Paul Valéry – London Bridge (1941)

Je passais, il y a quelque temps, sur le Pont de Londres, et m’arrêtai pour regarder ce que j’aime : le spectacle d’une eau riche et lourde et complexe, parée de nappes de nacre, troublée de nuages de fange, confusément chargée d’une quantité de navires dont les blanches vapeurs, les bras mouvants, les actes bizarres qui balancent dans l’espace balles et caisses, animent les formes et font vivre la vue.

Je fus arrêté par les yeux ; je m’accoudai, contraint comme par un vice. La volupté de voir me tenait, de toute la force d’une soif, fixé à la lumière délicieusement composée dont je ne pouvais épuiser les richesses. Mais je sentais derrière moi trotter et s’écouler sans fin tout un peuple invisible d’aveugles éternellement entraînés à l’objet immédiat de leur vie.

Il me semble que cette foule ne fût point d’êtres singuliers, ayant chacun son histoire, son dieu unique, ses trésors et ses tares, un monologue et un destin ; mais j’en faisais, sans le savoir, à l’ombre de mon corps, à l’abri de mes yeux, un flux de grains tous identiques, identiquement aspirés par je ne sais quel vide, et dont j’entendais le courant sourd et précipité passer monotonement le pont. Je n’ai jamais tant ressenti la solitude, et mêlée d’orgueil et d’angoisse ; une perception étrange et obscure du danger de rêver entre la foule et l’eau.

Je me trouvais coupable du crime de poésie sur le Pont de Londres.

***

Paul Valéry (1871-1945) Tel Quel (1941)

~ par schabrieres sur décembre 20, 2008.

2 Réponses to “Paul Valéry – London Bridge (1941)”

  1. C’est très beau, je vais me procurer cet ouvrage dès que possible.
    Une question toutefois, de qui est ce tableau?

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis obligé de prendre le temps de te dire qu’il manque la suite de ce magnifique poeme en prose. Tu es probablement limité en nombre de caractères. Publie-le en deux fois. Ou même en trois s’il le faut. Puisqu’il n’est pas publié en entier, il manque l’essentiel. C’est pour moi la définition de la médiocrité. On ne peut plus dire surtout à nous même que l’on tend vers la médiocrité tous en groupe dans ce que l’on appelle la société. Pourtant médiocre veut seulement dire (éthymologiquement parlant) au milieu du rocher (sens litéral ) . Donc par extension au milieu de la montagne. C’est ce que tu as fait avec ce poeme . La plupart des gens vont penser qu’il est en entier. Je te remercie tout de même du temps que tu as pris pour le publier même de maniere incomplete.C’est un vrai petit bijou et la conclusion me laisse pantois.

    Aimé par 1 personne

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