Fernando Pessoa – Lisbon revisited (1926)

José de Almada Negreiros - Portrait de Fernando Pessoa (1954)

Rien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses en même temps.
Avec une angoisse de faim charnelle
j’aspire à un je ne sais quoi –
de façon bien définie à l’indéfini…
Je dors inquiet, je vis dans l’état de rêve anxieux
du dormeur inquiet, qui rêve à demi.

On a fermé sur moi toutes les portes abstraites et nécessaires,
on a tiré les rideaux de toutes les hypothèses que j’aurais pu voir dans la rue,
il n’y a pas, dans celle que j’ai trouvée, le numéro qu’on m’avait indiqué.

Je me suis éveillé à la même vie sur laquelle je m’étais endormi.
Il n’est jusqu’aux armées que j’avais vues en songe qui n’aient été mises en déroute.
Il n’est jusqu’à mes songes, qui ne se soient sentis faux dans l’instant où ils étaient rêvés.
Il n’est jusqu’à la vie de mes voeux – même cette vie-là – dont je ne sois saturé.

Je comprends par à-coups ;
j’écris dans les entre-deux de la lassitude,
et c’est le spleen du spleen qui me rejette sur la grève.
Je ne sais quel avenir ou quel destin relève de mon angoisse sans gouvernail ;
je ne sais quelles îles de l’impossible Sud attendent mon naufrage,
ou quelles palmeraies de littérature me donneront au moins un vers.

Non, je ne sais rien de cela, ni d’autre chose, ni de rien…
et, au fond de mon esprit, où je rêve ce que j’ai rêvé,
dans les champs ultimes de l’âme, où sans cause je me remémore
(et le passé est un brouillard naturel de larmes fausses),
par les chemins et les pistes des forêts lointaines
où je me suis imaginé présent,
s’enfuient taillées en pièce, derniers vestiges
de l’illusion finale,
mes armées de songe, défaites sans avoir été,
mes cohortes incréées, en Dieu démantelées.
Je te revois encore,
ville de mon enfance épouvantablement perdue,
ville triste et joyeuse, où je rêve une fois encore…
Moi ? mais suis-je le même que celui qui vécut ici, avant d’y retourner,
d’y retourner, d’y revenir,
d’y revenir, et encore d’y retourner ?

Ou bien sommes-nous tous des Moi que je fus ici ou qui furent
une série de comptes-êtres liés par un fil-mémoire,
une série de rêves faits par moi de quelqu’un à moi extérieur ?

Je te revois encore
d’un coeur plus lointain et d’une âme moins à moi.

Je te revois encore – Lisbonne et le Tage avec le reste -,
passant inane de toi et de moi-même,
étranger ici comme partout,
accidentel dans ma vie comme dans mon âme,
fantôme errant à travers des chambres de souvenirs,
au bruit des rats et des planches qui grincent
dans le château maudit de la vie qu’il faut vivre…

Je te revois encore,
ombre qui passe à travers des ombres, et qui brille
un instant d’une lumière funèbre et inconnue,
et qui entre dans la nuit ainsi que se perd le sillage d’un navire
dans l’eau que l’on cesse d’entendre…

Je te revois encore,
mais moi, hélas, je ne me revois pas !
Il s’est brisé, le miroir magique où je me revoyais identique,
et en chaque fragment fatidique je ne vois qu’une parcelle de moi,
une parcelle de toi et de moi !…

***

Álvaro de Campos/ Fernando Pessoa (1888-1935)Poésies d’Alvaro de Campos (Poésie/Gallimard) – Traduit du portugais par Armand Guibert.

~ par schabrieres sur janvier 20, 2009.

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