Georg Heym – La Morgue (1911)

Max Beckmann - Morgue (Totenhaus) 1922

Furtifs glissent les veilleurs, la semelle légère,
Là où le blanc des crânes perce à travers les draps.
Nous les morts convoyons pour d’ultimes voyages
Par delà les déserts, les mers, le vent d’hiver.

Nous trônons haut sur des catafalques nus
De haillons noirs vilainement recouverts.
Effritement de crépi. Et du plafond charpenté de solives,
Sur nous un Christ étend ses larges mains.

Fini, notre temps. Achevé.
Déchus. Voyez-nous, morts que nous sommes.
Dans nos yeux blancs la nuit a déjà trouvé son gîte,
Jamais plus une aurore à portée de regard.

Reculez devant notre majesté.
Ne nous touchez pas, nous qui déjà voyons le pays
D’hiver au loin : se dresse une ombre
Dont l’épaule noire surgit dans le soir gris.

Vous qui, tels des nains rabougris,
Reposez tout ridés en notre giron,
Sur vous nous grandissons, montagnes énormes,
Dans l’éternelle nuit-de-mort, dieux gigantesques.

Tôt tirés des recoins obscurs,
Nous sommes ridiculement environnés de cierges
Avec toujours le même râle, la poitrine déjà tachée de bleu
Qu’a survolée de nuit l’oiseau des morts.

Nous, rois, taillés dans les arbres,
Nés du tumulte du royaume des oiseaux
Et tel qui glissa dans la profondeur des roseaux
Émerge, animal blanc, l’oeil doux et rond.

Réprouvés de l’automne. Fruits perdus des années,
Nous nous distillons en été dans le trou des égouts,
Nous sur le crâne chauve de qui s’agrippe
La blanche araignée des chaleurs de juillet.

Nous, les sans-nom, pauvres inconnus,
Des caves vides nous connûmes la mort solitaire.
Pourquoi nous appeler, quand notre flamme s’est éteinte?
Pourquoi déranger nos joyeuses retrouvailles ?

Voyez là-bas celui qui gaiement accorde
Un rire de cendre à sa bouche décomposée,
Tourne et retourne sa langue pointue sur la poitrine,
Il se rit de vous, le grand Pélican. (…)

***

Georg Heym (1887-1912) – Traduction Jean-François Eynard

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~ par schabrieres sur janvier 28, 2009.

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