Henri Michaux – Mouvements (1951)

Contre les alvéoles
contre la colle
contre la colle les uns les autres
contre le doux les uns les autres

Cactus !
Flammes de la noirceur
impétueuses
mères des dagues
racines des batailles s’élançant dans la plaine

Course qui roule
rampement qui bout
unité qui fourmille
bloc qui danse

Un défenestré s’envole
un arraché de bas en haut
un arraché de partout
un arraché jamais plus rattaché

Homme arcbouté
homme au bond
homme dévalant
homme pour l’opération éclair
pour l’opération tempête
pour l’opération sagaie
pour l’opération harpon
pour l’opération requin
pour l’opération éclatement

Homme non selon la chair
mais par le vide et le mal et les torches intestines
et les bouffées et les décharges nerveuses
et les revers
et les retours
et la rage
et l’écartèlement
et l’emmêlement
et le décollage dans les étincelles

Homme non par l’abdomen et les plaques fessières ou les vertèbres
mais par ses courants, sa faiblesse qui se redresse aux chocs, ses
démarrages
homme selon la lune et la poudre brûlante et la kermesse en soi du
mouvement des autres
et la bourrasque et le vent qui se lève et le chaos jamais ordonné
Homme tous pavillons dehors, claquant au vent bruissant de ses pulsions
homme qui rosse le perroquet
qui n’a pas d’articulations
qui ne fait pas d’élevage
homme-bouc
homme à crêtes
à piquants
à raccourcis
homme à huppe, galvanisant ses haillons
homme aux appuis secrets, fusant loin de son avilissante vie

Désir qui aboie dans le noir est la forme multiforme de cet être
Élans en ciseaux
en fourches
élans rayonnés
élans sur toute la Rose des vents

Aux bruits
au rugissement, si l’on donnait un corps !…
Aux sons du balafon et à la foreuse perçante
aux trépignements adolescents qui ne savent encore
ce que veut leur poitrine qui est comme si elle allait éclater
aux saccades, aux grondements, aux déferlements
aux marées de sang dans les artères tout à coup changeant de sens
à la soif
à la soif surtout
à la soif jamais étanchée
si l’on donnait un corps !…

Ame du lasso
de l’algue
du cric, du grappin et de la vague qui gonfle
de l’épervier, du gnou, de l’éléphant marin
âme triple
âme excentrée
âme énergumène
âme de larve électrisée venant mordre à la surface
âme des coups et des grincements de dents
âme en porte à faux toujours vers un nouveau redressement

Abstraction de toute lourdeur
de toute langueur
de toute géométrie
de toute architecture
abstraction faite : VITESSE !

Mouvements d’écartèlement et d’exaspération intérieure plus que
mouvements de la marche
mouvements d’explosion, de refus, d’étirement en tous sens
d’attractions malsaines, d’envies impossibles
d’assouvissement de la chair frappée à la nuque
mouvements sans tête
A quoi bon la tête quand on est débordé?
Mouvements des replis et des enroulements sur soi-même en
attendant mieux
mouvements des boucliers intérieurs
mouvements à jets multiples
mouvements résiduels
mouvements à la place d’autres mouvements qu’on ne peut montrer
mais qui habitent l’esprit
de poussières
d’étoiles
d’érosion
d’éboulements
et de vaines latences…

Fête de taches, gamme des bras
mouvements
on saute dans le « rien »
efforts tournants
étant seul, on est foule
Quel nombre incalculable s’avance
ajoute, s’étend, s’étend !
Adieu fatigue
adieu bipède économe à la station de culée de pont
le fourreau arraché, on est autrui
n’importe quel autrui
on ne paie plus tribut
une corolle s’ouvre, plongée sans fond…

La foulée désormais a la longueur de l’espoir
le saut a la longueur de la pensée
on a huit pattes s’il faut courir
on a dix bras s’il faut faire front
on est tout enraciné, quand il s’agit de tenir
jamais battu
toujours revenant
nouveau revenant
tandis qu’apaisé le maître du clavier feint le sommeil !

Taches
taches pour obnubiler
pour rejeter
pour désabriter
pour instabiliser
pour renaître
pour raturer
pour clouer le bec à la mémoire
pour repartir

Bâton fou
boomerang qui sans cesse revient
revient torrentiellement
à travers d’autres
reprendre son vol…

Gestes
Gestes de la vie ignorée
de la vie impulsive
et heureuse à se dilapider
de la vie saccadée, spasmodique, érectile
de la vie à la diable, de la vie n’importe comment
de la vie
Gestes du défi et de la riposte
et de l’évasion hors des goulots d’étranglement

Gestes de dépassement
du dépassement
surtout du dépassement

Gestes qu’on sent, mais qu’on ne peut identifier
(pré-gestes en soi, beaucoup plus grands que le geste visible
et pratique qui va suivre)

Emmêlements
attaques qui ressemblent à des plongeons
nages qui ressemblent à des fouilles
bras qui ressemblent à des trompes

Allégresse de la vie motrice
qui sape la méditation du mal
on ne sait à quel règne appartient
l’ensorcelante fournée qui sort en bondissant
animal ou homme
immédiat, sans pause
déjà reparti
déjà vient le suivant
instantané
comme en des milliers et des milliers de vertigineuses secondes
une lente journée s’accomplit
La solitude fait des gammes
le désert, les arabesques
la multiplication
indéfiniment réitéré

Signes
non de toit, de tunique ou de palais
non d’archives et de dictionnaire du savoir
mais de torsion, de violence, de bousculement
mais d’envie cinétique

Signes de la débandade, de la poursuite et de l’emportement
des poussées antagonistes, aberrantes, dissymétriques
signes non critiques, mais déviation avec la déviation et course
avec la course
signes non pour une zoologie
mais pour la figure des démons effrénés
accompagnateurs de nos actes et contradicteurs de notre réserve

Signes des dix mille façons d’être en équilibre dans ce monde
mouvant qui se rit de l’adaptation
signes surtout pour retirer son être du piège de la langue des autres
faite pour gagner contre vous, comme une roulette bien réglée
qui ne vous laisse que quelques coups heureux
et la ruine et la défaite pour finir
qui y étaient inscrites à l’avance
pour vous, pour tous

Signes non pour retour en arrière
mais pour mieux « passer la ligne » à chaque instant
signes non comme on repense
mais comme on pilote
ou, ainsi qu’il arrive dans un grand encombrement
quand automate inconscient, on se sent comme piloté

Signes, non pour être complet
mais pour être fidèle à son transitoire
non pour conjuguer
mais pour retrouver le don des langues
la sienne au moins, qui, sinon soi, qui la parlera ?

Écriture directe enfin pour le dévidement
pour le soulagement des formes,
pour le désencombrement des images
dont la place publique-cerveau est en ces temps particulièrement engorgée

Faute d’aura, au moins éparpiller ses effluves.

***

Henri Michaux (1899-1984)Mouvements (Paris, NRF/Le Point du jour, 1951)

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~ par schabrieres sur janvier 11, 2012.

Une Réponse to “Henri Michaux – Mouvements (1951)”

  1. le début du poème est
    ‘contre les alvéoles
    contre la colle
    la colle les uns les autres
    le doux les un les autres’

    cf recueil poésie gallimard FACE AUX VERROUS

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