Roger Milliot – Ville

•juillet 5, 2020 • Laisser un commentaire

On cherche en vain son ciel
Dans le regard de ceux
A qui l’on demande une rue
Où trouver l’amitié d’un arbre,
Ces rues comme des sarcophages
Où l’on vient essayer sa mort
Monde de chenilles arpenteuses
Glissement souple des échines
L’un contre l’autre répété
Tiédeur corrosive des foules
Toutes ces vies parallèles
Sans horizon pour les joindre
Dans les cités d’indifférence

Ils appellent fraternité la cohabitation
Ils refusent le halo autour des choses
Coupés les cheminements du feu
Terni de cendre l’héritage
Pitié pour les oreilles sourdes au chant du monde
Pour les œillères mises à l’homme de trait,
Qui ne verra le ciel qu’à sa lucarne
Et ceux pour qui le temps est à tuer.

***

Roger Milliot (1927-1968)Qui ? (Mòstra del Larzac, 1969)

Blanca Varela – Curriculum Vitae

•juillet 4, 2020 • Laisser un commentaire

Disons que tu as gagné la course
et que le prix
était une autre course
que tu n’as pas bu le vin de la victoire
mais ton propre sel
que tu n’as jamais écouté de vivats
mais des aboiements de chiens
et que ton ombre
ta propre ombre fut ta seule
et déloyale concurrente.

*

Curriculum Vitae

Digamos que ganaste la carrera
y que el premio
era otra carrera
que no bebiste el vino de la victoria
sino tu propia sal
que jamás escuchaste vítores
sino ladridos de perros
y que tu sombra
tu propia sombra fue tu única
y desleal competidora.

***

Blanca Varela (1926-2009) – Traduit de l’espagnol (Pérou) par Stéphane Chaumet.

Alain Bosquet – Rome

•juillet 3, 2020 • Laisser un commentaire

Le pangolin, bleu comme le tangage,
effectue son entrée
dans Saint-Pierre de Rome.
Il dit :
« Je prends tous les pouvoirs,
au nom du grand espace,
des volcans révoltés,
de l’univers qui est déçu.
J’excommunie les hommes :
les uns redeviendront orties,
les autres blattes. »
Vêtu de pourpre,
il fait pendre un évêque à chaque réverbère
et, le Tibre s’étant arrêté,
il dévore le Christ.

***

Alain Bosquet (1919-1998)Venez venez l’absence est une volupté (Gallimard, 1967)

Jerzy Ficowski – Je n’ai pas su sauver…

•juillet 2, 2020 • Laisser un commentaire

Je n’ai pas su sauver
une seule vie

Je n’ai pas su arrêter
une seule balle

je tourne donc dans les cimetières
qui ne sont pas
je cherche des mots
qui ne sont pas
je cours

à l’aide sans qu’on m’appelle
au secours trop tardif

je veux arriver à temps
même à contretemps

*

Nie zdołałem ocalić
ani jednego życia

nie umiałem zatrzymać
ani jednej kuli

więc krążę po cmentarzach
których nie ma
szukam słów
których nie ma
biegnę

na pomoc nie wołaną
na spóźniony ratunek

chcę zdążyć
choćby poniewczasie.

*

I did not manage to save
A single life

I did not know how to stop
A single bullet

And I wander around cemeteries
Which are not there
I look for words
Which are not there
I run

To help where no one called
To rescue after the event

I want to be on time
Even if I am too late

***

Jerzy Ficowski (1924-2006)Odczytanie Popiołów (1979) – Tout ce que je ne sais pas (Buchet-Chastel, 2005) – Traduit du polonais par Jacques Burko – Translated by Keith Bosely & Krystyna Wandycz.

Gunvor Hofmo – Je veux rentrer

•juillet 1, 2020 • Laisser un commentaire

Je veux lever les yeux vers les étoiles
sur une mer brillante dans la nuit
qui chante, chante :
belle est la nuit
beau est le jour,
aucun d’eux ne périra !

Je veux revenir habiter parmi les hommes –
tel un aveugle
transpercé dans l’obscurité
par l’éclat interstellaire du deuil.

*

Jeg vil hjem

Jeg vil se mot stjernene
over nattblank sjø
som synger, synger:
Deilig er natten,
deilig er dagen,
ingen av dem skal dø!

Jeg vil hjem til menneskene –
som en blind
gjennomstråles i mørket
av sorgens stjerneskinn.

*

I want to go home

I want to gaze towards the stars
over the night-shining sea
that is singing, singing:
Wonderful is the night,
wonderful is the day, not one of them will die!

I want to go home to the humans –
like a blind man
is transilluminated in the dark
by sorrow´s starlight

***

Gunvor Hofmo (1921–1995)Jeg vil hjem til menneskene (1946) – Tout de la nuit est sans nom (Rafaël de Surtis, 2009) – Traduit du norvégien par Pierre Grouix et Grete Kleppen – Translated by Howard Medland.

Georges Séféris – Mais que cherchent-elles, nos âmes…

•juin 30, 2020 • Laisser un commentaire

Mais que cherchent-elles, nos âmes, à voyager ainsi
Sur des ponts de bateaux délabrés,
Entassées parmi des femmes blêmes et des enfants qui pleurent,
Que ne peuvent distraire ni les poissons volants
Ni les étoiles que les mâts désignent de leur pointe ;
Usées par les disques des phonographes,
Liées sans le vouloir à d’inopérants pèlerinages,
Murmurant en langues étrangères des miettes de pensées ?

Mais que cherchent-elles, nos âmes, à voyager ainsi
De port en port
Sur des coques pourries ?

Déplaçant des pierres éclatées, respirant
La fraîcheur des pins plus péniblement chaque jour,
Nageant tantôt dans les eaux d’une mer
Et tantôt dans celles d’une autre mer,
Sans contact,
Sans hommes,
Dans un pays qui n’est plus le nôtre
Ni le vôtre non plus.

Nous le savions qu’elles étaient belles, les îles
Quelque part près du lieu où nous allions à l’aveuglette,
Un peu plus bas, un peu plus haut,
A une distance infime.

*

What are they after, our souls, traveling
on the decks of decayed ships
crowded in with sallow women and crying babies
unable to forget themselves either with the flying fish
or with the stars that the masts point out at their tips?
Grated by gramophone records
committed to non-existent pilgrimages unwillingly,
they murmur broken thoughts from foreign languages.

What are they after, our souls, traveling
on rotten brine-soaked timbers
from harbor to harbor?

Shifting broken stones, breathing in
the pine’s coolness with greater difficulty each day,
swimming in the waters of this sea
and of that sea,
without the sense of touch
without men
in a country that is no longer ours
nor yours.

We knew that the islands were beautiful
somewhere round about here where we are groping
a little lower or a little higher,
the slightest distance.

***

Georges Séféris (1900-1971) – Poèmes (1933-1955) (Poésie/Gallimard, 2009) – Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki – George Seferis: Collected Poems, 1924–1955 (Princeton University Press, 2014) – Translated by Edmund Keeley and Philip Sherrard.

Aksinia Mihaylova – Et puis continue

•juin 29, 2020 • Laisser un commentaire

Rien dans cette vie n’arrive par hasard,
penses-tu en regardant les ombres dans le parc
qui se réveillent deux par deux
dans la première percée du soleil.
Tu les couvres avec ton regard
et tu fais un noeud
de tes cris.

Tout dans cette vie a un sens
incompréhensible parfois ou imprévisible
comme les arbres le long du chemin de fer :
les uns se jettent sous les trains qui passent
les autres coupent la main qui fait un signe d’adieu
Et toi, tu roules encore
le noeud dans la gorge,
en refusant d’accepter :

quoi qu’il arrive dans ta vie
permets-lui d’advenir.

***

Aksinia Mihaylova (née en 1963 à Rakevo, Bulgarie)Le baiser du temps (Gallimard, 2019)

Hédi Kaddour – Le serpent

•juin 28, 2020 • Un commentaire

Il y a toujours quelqu’un pour se souvenir
D’une tranche de pastèque mangée à deux
Quand la lumière est à pic
Sur les fontaines à Florence.
Du fond d’un chagrin sans égal on peut
Alors tenir en respect le Vieillard Temps
Et sa manie de tout racler contre les murs ;
Mais lui, avec un savoir-faire plus précis
Que toutes les insomnies, chope la carte postale,
Pisse dessus, et entre deux rires :
« Crétin, ça un événement ? Tu n’es même pas
Capable de te rejoindre, tu as livré
Ton cul aux mouches et tu te plains
De la destinée ! Tout le monde a, comme moi,
D’abord été ce jeune homme qui passe,
En équilibre sur la roue, avec la réussite
Pour l’an qui vient ; la suite,
C’est ce qu’on perd entre les jours et l’ombre,
A trop tailler le buisson des voyelles,
Et c’est toujours trop tard ;
Tu fais le fier parce que tu crois encore
Au vieux chant des noms propres,
Mais tu vaux moins que tes songes
Et seul l’oubli t’aurait permis
De ne pas finir comme le serpent
Qui m’accompagne et qui depuis des siècles
N’en finit pas de se mordre la queue ».

*

The Serpent

There’s always someone to remember
A slice of watermelon you two shared
When the light came straight down
On the fountains of Florence.
From the depths of a matchless grief you can
Then affront Father Time and his obsession
With scraping everything against the walls;
But he, with a know-how more precise
Than all your insomnias, swipes the postcard,
Pisses on it, and between two snickers:
“Idiot, that was an event? You can’t even
Agree with yourself, you’ve sold
Your ass to the flies, and you complain
About fate! Everyone has, even I,
Been that young man who goes by
Balancing on a wheel, with good luck
For the year to come; what follows
Is what’s lost between the days and shadows,
Wasting your time pruning the vowel bushes,
And it’s always too late;
You put on airs because you still believe
In the old song of proper names,
But you’re worth less than your own daydreams
And only forgetfulness would have allowed you
Not to end up like the serpent
Who keeps me company and who for centuries
Hasn’t stopped biting his own tail.”

***

Hédi Kaddour (né en 1945 à Tunis)Treason (Yale University Press, 2010) – Translated by Marilyn Hacker.

 

Frankétienne – Je m’invente des chemins fous…

•juin 27, 2020 • Un commentaire

Je m’invente des chemins fous.
Je m’exerce aux mirages.
Le réel revient en court-circuit, m’assaille de litanies et rejette à mes pieds mes bagages d’accablement.
Immobile dans mon étymologie, je varie mes harmoniques,
je renforce mes défaillances, j’appréhende mes ambiguïtés,
je décape mes erreurs jusqu’à l’imaginaire écorché pur et je soigne mes amours terminales.
Mon insomnie barbare dérange la liturgie des ténèbres.
Ma nudité éclabousse la syntaxe de la nuit. Orpheline la lune en dépaysement.
Chaque matin, je me réveille étonné de revoir le soleil ; vieux corps décapité encore brûlant du souvenir de sa tête.

***

Frankétienne (né en 1936 à Ravine-Sèche, Haïti) – Anthologie secrète (Mémoire d’encrier, 2005)

Blas de Otero – Je dis vivre

•juin 26, 2020 • Un commentaire

Parce que la vie est désormais à vif.
(Toujours, ô Dieu, le sang a été rouge.)
Je dis vivre, vivre comme si rien
ne devait demeurer de tout ce que j’écris.

Parce que écrire n’est que vent fugitif,
et publier, colonne mise au rancart.
Je dis vivre, vivre à la force du poignet ; avec colère
mourir, provoquer le taureau depuis le marchepied.

Je reviens à la vie ma mort sur les épaules,
abominant tout ce que j’ai écrit : décombres
de l’homme que je fus lorsque je me taisais.

Maintenant je reviens à mon être, je retourne à mon oeuvre
la plus immortelle : cette bête féroce
du vivre et du mourir. Tout le reste est en trop.

*

Digo vivir

Porque vivir se ha puesto al rojo vivo.
(Siempre la sangre, oh Dios, fue colorada.)
Digo vivir, vivir como si nada
hubiese de quedar de lo que escribo.

Porque escribir es viento fugitivo,
y publicar, columna arrinconada.
Digo vivir, vivir a pulso, airada-
mente morir, citar desde el estribo.

Vuelvo a la vida con mi muerte al hombro,
abominando cuanto he escrito: escombro
del hombre aquel que fui cuando callaba.

Ahora vuelvo a mi ser, torno a mi obra
más inmortal: aquella fiesta brava
del vivir y el morir. Lo demás sobra.

***

Blas de Otero (1916-1979)Redoble de conciencia (1951) – Nouveau Recueil N° 59 (Juin 2001) – Traduit de l’espagnol par Xavier Pello.

 
anthonyhowelljournal

Site for art, poetry and performance.

azul griego

The blue and the dim and the dark cloths / Of night and light and the half light

Journal de Kafka

Edition critique par Laurent Margantin (2013-2023)

Au-dessus d'un million de toits roses, Sabine Aussenac

Pour dire le monde…par Sabine Aussenac, professeur agrégée d'allemand et écrivain.

Nichole Hastings Ceramics

The Truth Will Set You Free

En toutes lettres

Arts et culture

A nos heurs retrouvés

“Elle dit aussi que s'il n'y avait ni la mer ni l'amour personne n'écrirait des livres.” Marguerite Duras

Luis Ordóñez

Realizador y guionista

Waterblogged

Dry Thoughts on Damp Books

Rhapsody in Books Weblog

Books, History, and Life in General

Romenu

Over literatuur, gedichten, kunst, muziek en cultuur

Acuarela de palabras

Compartiendo lecturas...

Perles d'Orphée

Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie

renegade7x

Natalia's space

Cahiers Lautréamont

Association des Amis Passés Présents et Futurs d'Isidore Ducasse

366 Weird Movies

Celebrating the cinematically surreal, bizarre, cult, oddball, fantastique, strange, psychedelic, and the just plain WEIRD!

Le monde de SOlène, le blog

DU BONHEUR ET RIEN DAUTRE !

Fernando Calvo García

Poeta con pasión

The Tragedy of Revolution

Revolution as Hubris in Modern Tragedy

Le Trébuchet

Chroniques par C. M. R. Bosqué

Book Around the Corner

Books I read. Books I want to share with you.

lyrique.roumaine

poètes roumains des deux derniers siècles

Anthony Wilson

The Year of Living Deeply

Messenger's Booker (and more)

Primarily translated fiction and Australian poetry, with a dash of experimental & challenging writing thrown in

Reading in Translation

Translations Reviewed by Translators

Ricardo Blanco's Blog

Citizen of Nowhere

Digo.palabra.txt

Literatura para generaciones pixeladas

AFROpoésie

Le site des poésies africaines

La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

L'Histoire par les femmes

L'Histoire par les femmes veut rappeler l’existence de ces nombreuses femmes qui ont fait basculer l’histoire de l’humanité, d’une manière ou d’une autre.

Traversées, revue littéraire

Poésies, études, nouvelles, chroniques

Le Carnet et les Instants

Le blog des Lettres belges francophones

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature portes ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

L'atelier en ligne

de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

%d blogueurs aiment cette page :