Vladimir Nabokov – L’inconnue de la Seine (1934)

Hâtant de cette vie le dénouement,
N’aimant rien sur terre,
Toujours je regarde le masque blanc
De ton visage sans vie.

Dans les cordes se mourant à l’infini
J’entends la voix de ta beauté.
Dans les foules blêmes des jeunes noyées
Tu es plus blême et ensorcelante que toutes.

Au moins dans les sons reste avec moi!
Ton sort fut avare en bonheur,
Alors réponds d’un posthume sourire moqueur
De tes lèvres de gypse enchantées.

Paupières immobiles et bombées,
Cils collés en épaisseur. Réponds!
A jamais, à jamais, vraiment?
Mais comme tu savais regarder!

Juvéniles épaules maigrichonnes,
La croix noire du fichu de laine,
Les réverbères, le vent, les nuages nocturnes,
Le méchant fleuve pommelé d’obscurité.

Qui était-il, je t’en supplie, raconte,
Ton séducteur mystérieux?
Du voisin le neveu frisotté –
A la dent en or, et la cravate bariolée?

Ou l’habitué des cieux étoilés,
Ami de la bouteille, des dés et du billard,
Lui aussi, maudit fêtard,
Et rêveur ruiné comme moi?

Et maintenant, de tout son corps tressaillant,
Il est assis, comme moi, sur son lit,
Dans le monde noir, déserté depuis longtemps,
Et il regarde le masque blanc.

***

Vladimir Nabokov (1899-1977) – Berlin, 1934

L’Inconnue de la Seine

~ par schabrieres sur janvier 23, 2010.

3 Réponses to “Vladimir Nabokov – L’inconnue de la Seine (1934)”

  1. Et fermés ces yeux qui
    Vivent contre leur peine
    Caché le rêve qui
    L’illumine sereine…

    J'aime

  2. Extraordinaire, ce texte ! Si j’avais imaginé cette rencontre entre, disons, Aragon et Nabokov ! Dans quelle langue a-t-il été écrit (l’allemand ?) et qui l’a traduit (vous ?). Merci !

    J'aime

  3. […] Dès le début du XXe siècle, les écrivains s’empreignent de la légende. En 1926, l’écrivain allemand Ernst Benkard écrit de l’Inconnue : « (elle) apparaît comme un papillon délicat, qui, insouciant et euphorique, a volé droit vers la lampe de la vie, allant y brûler ses ailes délicates. » Louis-Ferdinand Céline ajoute la photo de l’Inconnue à son edition de la pièce L’Eglise. En 1944, Aragon, dans son roman Aurélien, met en scène Aurélien, un jeune homme qui possède chez lui le masque de l’Inconnue. Il confondra le masque avec le visage de Bérénice, la femme dont il tombe amoureux ; femme qui plus tard lui fera cadeau d’un autre masque, réalisé à partir de son propre visage. En 1934, Nabokov publie un poème intitulé L’Inconnue de la Seine. […]

    J'aime

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