Georges Haldas – Matinées

•avril 27, 2018 • Laisser un commentaire

Un petit peu encore
Et la lumière encore
heureuse d’un matin
revêtue de rosée
avec un coq au loin
un oiseau sur la main
à l’heure du café
avant de travailler
Avant de devenir
chaque jour plus humain

***

Georges Haldas (1917-2010)Poèmes du veilleur (L’Age d’Homme, 2018)

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Adam Zagajewski – Cherche à chanter le monde mutilé

•avril 26, 2018 • Laisser un commentaire

Cherche à chanter le monde mutilé.
Rappelle les longues journées de juin
Et les fraises, les gouttes de vin rosé.
Les orties qui, méthodiquement, recouvraient
Les maisons abandonnées par ceux qui en avaient été chassés.
Tu dois chanter le monde mutilé.
Tu as regardé des bateaux et des voiliers élégants,
Attendus d’un long voyage
Ou seulement d’un néant saumâtre.
Tu as vu des réfugiés aller vers le néant,
Tu as entendu les bourreaux chanter allègrement.
Tu devrais célébrer le monde mutilé.
Rappelle ces instants, quand vous étiez ensemble
Dans une chambre blanche et que le rideau bougeait.
Reviens par la pensée au concert, quand la musique explosa.
En automne tu ramassais les glands dans le parc
Et les feuilles voltigeaient sur les cicatrices de la terre.
Chante le monde mutilé
Et la petite plume grise perdue par la grive,
Et la lumière délicate qui erre, s’évanouit
Et puis revient.

*

Spróbuj opiewać okaleczony świat

Spróbuj opiewać okaleczony świat.
Pamiętaj o długich dniach czerwca
i o poziomkach, kroplach wina rosé.
O pokrzywach, które metodycznie zarastały
opuszczone domostwa wygnanych.
Musisz opiewać okaleczony świat.
Patrzyłeś na eleganckie jachty i okręty;
jeden z nich miał przed sobą długą podróż,
na inny czekała tylko słona nicość.
Widziałeś uchodźców, którzy szli donikąd,
słyszałeś oprawców, którzy radośnie śpiewali.
Powinieneś opiewać okaleczony świat.
Pamiętaj o chwilach, kiedy byliście razem
w białym pokoju i firanka poruszyła się.
Wróć myślą do koncertu, kiedy wybuchła muzyka.
Jesienią zbierałeś żołędzie w parku
a liście wirowały nad bliznami ziemi.
Opiewaj okaleczony świat
i szare piórko, zgubione przez drozda,
i delikatne światło, które błądzi i znika
i powraca.

*

Try to Praise the Mutilated World

Try to praise the mutilated world.
Remember June’s long days,
and wild strawberries, drops of rosé wine.
The nettles that methodically overgrow
the abandoned homesteads of exiles.
You must praise the mutilated world.
You watched the stylish yachts and ships;
one of them had a long trip ahead of it,
while salty oblivion awaited others.
You’ve seen the refugees going nowhere,
you’ve heard the executioners sing joyfully.
You should praise the mutilated world.
Remember the moments when we were together
in a white room and the curtain fluttered.
Return in thought to the concert where music flared.
You gathered acorns in the park in autumn
and leaves eddied over the earth’s scars.
Praise the mutilated world
and the gray feather a thrush lost,
and the gentle light that strays and vanishes
and returns.

***

Adam Zagajewski (Lvov, 1945) – Traduit par ? – Without End (Farrar, Straus and Giroux, 2002) – Translated by Clare Cavanagh.

Achille Chavée – Raison

•avril 25, 2018 • Un commentaire

J’étais venu pour planter ma présence
comme un stylet
dans la poitrine du malheur
j’étais venu
pour parfumer la dentelle des fées
pour capter le regard angoissé d’un ami
pour laver les dents de la métaphysique
pour peigner le silence
sur les épaules de la nuit
pour isoler le grain de sable
et me confondre en lui
et vous restituer aux grandes origines
pour penser longuement à l’âme du futur
à la structure du désir
à l’immanence du secret qui rode la matière

20 avril 1962

***

Achille Chavée (1906-1969)De vie et de mort naturelles (1965)A cor et à cri (Labor, 1985)

Zéno Bianu – Credo

•avril 24, 2018 • 5 commentaires

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair

que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

***

Zéno Bianu (né à Paris en 1950)Infiniment proche – Le désespoir n’existe pas (Poésie/Gallimard, 2016)

Yang Lian – Le Livre de l’Exil

•avril 23, 2018 • Laisser un commentaire

tu n’es pas ici ces marques de bic
à peine écrites sont balayées par vent fort
le vide comme un oiseau mort s’élève vers ton visage
lune de funéraille à main brisée
refeuilletant tes jours
jusqu’à la page de l’absence
en écrivant tu
savoures cet anéantissement

comme la trace sonore d’un autre
os écrasés distraitement crachés dans un coin
frappement sonore creux de l’eau sur l’eau
pénètre distraitement le souffle
pénètre un fruit lointain cesse de voir autrui
ces crânes éparpillés sont toi-même
vieillissant en une nuit entre lignes et mots
ta poésie invisible traverse le monde

*

流亡之书

你不在这里 这笔迹
刚刚写下就被一阵狂风卷走
空白如死鸟在你脸上飞翔
送葬的月亮一只断手
把你的日子向回翻动
翻到你缺席的那一页
你一边书写一边
欣赏自己被删去

像别人的声音
碎骨头随随便便啐到角落里
水和水摩擦的空洞声音
随随便便移入呼吸
移入一只梨就不看别人
一地头颅都是你
在字里行间一夜衰老
你的诗隐身穿过世界

*

The Book of Exile

You are not here these strokes of the pen
barely writ down when mad winds sweep them away
emptiness like dead birds soars above your face
funereal moon a severed hand
flips back your days
back to the page where you are absent
you write and all the while
y ou relish your deletion

Like anyone else’s voice
bones crushed and spat in a corner just like that
the hollow voice of water on water
entering breath just like that
entering a pear without looking at anyone else
floor covered in skulls and each of them you
grown old overnight between the lines
as your poetry travels the world in hiding

***

Yang Lian (Bern, 1955)Wu ren cheng (1990-98) – Traduit du chinois par Jean-René Lassalle et Cosima Bruno – The Dead in Exile (Kingston ACT: Tiananmen Publications, 1990) – Translated by Mabel Lee.

Florbela Espanca – Aimer !

•avril 22, 2018 • 5 commentaires

Je veux aimer, aimer à corps perdu !
Aimer seulement aimer : Ici… Ailleurs…
Celui-ci, Celui-là, un Autre et tout le monde…
Aimer ! Aimer ! Et puis n’aimer personne !

Se souvenir ? Oublier ? Peu importe !…
S’éprendre ou délaisser ? Est-ce mal ? Est-ce bien ?
Celui qui dit qu’on peut aimer quelqu’un
La vie entière est un menteur !

En tout vie il y a un Printemps
Qu’il faut chanter tant qu’il fleurit ;
Si Dieu nous a donné la voix, c’est pour chanter !

Et si un jour je suis poussière, cendre et rien,
Que ma nuit devienne une aurore,
Que je sache me perdre… pour me trouver…

*

Amar!

Eu quero amar, amar perdidamente!
Amar só por amar: aqui…além…
Mais este e aquele, o outro e toda a gente….
Amar!Amar! E não amar ninguém!

Recordar? Esquecer? Indiferente!…
Prender ou desprender? É mal? É bem?
Quem disser que se pode amar alguém
Durante a vida inteira é porque mente!

Há uma primavera em cada vida:
É preciso cantá-la assim florida,
Pois se Deus nos deu voz, foi pra cantar.

E se um dia hei de ser pó, cinza e nada
Que seja a minha noite uma alvorada,
Que me saiba perder… pra me encontrar…

*

Love!

I want to love, to waste myself in love,
to love just for the sake of love: here,
there, this man, that man, ANOTHER,
the whole world! And to love none!

Recollect, forget, I couldn’t give a fig,
hold tight, let go, is it right, is it wrong?
whoever says she can love a single lover
her whole life long is nothing but a fibber!

Spring comes into every life
and must surely blossom into song,
our god-given voice is to sing with!

So if one day I’ll be dust, ashes, nothingness
then let my dead of night be a sunrise,
my wasteland be the place I find my self…

***

Florbela Espanca (1894-1930)Charneca em Flor (Lande en fleurs, 1931)Sonetos CompletosChâtelaine de la tristesse (L’Escampette, 1994) – Traduit du portugais par Claire Benedetti – Translated by Lesley Saunders.

Aleyda Quevedo Rojas – Qui suis-je ?

•avril 21, 2018 • Un commentaire

Qui suis-je ?
Peut-être la femme aux seins d’ambre
et aux pieds glacés qui écrit des vers
pour se donner du courage
Mais la poésie
parvient seulement à me faire dérailler
Comme le train rouge que je suis
Ce train qui s’ouvre un chemin
entre les montagnes saillantes
et escarpées d’un quelconque pays
Ce train qui n’arrive jamais
à aucune gare enfumée
Cette femme qui laisse échapper des voix
Des trains et encore des trains
qui m’attendent
Des vers pour survivre
Qui suis-je ?
Peut-être ce corps éclairé
qui garde encore tes traces dans les plis.

*

¿Quién soy?

¿Quién soy?
Tal vez la mujer senos de ámbar
y pies helados que escribe versos
para reconfortarse
Mas la poesía
sólo logra descarrilarme
Como el tren rojo que soy
Ese tren que se abre paso
entre las montañas puntiagudas
y difíciles de algún país
Ese tren que nunca llega
a ninguna estación de humo
Esta mujer que emana voces
Trenes y más trenes
que me esperan
Versos para sobrevivir
¿Quién soy?
Quizá este cuerpo encendido
que aún guarda tus huellas en los pliegues.

***

Aleyda Quevedo Rojas (Quito, 1972)33 poètes Équatoriens du XXIème siècle (Senami, Quito 2011) – Traduit de l’espagnol (Équateur) par Rémy Durand, Anne-Marie Durand-Kennett et Gabrielle Lécrivain.

 
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Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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