Fernando Pessoa – Insomnie (1929)

Antoine D'Agata - France, Brest 2001 from InsomniaJe ne dors pas ; je n’espère pas dormir.
Même dans la mort, je n’espère pas dormir.

Une insomnie m’attend, large comme les astres,
Et un baillement inutile, long comme le monde.

Je ne dors pas ; je ne peux pas lire quand je me réveille la nuit,
Je ne peux pas écrire quand je me réveille la nuit,
Je ne peux pas penser quand je me réveille la nuit –
Mon Dieu, je ne peux même pas rêver quand je me réveille la nuit !

Ah, l’opium d’être un autre !

Je ne dors pas, je gis, cadavre éveillé, sensible,
Et ma sensibilité n’est qu’une absence de pensée,
M’envahissent, méconnaissables, des choses qui ne me sont point arrivées.
– De toutes, je m’accuse et me repens ;
M’envahissent, méconnaissables, des choses qui ne sont rien,
Et même de celles-ci je m’accuse et me repens. Je ne dors pas.

Je n’ai pas la force d’avoir l’énergie d’allumer une cigarette.
Dans ma chambre je fixe le mur en face de moi comme s’il était l’univers.
Dehors il y a le silence de tout cela.
Un grand silence qui serait épouvantable en d’autres circonstances,
En d’autres circonstances où j’éprouverais vraiment mes sensations.

J’écris des vers réellement sympathiques –
Des vers qui disent que je n’ai rien à dire,
Des vers qui s’entêtent à le dire,
Des vers, des vers, des vers, des vers, des vers?
Tant de vers ?
Et la vérité toute entière, et la vie toute entière, en dehors d’eux, en dehors de moi !

J’ai sommeil, je ne dors pas, je sens et je ne sais quoi ressentir.
J’ai une sensation détachée de ma personne,
Une conscience abstraite de soi sans objet,
Sinon ce qui est tout juste nécessaire pour se sentir conscient
Sinon – et puis, qu’est-ce que j’en sais !?

Je ne dors pas. Je ne dors pas. Je ne dors pas.
Quel grand sommeil en mon crâne, sur mes yeux, dans mon âme !
Quel grand sommeil partout sauf dans cette impuissance à dormir !

Aube, tu tardes tant ?Viens?
Viens, inutilement,
M’apporter un autre jour pareil à celui-ci, qui sera suivi d’une autre nuit pareille à celle-là?
Viens m’apporter la joie de cette triste espérance,
Car tu es toujours joyeuse et toujours tu apportes l’espérance,
Si l’on croit la vieille littérature sentimentale.

Viens, apporte l’espérance, viens, apporte l’espérance.
Ma fatigue gagne jusqu’au sommier du lit.
J’ai mal au dos de ne pas être couché sur le côté.
Et si j’étais couché sur le côté, j’aurais mal au dos d’être couché sur le côté.
Viens, Aube, viens.

Quelle heure est-il ? Je ne sais pas.
Je n’ai pas la force de regarder ma montre,
Je n’ai de force pour rien, pour plus rien?
Seulement pour ces vers, écrits le lendemain.
Oui, écrits le lendemain.
Tous les vers sont toujours écrits le lendemain.

Nuit absolue, tranquillité absolue, au dehors.
Paix sur la Nature toute entière.
L’Humanité se repose et oublie ses peines.
Exactement.
L’Humanité oublie ses joies et ses peines,
Voila ce qu’on a coutume de dire.
L’Humanité oublie, oui, l’Humanité oublie.
Même éveillée, l’Humanité oublie.
Exactement. Mais je ne dors pas.

***

Fernando Pessoa (1888-1935)

~ par schabrieres sur septembre 1, 2009.

Une Réponse to “Fernando Pessoa – Insomnie (1929)”

  1. A reblogué ceci sur Adieu Tristesseet a ajouté:
    « Nuit absolue, tranquillité absolue, au dehors.
    Paix sur la nature toute entière.
    L’ humanité se repose et oublie ses peines.
    Exactement. »

    Aimé par 1 personne

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