Emanuel Carnevali – Drôlatique-sérieux

•août 12, 2022 • Un commentaire

Par une fente du store baissé
Le soleil entre dans ma chambre avec l’éclatante ardeur
D’une dague victorieuse brandie par un enfant aventureux.
Je fume :
Sur la lame de la dague dorée
La fumée de ma cigarette
Se tord, lutte, semble gémir et protester,
Puis s’évade, fuit, précipitamment, par la fenêtre.
Elle rencontre le soleil –
Cette fumée bleue, nourrie de rêves, rencontre le soleil.
Le soleil n’a pas de rêves –
Peut-être est-il la Vérité en personne,
Il est si beau !
Donc c’est mal, très mal,
De souffler mes rêves à la face radieuse de la Vérité ?
Est-ce blasphématoire, lâche ?
Est-ce un affront au Soleil ?

*

Through the lowered awning’s chink
The sun enters my room with the glad fury
Of a victorious dagger wielded by an adventurous child.
I smoke:
On the blade of the golden dagger
The smoke of my cigarette
Writhes, struggles, seems to wail and protest,
Then escapes, runs away, hurriedly, out of the window.
It meets the sun—
This blue, dream-fed smoke meets the sun.
The sun has no dream—
Perhaps it is Truth itself,
So beautiful!
Then it’s wrong, very wrong,
To puff my dream in the radiant face of Truth?
Is it blasphemous, cowardly?
Is it to insult the Sun?

***

Emanuel Carnevali (1897-1942)Le splendide lieu commun / Poésies complètes (La Baconnière, 2022) – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacqueline Lavaud.

Radu Bata – Je me suis porté pâle de la côte d’opale jusqu’au népal

•août 10, 2022 • Un commentaire

(petit chant de la différence)

je suis absent
voilà pourquoi je manque les rendez-vous avec le présent
avec le bruit
avec la vie
je me demande si le présent a déjà eu lieu
si le bruit est bien vivant
ou si c’est moi qui me suis déjà effacé
pour laisser la place aux aubes
s’étendre jusqu’à l’horizon
aux herbes pousser dans le désert
au silence parler avec le vent

je suis absent
voilà pourquoi personne ne me voit
dans le catalogue des gens comme il faut
qui font des merveilles pour réussir
pour faire des fruits dans leur arbre généalogique
et monter sur l’échelle de likert
je suis absent car je ne fais rien comme il faut
comme toi ou comme tant d’autres
ou alors je fais des bêtises tellement insignifiantes
que je deviens invisible
ainsi je peux passer d’une pièce à l’autre
d’une existence à l’autre
sans que personne ne m’aperçoive

je suis absent
et ça tombe bien
car en ce moment
le présent fiche une pagaille monstre
et je ne voudrais pas figurer dans son tableau de chasse
ni composer avec les chasseurs
la sonate des horreurs
sur le dos des oiseaux

je suis absent
comme toi ou comme tant d’autres
car le temps qui nous lie
aux choses et aux envies
s’est élimé aux entournures
il n’est plus qu’une ficelle
si frêle et pourtant si belle
qu’on peut avoir facilement pour elle
le cou de foudre

***

Radu Bata

Jean-Yves Masson – Nous sommes venus tard…

•août 9, 2022 • Laisser un commentaire

Nous sommes venus tard et les chemins mentaient
qui promettaient une lumière au prix des cendres.
Les routes étaient sombres et les forêts brûlaient
là-bas, dans le déclin du jour amer.
Ah oui, nous sommes venus tard, il s’est fait tard,
et nous avons trouvé le lit défait, la chambre obscure.
Depuis longtemps le feu dans l’âtre était éteint.
Mon âme, est-il possible qu’il soit si tard ?
Ah, les pays sont oubliés, qui nous aimaient.
Fumée du corps, dissipe-toi : l’hôte est parti.

***

Jean-Yves Masson (né en 1962 à Créhange en Moselle)Poèmes du festin céleste (L’Escampette, 2002)

Fernando Pessoa – Que ne suis-je la poussière du chemin…

•août 6, 2022 • Laisser un commentaire

Que ne suis-je la poussière du chemin,
les pauvres me foulant sous leurs pieds…

Que ne suis-je les fleuves qui coulent,
avec les lavandières sur ma berge…

Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,
n’ayant que le ciel sur ma tête et l’eau à mes pieds…

Que ne suis-je l’âme du meunier,
lequel me battrait tout en ayant pour moi de l’affection…

Plutôt cela plutôt qu’être celui qui traverse l’existence
en regardant derrière soi et la peine au cœur…

*

Quem me dera eu fosse o pó da estrada
E que os pés dos pobres me estivessem pisando…

Quem me dera que eu fosse os rios que correm
E que las lavadeiras estivessem a minha beira…

Quem me dera eu fosse os choupos a margem do rio
E tivesse só o céu por cima e a água por baixo…

Quem me dera eu fosse o burro do moleiro
E que ele me batesse e me estimasse…

Antes isso que ser o que atravessa a vida
Olhando para tras de si e tendo pena…

***

Fernando Pessoa (1888-1935) (Alberto Caeiro)Le Gardeur de troupeaux (Poésie/Gallimard, 1987) – Traduit du portugais par Armand Guibert.

Patrizia Cavalli – Je regarde le ciel

•août 5, 2022 • Laisser un commentaire

Je regarde le ciel, le ciel que tu regardes
mais je ne vois pas ce que tu vois.
Les étoiles restent là où elles sont,
pour moi de vagues lumières sans nom,
pour toi des constellations que tu nommes
avant que le sommeil n’éclipse cette belle ordonnance.
Ah, rêve-moi dans le désordre et oublie
tous ces noms, fais de moi ton unique étoile :
je ne veux pas de nom mais seulement étoiler tes yeux,
être ton firmament et ta juste vue,
par-delà tes paupières, briller pour toi dans le noir
ta merveille et la mienne, comme nous l’imaginons.

*

Io guardo il cielo

Io guardo il cielo, il cielo che tu guardi
ma io non vedo quello che tu vedi.
Le stelle se ne stanno dove sono,
per me luci confuse senza nome,
per te costellazioni nominate
prima che il sonno scioglierà il tuo ordine.
Ah, sognami senza ordine e dimentica
i tanti nomi, fammi stella unica :
non voglio un nome ma stellarti gli ochi,
esserti firmamento e vista giusta,
oltre le palpebre, splenderti nel buio
tua meraviglia e mia, immaginata.

***

Patrizia Cavalli (1947-2022)Vita meravigliosa (Einaudi, 2020) – Traduction inédite d’Angèle Paoli.

Découvert ici

Alberto Moravia – Inexpérience

•août 4, 2022 • Laisser un commentaire

J’avais toujours pensé
que la mort
était terreur
ou tentation
jamais je n’aurais imaginé
qu’elle se présenterait
sous l’aspect
éclatant et jovial
de la vie.

*

Inesperienza

Avevo sempre pensato
che la morte
fosse terrore
o tentazione
mai avrei immaginato
che si presentasse
con le sembianze
floride e ridanciane
della vita.

***

Alberto Moravia (1907-1990)L’homme nu et autres poèmes (Flammarion, 2021) – Traduit de l’italien par René de Ceccatty.

Grégory Rateau – Imposture

•août 3, 2022 • Laisser un commentaire

Une fenêtre grande ouverte
horizon d’un autre ciel
bleu et vide comme celui d’avant
similaire et lointain

Des vignes, un terrain délimité
rien d’inédit. Le quotidien

Des souvenirs se superposent
en un calque approximatif
Fou furieux de l’inconnu
tu as voulu tirer un trait
redistribuer les cartes
en subtiliser une ou deux dans ta besace

Laisser cet autre
ce compagnon de toujours
sur un coin de route
à la traîne
à des kilomètres de toi

Alors tu as pris tes cliques et tes claques
tu as tissé des frontières impossibles
entre ceux qui t’ont éduqué
inculqué le peu que tu sais

Tu as sciemment brouillé les pistes
abandonné ton église
le prêtre aimant le bon vin
les vieux amis
tous entortillés dans le même cordon un peu honteux

Ceux qui en un coup d’œil te disaient :
« Je sais qui tu es
inutile d’essayer de nous bluffer »

Alors, pris dans ta course à l’exil
à bout de souffle
espérant que chaque pas
t’éloignerait de moi
tu as tout essayé
pour planter le raté
l’enfant gâté

Celui qui toujours se planquait
entre deux sonneries de récré
et qui affiche à présent
sa casquette et son cuir d’aventurier
comme autant d’accessoires
de pastiches du théâtre mourant
Trop lourd à porter
ton sac à dos décoratif
t’étrangle à défaut de te maintenir
le dos bien droit, le regard fier
un pied devant l’autre
des crêtes en dents de scie
le panorama te nargue
Ironie sublime
la brume masque l’avenir
même cette récompense te fuit
Un bâtard te reconnaît
ange gardien de ce rien que tu cultives
le vide de part et d’autre
et partout, sur les panneaux indicateurs
mon bon souvenir

Pour Jean-François Jacq

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)Conspiration du réel (Editions Unicité, 2022)

Silvia Bre – Je l’ai aimé à mort…

•juillet 15, 2022 • Un commentaire

Je l’ai aimé à mort
le plan était secret
tenir sur la pointe de mon amour
une planète entière.
Mais j’ai échoué.
Maintenant que le monde est en guerre
il mourra un soldat à la fois
ignare de payer ma faute.

*

L’ho amato a morte
il piano era segreto
reggere sulla cima del mio amore
un intero pianeta.
Ma ho fallito.
Ora che il mondo è in guerra
morirà un soldato alla volta
ignaro di pagare la mia colpa.

***

Silvia Bre (née à Bergame en 1953) – « Marmo », Einaudi, 2007, p.26 – Traduit de l’italien par Silvia Guzzi.

Charles Bukowski – Confession

•juillet 8, 2022 • 4 commentaires

attendant la mort
comme un chat
qui sautera sur le
lit

je suis si triste pour
ma femme

elle verra ce
corps
raide
blanc

le secouera une fois,
peut-être deux :

« Hank ! »

Hank ne répondra
pas

ce n’est pas ma mort qui
m’inquiète, c’est ma femme
laissée seule avec cette
pile de
néant

je veux
qu’elle sache
cependant
que toutes les nuits
passées à dormir
à ses côtés

et même les futiles
disputes
ont toujours été
des splendeurs

et les mots
difficiles
que j’ai toujours eu peur de
prononcer
je peux à présent les
dire :

je
t’aime.

*

Confession

waiting for death
like a cat
that will jump on the
bed

I am so very sorry for
my wife

she will see this
stiff
white
body
shake it once, then
maybe
again

« Hank! »

Hank won’t
answer.

it’s not my death that
worries me, it’s my wife
left with this
pile of
nothing.

I want to
let her know
though
that all the nights
sleeping
beside her

even the useless
arguments
were things
ever splendid

and the hard
words
I ever feared to
say
can now be
said:

I love
you.

***

Charles Bukowski (1920-1994)Run With the Hunted (1962) – Avec les damnés (Grasset, 2000) – Traduit de l’américain par ?

Grégory Rateau – Ils sont là ventre à terre…

•juillet 5, 2022 • Un commentaire

Ils sont là ventre à terre
léchant la botte du plus assassin
reniant les lichens de l’innocence
pour signer sur de douillets coussins
Leurs noms interchangeables
déjà usés sans prendre en âge
Privés de colonne vertébrale
ils s’acharnent à museler
Ce qui, en nous
est frère du divin

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

 
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secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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