Anti-héros

Je vous propose ma traduction d’un article de Louis Begley paru sur le site salon.com, consacré aux anti-héros de la littérature. Cet article m’a particulièrement passionné car il parle de mes trois écrivains préférés: Fédor Dostoïevski, Franz Kafka et Thomas Bernhard, et de leurs trois romans respectifs (des chefs-d’oeuvre): Les carnets du sous-sol, Le Procès et Des arbres à abattre.

Anti-héros | salon.com | 15 Mai 2000
L’auteur de « Mistler’s Exit » célèbre trois déplorables protagonistes.

Une notion hérétique s’est ancré dans l’esprit de bien de lecteurs et de critiques littéraires : ils croient que le personnage principal d’un roman devrait être une personne fondamentalement bonne. Si l’auteur avait au contraire doté son personnage principal des défauts et des vices qu’il a observés chez lui et chez les autres, ils s’attendent à ce qu’il s’améliore avant la dernière page., et connaisse une rédemption qui transforme le personnage scandaleux et désespérant en quelqu’un de meilleur. Malheur à l’auteur qui ne se soumet pas à cette règle. On dit alors qu’on ne peut aimer son roman car il est déplaisant.

Aimable lecteur, une telle règle n’existe pas. Les grands romans ne sont pas sensés être plaisants ou avoir des héros et héroïnes aimables. Dés que vos occupations vous le permettront, lisez au plus vite les trois chef-d’œuvres présentés ci-dessous. Si leurs déplorables protagonistes trouvent une place dans votre cœur, il y en a beaucoup d’autres que je serai heureux de vous présenter.

Les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski

Ce roman commence par une phrase célébre à juste titre : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. » Nous ne connaissons pas le nom du narrateur, mais sa situation est définie avec une efficacité abrupte. Il a 40 ans, une relation lointaine lui a légué 6000 roubles, ce qui est à peine suffisant dans la banlieue de Saint Pétersbourg dans l’espèce de misère dont les romans russes du 19ème siècle nous ont dit qu’elle était de rigueur chez l’intellitgensia pauvre,  séparée de la misère crasse des masses de Russie que par un diplôme et une connaissance rudimentaire du français. ;Les « Carnets » sont écrits , nous dit-il, non pas à l’intention du public, car personne ne voudrait les lire, mais parce que «sur le papier, cela prendra un air plus solennel.»

Ce qui ressort en premier lieu est une brillante tirade –sarcastique et désespérée- contre l’illusion utilitariste à laquelle les hommes, s’ils ont appris à penser comme il faut,  s’accrocheront pour le bien commun. Il illustre sa thèse par une confession, le souvenir d’événements – « Des souvenirs comme celui-là il en a des centaines »- qui ont eu lieu lorsqu’il était encore un petit fonctionnaire d’un ministère.

Au cœur de cette anecdote se trouve sa visite au bordel après un dîner bien arrosé avec des camarades d’école couronnés de succés et plus riches que lui. Il se réveille aux côtés d’une fille, et oisivement, pour l’humilier et se grandir lui-même , lui fait la morale au sujet de l’ignominie et des dangers de la vie d’une prostituée. Ou peut-être fait-il ça en fait par sincère compassion. Puisqu’il est un homme de paradoxe, écartelé constamment entre des positions contraires, c’est difficile à affirmer. Les deux positions sont sans doute vraies.

Avant de partir, il laisse son adresse à la fille. Sur ce, il vit dans la terreur d’avoir été pris au sérieux : la fille pourrait se présenter à son taudis, le voir dans son peignoir loqueteux et crasseux et prendre la mesure de sa nullité. Quand la fille se présente vraiment, il lui avoue de façon hystérique la vérité sur ses motivations. Quand il se retrouve dans ses bras, le besoin de l’humilier revient. Il lui glisse un billet dans la main. En un instant, il constate qu’elle est partie en laissant l’argent sur la table. Il lui court après dans la rue ; elle est introuvable ; en fait il ne la reverra plus.

Réfléchissant à l’acte d’écrire l’histoire de cette rencontre, l’homme du sous-sol en vient à voir çela comme une « punition » et non plus comme de la littérature. Il reconnaît « qu’un roman a besoin d’un héros, et qu’ici sont rassemblés toutes les caractéristiques d’un anti-héros… » La grandeur des « Carnets du sous-sol » réside précisément en ceci : dans l’aptitude de Dostoïevski à rendre entièrement convaincants, grâce à la vigueur intellectuelle et l’esprit de son écriture, les traits de son anti-héros, il réussit à nous ranger du côté d’un homme qui n’hésite pas à se voir comme un monstre.

*

Le Procès de Franz Kafka

Kafka considérait les « Carnets du sous-sol » comme la source véritable de toute la littérature moderne et une influence déterminante sur son œuvre. A son tour, « Le Procès », le plus remarquable des trois romans inachevés de Kafka, a marqué la conscience du 20ème siècle plus fortement que tout autre roman. A cause de son impact, l’adjectif « kafkaïen » est employé partout : pas seulement chez les lecteurs de l’œuvre de Kafka, mais aussi chez les personnes qui ont appris, par osmose, à l’utiliser comme un raccourci ésotérique et indiscutable pour montrer à quel point la vie moderne nous déshumanise.

« Le Procès » est l’histoire d’un employé de banque, Joseph K., à qui on a dû raconter des mensonges car un matin, sans qu’il ait rien fait de mal, il est arrêté par deux hommes en simple uniforme. Ils ne donnent aucune explication, et pourtant K. se soumet à leur autorité. Ensuite, comme un homme perdu dans un épais brouillard, il essaie de pénétrer les rouages de la cour devant laquelle son cas est jugé, une cour omnipotente et omniprésente qui ne fait peut-être partie de l’Etat.

K. lui aussi est un anti-héros, son personnage est un mélange de lâcheté servile, de sournoiserie, d’opportunisme et à l’occasion d’optimisme rebelle. A l’instar de l’homme du sous-sol, il est lamentablement seul, sa solitude n’étant dissipée que par de furtives étreintes. A la fin, K. est exécuté par des envoyés de la cour qui ont l’air d’acteurs de seconde zone. Dans un terrain vague, l’un d’entre eux plante un couteau dans le cœur de K. « « Comme un chien ! » » dit-il, c’était comme si la honte dût lui survivre.»

*

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard

Cet auteur autrichien est de loin le plus grand romancier de langue allemande de la seconde moitié du 20ème siècle. Son admiration pour Dostoïevski et Kafka n’est pas fortuite ; il partage avec eux l’incapacité de voir aucun sentiment ou aucune circonstance autrement qu’un lot de contradictions, l’une devant exclure l’autre mais en fait ne le pouvant pas.

« Des arbres à abattre » est le récit d’un « dîner artistique » à Vienne, où le narrateur est présent, et ne souhaite pas en partir, bien qu’il ne hait rien de plus que les dîners artistiques. Il a accepté l’invitation car elle lui a été faite abruptement par un couple qui 30 ans plus tôt avait été ses meilleurs amis et ses protecteurs et qu’il méprise à présent. Plus tôt dans la journée, les hôtes et lui, ainsi qu’une femme invitée elle aussi à ce dîner, se sont rendus aux obsèques d’une autre femme, jadis une amie et sans doute l’amante du narrateur, qui s’est pendue. L’invité d’honneur, un comédien du Burgtheater de Vienne est en retard. Le dîner n’est servi qu’après minuit, et tandis qu’ils attendent et pendant le repas qui s’étire en longueur au gré des propos pontifiants du comédien, le narrateur, dans un monologue au vitriol et merveilleusement comique, dissèque les vies de la morte, des invités et des hôtes et bien sûr, de lui-même. Les narrateurs de Bernhard sont des détesteurs prodigieux, et pourtant nous les apprécions ; ils sont trop brillants pour qu’il en soit autrement.

~ par schabrieres sur octobre 12, 2008.

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