Emil Cioran – La conscience du malheur (1949)

Tout concourt, les éléments et les actes, à te blesser. Te cuirasser de dédains, t’isoler en une forteresse d’écœurement, rêver à des indifférences surhumaines ? Les échos du temps te persécuteraient dans tes dernières absences… Quand rien ne peut t’empêcher de saigner, les idées mêmes se teintent de rouge ou empiètent comme des tumeurs les unes sur les autres. Il n’y a dans les pharmacies aucun spécifique contre l’existence ; – rien que de petits remèdes pour les fanfarons. Mais où est l’antidote du désespoir clair, infiniment articulé, fier et sûr ? Tous les êtres sont malheureux ; mais combien le savent ? La conscience du malheur est une maladie trop grave pour figurer dans une arithmétique des agonies ou dans les registres de l’Incurable. Elle rabaisse le prestige de l’enfer, et convertit les abattoirs des temps en idylles. Quel péché as-tu commis pour naître, quel crime pour exister ? Ta douleur comme ton destin est sans motif. Souffrir véritablement c’est accepter l’invasion des maux sans l’excuse de la causalité, comme une faveur de la nature démente, comme un miracle négatif… 
Dans la phrase du Temps les hommes s’insèrent comme des virgules, tandis que, pour l’arrêter, tu t’es immobilisé en point.

*

Celui qui n’a jamais conçu sa propre annulation, qui n’a pas pressenti le recours à la corde, à la balle, au poison ou à la mer, est un forçat avili ou un ver rampant sur la charogne cosmique. Ce monde peut tout nous prendre, peut tout nous interdire, mais il n’est du pouvoir de personne de nous empêcher de nous abolir. Tous les outils nous y aident, tous nos abîmes nous y invitent ; mais tous nos instincts s’y opposent. Cette contradiction développe dans l’esprit un conflit sans issue. Quand nous commençons à réfléchir sur la vie, à y découvrir un infini de vacuité, nos instincts se sont dirigés déjà en guides et facteurs de nos actes ; ils refrènent l’envol de notre inspiration et la souplesse de notre dégagement. Si, au moment de notre naissance, nous étions aussi conscients que nous le sommes au sortir de l’adolescence, il est plus que probable qu’à cinq ans le suicide serait un phénomène habituel ou même une question d’honorabilité. Mais nous nous éveillons trop tard : nous avons contre nous les années fécondées uniquement par la présence des instincts, qui ne peuvent être que stupéfaits des conclusions auxquelles conduisent nos méditations et nos déceptions. Et ils réagissent ; cependant, ayant acquis la conscience de notre liberté, nous sommes maîtres d’une résolution d’autant plus alléchante que nous ne la mettons pas à profit. Elle nous fait endurer les jours et, plus encore, les nuits ; nous ne sommes plus pauvres, ni écrasés par l’adversité : nous disposons de ressources suprêmes. Et lors même que nous ne les exploiterions jamais, et que nous finirions dans l’expiration traditionnelle, nous aurions eu un trésor dans nos abandons : est-il plus grande richesse que le suicide que chacun porte en soi ?
Si les religions nous ont défendu de mourir par nous-mêmes, c’est qu’elles y voyaient un exemple d’insoumission qui humiliait les temples et les dieux. Tel concile d’Orléans considérait le suicide comme un péché plus grave que le crime, parce que le meurtrier peut toujours se repentir, se sauver, tandis que celui qui s’est ôté la vie a franchi les limites du salut. Mais l’acte de se tuer ne part-il pas d’une formule radicale de salut ? Et le néant ne vaut-il pas l’éternité ? L’être seul n’a pas besoin de faire la guerre à l’univers ; c’est à lui-même qu’il envoie l’ultimatum. Il n’aspire pas davantage à être pour toujours, si dans un acte incomparable il a été absolument lui-même. Il refuse le ciel et la terre comme il se refuse. Au moins, il aura atteint une plénitude de liberté inaccessible à celui qui la cherche indéfiniment dans le futur…

*

Un squelette, se réchauffant au soleil et espérant, serait plus vigoureux qu’un Hercule désespéré et las de la lumière ; un être, totalement perméable à l’Espérance, serait plus puissant que Dieu et plus vivant que la Vie.

***

Emil Cioran (1911-1995) – Précis de décomposition (1949)

~ par schabrieres sur décembre 19, 2008.

2 Réponses to “Emil Cioran – La conscience du malheur (1949)”

  1. Bon, je ne vais pas être originale, mais je viens de prendre une grosse baffe dans la figure. Je connaissais certains textes de Cioran, mais pas celui-ci.
    J’en demande encore, dès demain, je les emprunte à ma bibliothèque…

    zazement chamboulée là
    🙂

    J'aime

  2. Magnifique, avec toutefois certaines réserves a propos de la religion. Il y a là une excuse tirée par les cheveux….

    J'aime

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