Luminita Amarie – Entre chiens et loups

•novembre 27, 2021 • Laisser un commentaire

(travail de tiroir
à la tombée de la nuit)

les photos où nous étions libres
– un peu idiots mais heureux –
deviennent floues
nous n’étions pas jaloux du chien qui dort au soleil
ni des feuilles qui demeurent fraternelles en jaunissant
ni de l’horizon

maintenant les images dévastatrices de beauté
sont remplacées par des attaques de panique
le manque de médicaments et d’humanité
– tout ce qui nuit à la survie –
est assuré par le département
afférent

pour vous
chaque grain d’identité est précieux
l’aire de développement personnel
des gens détruits
– des êtres presque vivants –
est moteur de satisfaction

nous sommes des marionnettes fluides
adaptées à une existence humble
nous vous passons tout ou presque
nous encaissons tout le chagrin
cash

que deviennent les puissants
s’ils n’assument pas leur fragilité ?
autrefois nous n’étions pas fatigués
même quand nous restions
les derniers

qu’il était beau ce temps où nous étions ridicules
avec un sourire niais sur le visage
nous n’étions pas jaloux d’une banale photo
nous n’étions pas jaloux de l’air
que chante le vent

***

Luminita Amarie – Traduit du roumain par Radu Bata.

Roger Kowalski – Demain

•novembre 26, 2021 • Laisser un commentaire

Le vent demain lèvera mes ombres ;
le poisson arrondira ses lèvres blanches sur mon nom ;
la voix de feu secondera la mienne et le fil n’aura jamais été plus tendu ni plus musical.
Demain.
L’eau, la première, la très noire, dans ses gestes lavera le souffle qui ne m’appartient plus,
la bouche que je n’ouvrirai pas sinon pour entrer dans la tendre mort – et vous aurez tenu mes mains dans les vôtres –
Ah, demain, seulement demain ;
il faut pour l’heure s’efforcer de ne pas défaillir à tâcher de pénétrer dans l’aiguille par sa pointe.

***

Roger Kowalski (1934-1975)À l’oiseau, à la miséricorde (Guy Chambelland, 1976)

Yánnis Rítsos – Marche

•novembre 25, 2021 • Laisser un commentaire

Il a usé ses souliers nuit après nuit cheminant
sur les cailloux des étoiles – cheminant seul
pour l’amour des hommes. Il était fait, cet homme-là
pour le bonheur du monde. On l’a empêché. On lui a
pris
ce qu’il pouvait donner de plus : sa confiance
en ceux-là même qui le refusaient. A présent
il se promène, deux fois seul, sur la rive. Il regarde. Ne
récolte rien.
Des ombres de barques raient l’or du couchant,
dans le grand silence de la beauté délaissée.
Inachevé plein d’amertume, je reviendrai frapper à ta
porte.

***

Yánnis Rítsos (1909-1990)CorrespondancesAnthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945-2000 (Poésie/Gallimard, 2000) – Traduit du grec par Michel Volkovitch.

André de Richaud – Préface

•novembre 24, 2021 • 2 commentaires

Égaré dans tous les sentiers de moi-même
Soleil éteint qui pends à ma main
Cherche, et toi, chien, cherche, mais nul n’est passé…
Un cheval fou, si, dans ma jeunesse
Un soir, un fantôme qu’un autre a fait chair
Et une chair que mon trop d’amour a fait spectre.

Égaré au-delà de la dernière vague de la mer
Égaré derrière la dernière lueur du soir
Perdu dans le cri du dernier oiseau de la nuit
Seul, je voudrais qu’on me cherche
Mais personne ne veut entendre ce cœur qui sonne.

Je me cache mais, insensés,
Ne voyez-vous pas que ce n’est que pour être cherché ?
Maison brûlée si évidente
Parmi les arbres de la montagne et qui la nuit
Crie de peur hantée d’elle-même.

Diamant au fond de la boue
Et qui s’écartèle de lueurs pour que le chercheur
Guide ses pas vers ce râle du désir d’être délivré
O le bonheur de se sentir déterré et lavé
O le bonheur diamant de mourir dans une main sale
Enfin regardé…

***

André de Richaud (1907-1968)La Confession publique (Seghers, 1944)

Marina Tsvétaïéva – Je suis…

•novembre 23, 2021 • Laisser un commentaire

Je suis. Tu seras. Entre nous – le gouffre.
Je bois. Tu as soif. On ne s’entendra pas.
Dix années comme cent millénaires nous
Séparent. Dieu ne sait pas bâtir de ponts.

Sois ! – Tel est mon commandement. Laisse-moi
Passer sans que mon souffle n’arrête l’élan.
Je suis. Tu seras. Dans dix printemps
Tu diras : – je suis ! et moi : – un jour…

*

Я — есмь. Ты — будешь. Между нами — бездна.
Я пью. Ты жаждешь. Сговориться — тщетно.
Нас десять лет, нас сто тысячелетий
Разъединяют. — Бог мостов не строит.

Будь! — это заповедь моя. Дай — мимо
Пройти, дыханьем не нарушив роста.
Я — есмь. Ты будешь. Через десять вёсен
Ты скажешь: — есмь! — а я скажу: — когда-то…

6 juin 1918

***

Marina Tsvétaïeva (1892-1941)Le ciel brûle/Tentative de jalousie (Poésie/Gallimard, 1999) – Traduit du russe par Pierre Léon et Ève Malleret.

Antoine Emaz – Au bout du jour…

•novembre 22, 2021 • Un commentaire

au bout du jour
il n’est pas grand-chose à quoi
peuvent s’accrocher les doigts
dans un silence de chair remuée
vive

le plus souvent on s’est tenu
à la surface des gens ou des choses
avec en dedans
un grand désir
muet

***

Antoine Emaz (1955-2019)En deçà (Fourbis, 1990)

Harry Crosby – Rhapsodie du Soleil

•novembre 21, 2021 • Laisser un commentaire

Le Soleil ! Le Soleil !
un poisson dans l’aquarium de ciel
ou filet doré pour piéger le papillon
de l’âme
ou sinon le trou
à travers lequel les étoiles ont disparu

c’est une forêt sans arbres
c’est un lion dans une cage de brise
c’est la rondeur de ses genoux
grand Hercule
et toutes les mers
et nos soliloques

anachorète d’une froideur hivernale
sybarite d’une chaleur estivale
aujourd’hui une dame enveloppée de nuages
demain chassé par les nuages affamés
c’est un monstre que nos pensées ont transpercé
la Reine que nous coqueriquions

matrice d’une mère —
ballon d’un enfant —
tombe d’un rouge ardent

*

Sun-Rhapsody

The Sun! the Sun!
a fish in the aquarium of sky
or golden net to snare the butterfly
of soul
or else the hole
through which the stars have disappeared

it is a forest without trees
it is a lion in a cage of breeze
it is the roundness of her knees
great Hercules
and all the seas
and our soliloquies

winter-cold anchorite
summer-hot sybarite
to-day a lady wraped in clouds
to-morrow hunted by the hungry clouds
it is a monster that our thoughts have speared
the Queen we chanticleered

a mother’s womb–
a child’s balloon–
red burning tomb

***

Harry Crosby (1898-1929) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Blandine Longre.

Découvert ici

Emily Dickinson – D’une planche à l’autre…

•novembre 20, 2021 • Laisser un commentaire

D’une planche à l’autre, j’avançais
Lentement et prudemment —
Les étoiles frôlaient ma tête,
La mer était au bout de mes pieds.

J’ignorais si le prochain pas
Serait le dernier —
J’avais cette allure hésitante
Que certains appellent expérience.

*

I stepped from plank to plank
So slow and cautiously;
The stars about my head I felt,
About my feet the sea.

I knew not but the next
Would be my final inch,—
This gave me that precarious gait
Some call experience.

***

Emily Dickinson (1830–1886)Cent dix-sept poèmes (La Dogana, 2020) – Traduit de l’américain par Philippe Denis.

Rubén Darío – Mélancolie

•novembre 19, 2021 • Laisser un commentaire

Frère, toi qui possèdes la lumière, dis-moi la mienne.
Je suis comme un aveugle. Je vais sans but et je marche à tâtons.
Je vais sous les tempêtes et les orages
Aveugle de rêve et fou d’harmonie.

Voilà mon mal, Rêver. La poésie
Est la camisole ferrée aux mille pointes sanguinaires
Que je porte en mon âme. Les épines sanglantes
Laissent tomber les gouttes de ma mélancolie.

Ainsi je vais, aveugle et fou, par ce monde amer ;
Parfois le chemin me semble interminable,
Et parfois si court…

Et dans ce vacillement entre courage et agonie,
Je porte le fardeau de peines que je supporte à peine.
N’entends-tu pas tomber mes gouttes de mélancolie ?

*

Melancolía

Hermano, tú que tienes la luz, dime la mía.
Soy como un ciego. Voy sin rumbo y ando a tientas.
Voy bajo tempestades y tormentas,
ciego de ensueño y loco de armonía.

Ese es mi mal. Soñar. La poesía
es la camisa férrea de mil puntas cruentas
que llevo sobre el alma. Las espinas sangrientas
dejan caer las gotas de mi melancolía.

Y así voy, ciego y loco, por este mundo amargo;
a veces me parece que el camino es m uy largo,
y a veces que es muy corto…

Y en este titubeo de aliento y agonía,
cargo lleno de penas lo que apenas soporto.
¿No oyes caer las gotas de mi melancolía?

***

Rubén Darío (1867-1916)Azul (José Corti, 2012) – Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière.

Alejandra Pizarnik – Histoire ancienne

•novembre 18, 2021 • Laisser un commentaire

A minuit
viennent les vigies de l’enfance
et viennent les ombres qui ont déjà un nom,
et viennent ceux qui pardonnent
à ce qu’ont commis mille de mes visages
dans l’infinie déchirure de chaque jour.

*

Historia antigua

En la media noche
vienen los vigías infantiles
y vienen las sombras que ya tienen nombre
y vienen los perdonadores
de lo que cometieron mil rostros míos
en la ínfima desgarradura de cada jornada.

*

Ancient History

At midnight
the childhood watchmen come
and the shadows that already have names
and the forgivers of
what my thousand faces have done
in the leanest gash of each day.

***

Alejandra Pizarnik (1936-1972)Los trabajos y las noches (1965) – Les Travaux et les nuits (Ypsilon, 2013) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet – Extracting the Stone of Madness: Poems 1962-1972 (New Directions, 1968) – Translated by Yvette Siegert.

 
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