Lucian Blaga – Je ne piétine pas la corolle de merveilles du monde…

•juin 18, 2018 • Laisser un commentaire

Je ne piétine pas la corolle de merveilles du monde
et je n’assassine point
de mes raisonnements les mystères que je croise
sur ma route,
dans les fleurs, dans les yeux, sur les lèvres ou sur les tombes.
La lumière des autres
étouffe le charme impénétrable qui se cache
au profond des ténèbres,
mais moi,
moi avec ma lumière j’amplifie le mystère du monde —
comme les rayons blancs de la lune
n’éteignent point mais au contraire
avivent l’obscur frémissement de la nuit,
de même j’enrichis moi aussi l’horizon ténébreux
des vastes frissons du saint mystère
et tout l’incompris
devient incompréhension plus grande encore
sous mes yeux —
car j’aime
les fleurs, les yeux, les lèvres et les tombes.

*

Eu nu strivesc corola de minuni a lumii
şi nu ucid
cu mintea tainele, ce le-ntâlnesc
în calea mea
în flori, în ochi, pe buze ori morminte.
Lumina altora
sugrumă vraja nepătrunsului ascuns
în adâncimi de întuneric,
dar eu,
eu cu lumina mea sporesc a lumii taină –
şi-ntocmai cum cu razele ei albe luna
nu micşorează, ci tremurătoare
măreşte şi mai tare taina nopţii,
aşa îmbogăţesc şi eu întunecata zare
cu largi fiori de sfânt mister
şi tot ce-i neînţeles
se schimbă-n neînţelesuri şi mai mari
sub ochii mei-
căci eu iubesc
şi flori şi ochi şi buze şi morminte.

*

I never crush the world’s corolla of wonder
nor ever kill
by reasoning, those mysteries
that stray my way
in flowers, in eyes, on lips, or tombs.
The light of others
stifles the spell of the unpierceable hidden
in the depths of the darkness,
but I,
I with my light spawn the world’s mysteries —
just as with its white rays the moon
never lessens, but trembling
makes even greater the mysteries of the night,
so I too enrich the dark horizon
with vibrant tremors of sacred secrets,
and everything that is uncertain
changes to even greater uncertainties
before my very eyes —
because I love
flowers and eyes and lips and tombs.

***

Lucian Blaga (1895-1961)Poemele luminii (1919)Les poèmes de la lumière (Jacques André Editeur, 2016) – Traduit du roumain par Jean Poncet – Complete Poems of Lucian Blaga (Center for Romanian Studies / Unesco, 2001) -Translated by Brenda Walker and Stelian Apostolescu.

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Murielle Compère-Demarcy – Le jour tourne la page…

•juin 17, 2018 • Laisser un commentaire

Le jour tourne la page
la dernière
– jusqu’à l’ouverture de la nuit

Il fait silence
Seuls, les arbres bruissent

Une présence vient
parer à la solitude

prendre un autre reflet
– le miroir sans tain –
d’une ressemblance

Au loin
des bêtes vivent

Quelqu’un
– quelque part –
cherche à se sentir

vivre

***

Murielle Compère-Demarcy (née en 1968 à Villiers-le-Bel)L’Eau-Vive des falaises (Encres Vives, 2014)

Stanislas Cazeneuve – Je me rêvais évident…

•juin 16, 2018 • Laisser un commentaire

Je me rêvais évident comme l’amandier en fleurs.
Je me voulais établi sur la coïncidence de l’eau et de la soif.
Je refais sans cesse le dessin de mes croyances.
Brûlent en moi les strates de l’histoire, la traversée
de la grâce, et l’incendie terrestre.
On croyait que nos yeux feraient du verre avec
les sables du temps.
Je me suis leurré à la cadence du ciel.

***

Stanislas Cazeneuve (né en 1976 à Toulouse)Larmes Qamar (La Crypte, 2016)

Sandra Lillo – De temps en temps…

•juin 15, 2018 • Un commentaire

De temps en temps la lumière éclot dans
l’obscurité

Les jours se suivent jusqu’à n’être plus que
l’oiseau en cage

le mot oublié

L’âme penche dans le creux établi des jours
partis sans qu’on n’en ait rien saisi

ou est-ce le temps de la jeunesse qui résiste
avec son lot de caprices

***

Sandra Lillo (née à Nantes en 1973)Les bancs des parcs sont vides en mars (La Centaurée, 2017)

Michel Bourçon – Chaque jour…

•juin 14, 2018 • Laisser un commentaire

chaque jour
la vie nous promène
comme un chien

à peine écloses
des fleurs inondent les trottoirs

déjà perdu au levé
un homme ignore
ce dans quoi il entre
un sale goût sur la langue
le coeur ancré encore
dans la nuit monstre

un passant parle haut et seul
il y a du bruit pour trois fois rien
des visages aimés
souriant dans nos têtes

quand les réverbères s’éteignent
les yeux embués autant que des vitres
cherchent une adresse inconnue
dans la ville égarée.

***

Michel Bourçon (né en 1963 à Nevers)Les rues pluvieuses n’iront pas au ciel (Les Carnets du Dessert de Lune, 2014)

Alexandre Blok – Ils lisent de la poésie

•juin 13, 2018 • Un commentaire

Regarde : j’ai perdu la page
Pendant que fleurissaient tes yeux.
Les vastes ailes de l’oiseau
De neige ont brouillé mon esprit.

Le masque tient des discours étranges !
Les comprends-tu ? Dieu seul le sait !
Les contes, c’est bon pour les livres,
La vie est prose – voilà ce que tu sais.

Mais pour moi sont inséparables
Toi – et la nuit, le fleuve brumeux,
Ces fumées qui s’immobilisent,
Ces rimes, joyeux lumignons.

Alors, ne sois pas plus sévère,
Sous ton masque, ne raille pas.
N’éveille pas dans la mémoire sombre
Une autre flamme – plus terrible.

*

Они читают стихи

Смотри: я спутал все страницы,
Пока глаза твои цвели.
Большие крылья снежной птицы
Мой ум метелью замели.

Как странны были речи маски!
Понятны ли тебе?— Бог весть!
Ты твердо знаешь: в книгах — сказки,
А в жизни — только проза есть.

Но для меня неразделимы
С тобою — ночь, и мгла реки,
И застывающие дымы,
И рифм веселых огоньки.

Не будь и ты со мною строгой,
И маской не дразни меня,
И в темной памяти не трогай
Иного — страшного — огня.

10 janvier 1907

***

Alexandre Blok (1880-1921)Le Monde terrible (Poésie/Gallimard, 2003) – Traduit du russe par Pierre Léon.

Carlos Edmundo de Ory – Je suis en chair et en os…

•juin 12, 2018 • Laisser un commentaire

Je suis en chair et en os mais en outre
je me présente dans le monde comme poète
La précieuse expression de l’homme c’est
son verbe dans sa gorge sacro-sainte

Etre poète c’est être poésie c’est être surprise
et surtout l’alcôve de la fête sans fin
où l’âme auguste s’éveille
où l’angoisse est sublimée dans la musique

Chair de sensation émotion et beauté
secrets du sang et de l’inconnu
souvenirs lumineux et tant de merveilles
parfums de couleurs reflets d’alicante

*

De carne y hueso sí que soy pero además
me presento en el mundo como poeta
La preciosa expresión del hombre es
su verbo en su garganta sacrosanta

Y ser poeta es ser poesía es ser sorpresa
y sobre todo el lecho de la fiesta infinita
en donde el alma se despierta augusta
y la angustia se sublima en música

Carne de sensación emoción y belleza
secretos de la sangre y lo deconocido
recuerdos luminosos y tantas maravillas
aromas de colores reflejos de alicanto

Amiens, 7 mars 1972

***

Carlos Edmundo de Ory (1923-2010)Miserable ternura (1981)Poésie espagnole (1945-1990). Anthologie (Points Poésie, 2007) – Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet.

 
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