Rainer Maria Rilke – L’expérience de la mort (Todeserfahrung, 1907)

Nous ne savons rien de ce départ qui ne partage rien
Avec nous. Nous ne devons ni haine,
Ni admiration, ni amour à cette mort, rien
Qu’une bouche de masque tragique

Etrangement déformé. Le monde est rempli encore
De rôles que nous jouons.
Tant qu’il nous importe de plaire, la mort
Jouera aussi son jeu même s’il ne plaît point.

Pourtant comme tu marchais, un rayon de réalité
Pénétra sur la scène, à travers cette faille
Par où tu t’en allais : vert d’un vert vrai,
Du vrai soleil, une vraie forêt.

Nous continuons de jouer. Récitant, inquiets,
Des choses apprises avec peine,
Cueillant des visages d’ici, de là ; mais ta présence
Si lointaine, arrachée à notre rôle,

Peut nous surprendre parfois, comme une connaissance
Qui sombre vers nous de cette réalité,
Au point qu’un instant, emportés par l’élan,
Nous jouons la vie, sans penser aux applaudissements.

*

Wir wissen nichts von diesem Hingehn, das
nicht mit uns teilt. Wir haben keinen Grund,
Bewunderung und Liebe oder Hass
dem Tod zu zeigen, den ein Maskenmund

tragischer Klage wunderlich entstellt.
Noch ist die Welt voll Rollen, die wir spielen.
Solang wir sorgen, ob wir auch gefielen,
spielt auch der Tod, obwohl er nicht gefällt.

Doch als du gingst, da brach in diese Bühne
ein Streifen Wirklichkeit durch jenen Spalt
durch den du hingingst: Grün wirklicher Grüne,
wirklicher Sonnenschein, wirklicher Wald.

Wir spielen weiter. Bang und schwer Erlerntes
hersagend und Gebärden dann und wann
aufhebend; aber dein von uns entferntes,
aus unserm Stück entrücktes Dasein kann

uns manchmal überkommen, wie ein Wissen
von jener Wirklichkeit sich niedersenkend,
so dass wir eine Weile hingerissen
das Leben spielen, nicht an Beifall denkend.

24.1.1907, Capri

***

Rainer Maria Rilke (1875-1926)Nouveaux poèmes (Neue Gedichte, 1907) – Œuvres II,  Poésie (Editions du Seuil, 1972)

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~ par schabrieres sur avril 25, 2012.

4 Réponses to “Rainer Maria Rilke – L’expérience de la mort (Todeserfahrung, 1907)”

  1. Bonjour, je cherchais depuis un moment une traduction de ce poème – pourriez-vous m’indique la source de celle-ci? En vous remerciant, Lora

    Aimé par 1 personne

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