Jules Supervielle – Ma dernière métamorphose

J’étais de fort mauvaise humeur, je refusais de me raser et même de me laver. Le soleil et la lune me paraissaient complètement stupides. J’en voulais à mes meilleurs amis, tout autant qu’à Altaïr, à Bételgeuse et à toute la Voie Lactée. Je me voulais ingrat, injuste, cherchant noise à mon prochain, à mon lointain. Pour me prouver mon existence, j’aurais foncé, tête basse sur n’importe quoi.
Pour m’amadouer, on me faisait des offres de service. Je refusais avec indignation de devenir tatou ou même tapir. Je me voulais affreux, répugnant. J’avais absolument besoin d’une corne sur le nez, d’une bouche fendue jusqu’aux oreilles, d’une peau coriace genre crocodile, et pourtant je savais que je ne trouverais aucun apaisement du côté des sauriens. J’avais un besoin urgent de boucliers indurés aux jambes et sur un ventre de mammifère.
Soudain je me sentis comblé. J’étais devenu un rhinocéros et trottais dans la brousse engendrant autour de moi des cactus, des forêts humides, des étangs bourbeux où je me plongeais avec délices. J’avais quitté la France sans m’en apercevoir, et je traversais les steppes de l’Asie Méridionale d’un pas d’hoplite qui aurait eu quatre petites pattes. Moi si vulnérable d’habitude, je pouvais enfin affronter la lutte pour la vie avec de grandes chances de succès. Ma métamorphose me paraissait tout à fait réussie jusqu’en ses profondeurs et tournait au chef-d’oeuvre, lorsque j’entendis distinctement deux vers de Mallarmé dans ma tête dure et cornée. Décidément, tout était à recommencer.

***

Jules Supervielle (1884-1960)Le Corps tragique (Gallimard, 1959)

~ par schabrieres sur septembre 11, 2012.

2 Réponses to “Jules Supervielle – Ma dernière métamorphose”

  1. Dans ce texte, Supervielle convoque le rhinocéros, être grossier, au plus haut point éloigné de toute humanité, pour signifier le processus de destruction psychique qui menace l’humanité.

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  2. Mais (contrairement à Ionesco?) la métamorphose ne semble pas tout à fait réussie, par la faute de Mallarmé…

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