Georges Perros – Je n’ai jamais su travailler…

Georges PerrosJe n’ai jamais su travailler
trop distrait pour m’en faire accroire
et quand j’imite ceux qui ont
le sens du labeur quotidien
je me retrouve tout honteux
le soir venu Rien ne me semble
plus paresseux que le travail
comme on l’entend dans nos pays
de bureaux de banques Je suis
pour la vie intégrale et comme
personne ne joue avec moi
on s’y ennuierait à mourir
je reprends ma besace et seul
je découvre à nouveau ce rien
qui m’est travail prométhéen
car je n’en mérite le bien
n’étant pas de ces grands artistes
que leur paresse même excite
à reprendre en main l’énergie
qu’elle trahit dès qu’on la presse
de cesser d’être souveraine
Et rien ne m’étonne aujourd’hui
comme ceux qui font ce qu’ils font
sans qu’un reste vienne tout perdre
de ce qu’ils ont fait sans laisser
place à ce vent qui me démange
au plus fort d’un travail promis
que je dois remettre et que ronge
le goût de subsister sans lui
Je dois me clouer à ma chaise
fermer les rideaux mettre bas
mes chiots de plaisir leur tendre
de loin l’os trouvé dans la nuit
en m’excusant d’avoir à faire
je ne suis pas libre aujourd’hui
Je comprendrais qu’ils m’abandonnent
ces anges de grenier ces dieux
qui m’ont tant donné de quoi être
et que je traite avec mépris
(je le fais le moins que je puis)
dès qu’il s’agit du sérieux
qu’exige notre société
où le moindre faux pas faux mot
fait redresser la guillotine
Nous sommes de fameux salauds
Le travail c’est la liberté
surtout c’est la santé de l’autre
qui nous regarde travailler
et nous félicite d’y croire
pendant le temps qu’il va nager
dans les trous de notre mémoire
N’importe demain s’ouvrira
sur une scène où dort mon rêve
et vous n’en aurez pas la clé
qui meut les décors Je me rends
à vous raisons hommes de loi
hommes d’honnête quant-à-soi
Mais s’il est vrai : sans importance
tout ce qui est exagéré
tout ce qui ne l’est pas je pense
est médiocre plus qu’à moitié
Ce sera la honte des hommes
et la mienne hélas aussi bien
de s’être fabriqué des normes
qui leur vont si mal Nos malheurs
n’en cherchons pas trop d’autres causes
Nous avons inventé la peur
Nos guerres futures seront
comme nos esprits mécaniques
Nous aurons tous bien travaillé
à ce résultat pathétique
et l’amour toile d’araignée
tricotera une brassière
pour le premier bébé futur.

***

Georges Perros (1923-1978)Une vie ordinaire (Gallimard, 1967)

~ par schabrieres sur octobre 31, 2009.

2 Réponses to “Georges Perros – Je n’ai jamais su travailler…”

  1. Beau et phiosophique léger et libre comme l’air nénamoins un regard tèes sensible, chaleureux posé sur ces humains mais aussi impitoyable et clairvoyant sur les sociétés et cadres qu’ils créent et dans lesquels ils semblent enfermés……..

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  2. je reprends ma besace et seul
    je découvre à nouveau ce rien

    Notez qu’il ne dit pas qu’il découvre ce rien, il dit je découvre À NOUVEAU, ce rien, ça est qu’il l’a déjà découvert et qu’il le redécouvre. Le bonheur n’est pas dans la pièce que l’on découvre quand on franchit le seuil de la porte qui nous y mène, le bonheur, c’est de franchir le seuil.

    J'aime

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