Hermann Hesse – Demain, je serai mort

•janvier 26, 2020 • Un commentaire

C’est une pensée merveilleuse
Que mes yeux, si clairs fussent-ils,
S’éteignent, et que ma bouche oublie
Les milles baisers qu’elle a donnés.

Puis le monde qui m’a connu,
De sa main insolente et curieuse arrachera
De ma vie la dépouille,
L’un prouvera à l’autre clairement
Que j’étais un triste compagnon,
Un poète, un menteur, un futile bouffon.
Et après-demain, quand je serai oublié,
Un autre sera évalué à l’aune de la même mesure.

Pendant ce temps, dans un autre monde,
Une étoile dorée tombe du ciel,
On se lamente, l’unique,
On la pleure,
L’étoile dorée qui si tôt a pâli.
Et cette étoile, c’était moi.
Ma gosse aussi pleurera.
Puis les autres en chantant entreront dans la maison
Et lui changeront les idées.
Assis ensemble devant un verre de vin,
Ils riront de moi.
Et leurs lèvres seront rouges et chaudes.

Demain, je serai mort.

*

Und morgen bin ich tot

Das ist ein Denken wunderbar,
Daß dann mein Aug’, so licht es war,
Erlischt, und daß mein Mund vergißt
Die tausend Küsse, die er geküßt.

Dann wird die Welt, die mich gekannt,
Mit ihrer neugierfrechen Hand
Die Hülle von meinem Leben reißen,
Wird einer dem andern klar beweisen,
Daß ich ein schlimmer Geselle war,
Ein Dichter, ein Lügner, ein eitler Narr.
Und übermorgen, wenn ich vergessen,
Wird ein andrer mit gleichem Maß gemessen.

Derweil in einer andern Welt
Ein goldner Stern vom Himmel fällt,
Und geht ein Klagen und Weinen
Um ihn, um den Einen,
Den goldenen Stern, der so früh verblich.
Und der Stern war ich.

Auch mein Mädel wird weinen.
Dann kommen die Andern singend in’s Haus
Und reden’s ihr aus.
Sie sitzen zusammen beim Glase Wein
Und lachen mein.
Und ihre Lippen sind warm und rot.

Morgen bin ich tot.

***

Hermann Hesse (1877-1962) – C’en est trop : Poèmes 1892-1962 (Bruno Doucey, 2019) – Traduit de l’allemand par François Mathieu.

Lêdo Ivo – Le grand chant

•janvier 25, 2020 • 4 commentaires

Je n’ai plus de chansons d’amour.
J’ai tout jeté par la fenêtre.
En compagnie du langage
je suis resté, et le monde s’élucide.

De la mer j’ai gardé l’onde meilleure
qui est moins changeante que l’amour.
Et de la vie, j’ai gardé la douleur
de tous ceux qui souffrent.

Je suis un homme qui a tout perdu,
mais qui a créé la réalité,
brasier d’images, dépôt
de choses qui jamais n’explosent.

De tout je désire l’essentiel :
l’aqueduc d’une ville,
la route du littoral,
le reflux d’un mot.

Loin des cieux, même des cieux proches,
et près des confins de la terre,
me voici. Ma chanson
affronte l’hiver, elle existe concrètement.

Mon coeur bat
sa chanson du plus grand amour.
Il bat pour toute l’ humanité,
en vérité je ne suis pas seul.

Je puis maintenant me faire comprendre
et je sais que le monde est très grand.
Par la main, les mots me conduisent
à des géographies absolues.

*

Canto grande

Não tenho mais canções de amor.
Joguei tudo pela janela.
Em companhia da linguagem
fiquei, e o mundo se elucida.

Do mar guardei a melhor onda
que é menos móvel que o amor.
E da vida, guardei a dor
de todos os que estão sofrendo.

Sou um homem que perdeu tudo
mas criou a realidade,
fogueira de imagens, depósito
de coisas que jamais explodem.

De tudo quero o essencial:
o aqueduto de uma cidade,
rodovia do litoral,
o refluxo de uma palavra.

Longe dos céus, mesmo dos próximos,
e perto dos confins da terra,
aqui estou. Minha canção
enfrenta o inverno, é de concreto.

Meu coração está batendo
sua canção de amor maior.
Bate por toda a humanidade,
em verdade não estou só.

Posso agora comunicar-me
e sei que o mundo é muito grande.
Pela mão, levam-me as palavras
a geografias absolutas.

***

Lêdo Ivo (1924–2012)Poesia Completa: 1940-2004 (Topbooks, 2004) – Poèmes brésiliens . In: Équivalences, 3e année-n°3, 1972 – Traduit du portugais (Brésil) par Robert Massart.

Vadim Kozovoï – Encore une variation

•janvier 24, 2020 • Laisser un commentaire

Je voudrais aux brumes de la peine
seul et non pour l’ombre de ces chants
m’endormir même si l’autre à la traîne
vient au coeur pencher obscurément

au désert quelle paix à l’écoute
non qui dort pénible de quitter
sur la terre en bleu croulant la route
moi je les étoiles l’ont barrée

sans rancune ah ce n’est rien sur terre
d’un sommeil de l’âme plus au fond
qu’un de plomb voudrais-je ni repère
même obscur si c’est à qui la faute

d’un plus doux que la peine est si douce
non lui l’autre pour qu’en sommeil aussi
moi j’oublie vos nuits qui vertes poussent
et la mienne nulle trace laissez

m’endormir à fondre moi la glace
larme à peine au coeur pour le captif
qu’à vos murs cataleptiques il fasse
entrouvrir la bouche au bleu d’à-pic

pour qu’un chêne ou quel oiseau n’importe
je voudrais avec soupir plutôt
même si tant soit peu de soif déborde
de vos lèvres bruissent ou qu’un ruisseau

s’il ne reste pour l’ombre qu’une goutte
même à peine un souffle à regretter
non pour le froid du désert mais toute
moi la nuit où fondre au coeur l’étain

rien je ne déplore partie l’étoile
quelle paix sur les yeux cette nappe
mais non d’un qui croule sous la dalle
l’autre en cygne aux libres si j’échappe

***

Vadim Kozovoï (1937-1999) – Variation sur un poème de Mikhaïl Lermontov – Hors de la colline (Hermann, 1984) – Version française de l’auteur, avec la collaboration de Michel Deguy et de Jacques Dupin.

William Bronk – Symplocarpe fétide

•janvier 23, 2020 • Un commentaire

Parce qu’il est encore tôt, il a son printemps
tranquille à lui. Avant la venue des oiseaux, avant
les autres feuilles, les autres fleurs, il fleurit;
et les abeilles entrent et sortent, lourdes
de pollen. Fétide, même dans le froid mince
d’un printemps hivernal, il pue la force vive
et brute. Il est aussi de la couleur d’une peau
frottée à vif par le vent, le froid, le soleil,
on voit la chair à travers. C’est la chair
qui répond à la chaleur, au soleil, au premier printemps.
Cela ressemble à de la tendresse, la façon dont il se recourbe
vers le haut et forme un bec pour se couvrir.

*

Skunk Cabbage

Because it is soon, it has a private and quiet
spring. Before the birds come, before
another leaf or flower, it flowers; and bees
come there and enter and leave, thick
with pollen. Foetid, even in the thin chill
of a wintry spring, it stinks of livingness,
rawness. Its color also is of skin
rubbed raw by wind, by cold, by sun,
and the flesh showing through. It is the flesh
responding to warmth, to sun, to the first spring.
It looks like tenderness, the way it curves
upward and beaks over to cover within.

***

William Bronk (1918-1999)The World, the Worldless (1964)Le monde, le sans-monde (Circé, 1994) – Traduit de l’anglais par Paol Keineg.

Gilbert Langevin – Remaniement sensoriel

•janvier 22, 2020 • Laisser un commentaire

À tout corps son poids de solitude
jusqu’à ce lieu vermeil où le temps
tourne sur des gonds de brise
où les couteaux se métamorphosent
en jonquilles

à tout désert alors un puits d’amour

*

Sensorial Modifications

Every body bears its weight of solitude
till that vermillion place where
time turns on windy hinges
where daggers transmute
into jonquils

every desert then will bear a well of love

***

Gilbert Langevin (1938-1995)Les écrits de Zéro Legel (Éditions du Jour, 1972)Body of Night: Selected Poems (Guernica, 1987) – Translated by Marc Plourde.

Jorge Luis Borges – À un poète mineur de l’anthologie

•janvier 21, 2020 • Laisser un commentaire

Qu’est devenue, ami, la mémoire des jours
que tu possédas sur cette terre, ce tissu
de bonheur et de douleur, ton univers à toi ?

Le dénombrable fleuve des années
a tout égaré ; tu n’es plus qu’un nom dans un index.

Les autres reçurent des dieux une interminable gloire,
des inscriptions, des exergues, des monuments et de ponctuels historiens ;
nous savons seulement de toi, obscur ami,
que tu entendis le rossignol, un soir.

Parmi les asphodèles de l’ombre, ton ombre vaine
doit penser que les dieux furent avares.

Mais les jours sont un filet de misères triviales ;
qui sait si le meilleur sort n’est pas d’ être la cendre
dont est fait l’oubli ?

Sur d’autres les dieux ont jeté
la lumière inexorable de la gloire, qui observe les entrailles et dénombre les crevasses,
de la gloire, qui finit par friper la rose qu’elle vénère ;
pour toi, mon frère, leur pitié fut plus grande.

Dans l’extase d’un soir qui ne doit pas être une nuit,
tu entends la voix du rossignol de Théocrite.

*

A un poeta menor de la antología

¿Dónde está la memoria de los días
que fueron tuyos en la tierra, y tejieron
dicha y dolor y fueron para ti el universo?

El río numerable de los años
los ha perdido; eres una palabra en un índice.

Dieron a otros gloria interminable los dioses,
inscripciones y exergos y monumentos y puntuales historiadores;
de ti sólo sabemos, oscuro amigo,
que oíste al ruiseñor, una tarde.

Entre los asfodelos de la sombra, tu vana sombra
pensará que los dioses han sido avaros.

Pero los días son una red de triviales miserias,
¿y habrá suerte mejor que ser la ceniza,
de que está hecho el olvido?

Sobre otros arrojaron los dioses
la inexorable luz de la gloria, que mira las entrañas y enumera las grietas,
de la gloria, que acaba por ajar la rosa que venera;
contigo fueron más piadosos, hermano.

En el éxtasis de un atardecer que no será una noche,
oyes la voz del ruiseñor de Teócrito.

***

Jorge Luis Borges (1899-1986) – El otro, el mismo (1964)Œuvre poétique: (1925-1965) (Gallimard, 1985) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Nestor Ibarra.

David Franco Monthiel – Il ne faut jamais dire jamais

•janvier 20, 2020 • Laisser un commentaire

Ne sacrifie jamais les haines
sur l’autel de la peur.
N’abat jamais les soirs
face à l’éternel vide de l’abondance.
N’oublie jamais,
la souveraineté du départ,
d’être un chemin, douleur affûtée.
Repère les déchirures, les fissures,
les fils débâtis de l’habit encrassé
exhibé comme une toge faite des plus
belles soies.
Regarde ses paupières humides
et les marais asséchés.
N’oublie jamais la musique des tranchées.
N’enterre jamais le vers divinatoire,
nous en serions aveuglés,
les ultimes braises métriques d’un bûcher éteint.
Ne suspend pas l’écoute
de la symphonie insurgée des profondeurs,
le rugissement de la rue et des quartiers,
Ne retiens pas la caresse
de la peau qui grince contre le monde.

*

Nunca digas nunca

Nunca sacrifiques los odios
en las elecciones del miedo.
Nunca desmorones las tardes
ante el eterno vacío de la abundancia.
Nunca olvides
la soberanía de echar a andar,
de ser camino, dolor que se afila.
Identifica los huecos, la grieta,
los deshilvanes del sucio traje
que dicen toga de las mejores sedas.
Mira sus párpados húmedos
y los pantanos secos.
Nunca olvides la música de las trincheras.
Nunca entierres el verso vidente
de aún no estar cegados,
el rescoldo métrico de una hoguera
apagada.

***

David Franco Monthiel (né à Cádiz en 1976) – Judite Rodrigues, Poésie par effraction (Université Bordeaux Montaigne, 2015)

 
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