à douter
et ça remet tout
en question
je croyais
qu’il y avait une inconnue
et il n’y en a pas

ma vie est une abomination
Mathématique
une traîne d’étoiles rouges
au cou d’un théorème noir

***

Christian Erwin Andersen (né en 1944 à Charleroi) – La défenestration des Anges (Les Voleurs de Feu, 2011) – Avant-dire de Marcel Moreau et préface de Yann Orveillon.

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