Michaël Glück – À l’orée de la parole…

•mars 26, 2017 • Un commentaire

à l’orée de la parole
le poème commence
par le silence entre deux haies

nous avons été dis-tu
une lente forêt en marche
une lente forêt de signes

nous avons été
aux abois

on nous a dépouillés
nous avons survécu

nous sommes écritures

nous sommes
idéogrammes de l’hiver

un à un murmurent
nos grands corps étêtés

nul ne sait si nous ébauchons
des battements d’ailes
ou si nous implorons

arbres nous sommes
nous étions oiseaux

au fond de ma gorge
s’épuise une mésange

au fond de ma gorge
la cendre est sans mémoire
la salive sans témoin

le goût des mots
nous tient debout

***

Michaël Glück (né en 1946 à Paris)Poser la voix dans les mains (Éditions des Vanneaux, 2015)« Waldrand  » sculpture de Lysiane Schlechter

César Vallejo – Les dés éternels

•mars 26, 2017 • Laisser un commentaire

Mon Dieu, je pleure sur l’être que je vis ;
je regrette d’avoir pris ton pain ;
mais la pauvre boue pensive que je suis
n’est pas croûte fermentée dans ton flanc :
toi tu n’as pas de Maries qui s’en vont !

Mon Dieu, si tu avais été un homme,
aujourd’hui tu saurais être Dieu ;
mais toi, qui as toujours été bien,
tu ne sens rien de ta création.
En fait l’homme te souffre : le Dieu c’est lui !

Aujourd’hui que dans mes yeux sorciers luisent des chandelles,
comme dans ceux d’un damné,
mon Dieu, tu vas allumer tous tes cierges,
et nous jouerons avec le vieux dé…
Peut-être que, oh joueur ! sortant le chiffre
de l’univers entier
surgiront les cernes de la Mort,
comme deux funèbres as de boue.

Mon Dieu, en cette nuit sourde, obscure,
tu ne pourras plus jouer, car la Terre
est un dé rongé et désormais rond
à force de rouler à l’aventure,
qui ne peut s’arrêter que dans un trou,
le trou d’une immense sépulture.

*

Los dados eternos

Dios mío, estoy llorando el ser que vivo;
me pesa haber tomádote tu pan;
pero este pobre barro pensativo
no es costra fermentada en tu costado:
¡tú no tienes Marías que se van!

Dios mío, si tú hubieras sido hombre,
hoy supieras ser Dios;
pero tú, que estuviste siempre bien,
no sientes nada de tu creación.
Y el hombre sí te sufre: ¡el Dios es él!

Hoy que en mis ojos brujos hay candelas,
como en un condenado,
Dios mío, prenderás todas tus velas,
y jugaremos con el viejo dado…
Tal vez ¡oh jugador! al dar la suerte
del universo todo,
surgirán las ojeras de la Muerte,
como dos ases fúnebres de lodo.

Dios mío, y esta noche sorda, oscura,
ya no podrás jugar, porque la Tierra
es un dado roído y ya redondo
a fuerza de rodar a la aventura,
que no puede parar sino en un hueco,
en el hueco de inmensa sepultura.

***

César Vallejo (Santiago de Chuco, Pérou, 16 mars 1892 – Paris, 15 avril 1938) –  Les hérauts noirs (Los heraldos negros, 1919)Poésie complète 1919-1937 (Flammarion, 2009) – Traduit de l’espagnol (Pérou) par Nicole Réda-Euvremer

Ghérasim Luca – Sémaphorisme

•mars 25, 2017 • Laisser un commentaire

Se sentir planté dans le monde
comme le couteau «sans lame ni manche»
et la vacuité sublime, atroce,
de v’ivre hors de lui, hors de soi.

Malade de révolution, fou d’amour.

La maladresse d’errer sans adresse
et de ne jamais arriver. Celle
celle encore moins pardonnable, d’avoir
lancé un gant vide à la place d’un
silensophone.

***

Ghérasim Luca (Bucarest, Roumanie, 23 juillet 1913 – Paris, 9 février 1994)Sept slogans ontophoniques (Ed. José Corti, 2008)

Ivan Blatný – Le sort

•mars 24, 2017 • Laisser un commentaire

Le vouloir-vivre explose sans remords l’éternité durant
il n’y a pas de mort
force nous est de nous y plier
il y a de temps à autre le oui
oui nous le voulons ainsi
nous ne pouvons pas choisir le rien absolu.

*

Fate

The will to life is remorselessly exploding all eternity
there is no death
we must acquiesce
there is no and then the yes
yes we want it so
we can’t choose the absolute nothing.

***

Ivan Blatný – (Brno, Moravie, 21 décembre 1919 – Clacton-on-Sea, Angleterre, 5 août 1990)Le Passant (La Différence, Orphée, 1992) – Traduit par Erika Abrams

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Paul Celan – Le monde à rebégayer…

•mars 23, 2017 • Un commentaire

LE MONDE A REBÉGAYER,
où j’aurai été
convive, un nom,
sué par le mur
qu’une blessure lèche vers le haut.

*

DIE NACHZUTOTTERNDE WELT,
bei der ich zu Gast
gewesen sein werde, ein Name
herabgeschwitzt von der Mauer,
an der eine Wunde hochleckt.

*

WORLD TO BE STUTTERED AFTER,
in which I’ll have been
a guest, a name
sweated down from the wall
where a wound licks up high.

***

Paul Celan (Paul Pessach Antschel/Ancel) (Cernăuți, Roumanie 23 novembre 1920 – Paris 20 avril 1970)Schneepart (1971) – Partie de neige (Seuil, 2007) – Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre – Translated by John Felstiner

Guy Chambelland – Petit matin…

•mars 23, 2017 • Laisser un commentaire

Petit matin tranquille sur les rues mouillées
dont les haies de fenêtres ont la douceur des pommes
Un carré de salades et le regard d’un chien
suffisent pour accomplir ta pensée maladroite

***

Guy Chambelland (1927-1996)La claire campagne (Aux Nouveaux Horizons, Paris, 1954) – Réédité chez Talantikit, Bougie, 1955

Georges Henein – Le sursaut

•mars 23, 2017 • Laisser un commentaire

Le doit et l’avoir
ne se lisent plus
dans le cristal fou des temples

Pour un instant seulement
par-delà le gel des années inutiles
une force nouvelle se hisse
dans les yeux des officiants

instant d’alarme et de griffe
redoublement de grâce
au chevet de la grande forêt
où se perd le prix de chaque geste

L’horreur du lendemain
suffit à soutenir le rêve.

***

Georges Henein (Caire, Egypte 1914 – Paris, 1973)Œuvres (Denoël, 2006)