János Pilinszky – Apocryphe (Apokrif, 1959)

1

Car toutes choses seront alors abandonnées.

Le silence des cieux,
celui des terres du bout du monde,
celui encore des niches à chien
seront à jamais disjoints.
Dans l’air une armée d’oiseaux en déroute.
Et nous verrons le soleil levant,
muet comme une pupille démente,
calme comme une bête sauvage aux aguets.

Mais veillant dans l’exil,
ne pouvant dormir la nuit,
je m’agite tel un arbre de ses milliers de feuilles,
et je parle tel un arbre nuitamment:

Connaissez-vous la marche des ans,
des ans sur les terres frippées?
Et comprenez-vous les rides du périssable,
connaissez-vous ma main meurtrie?
Et savez-vous le nom de l’orphelin?
Et savez-vous quelle sorte de douleur
de ses sabots fendus, de ses pattes palmées
piétine ici les ténèbres éternelles?
La nuit, le froid, le trou,
la tête oblique du forçat,
connaissez-vous les auges engourdies,
et la tourmente des profondeurs?

Le soleil est monté. Gaulis obscur
dans l’infrarouge d’un ciel furieux.
Ainsi je pars. Face à la ruine
un homme va en silence.
Il n’a rien, une ombre.
Et un bâton. Et une casaque de forçat.

2

Voilà pourquoi j’ai appris à marcher! Pour
ces pas amers et tardifs.

Et il fera soir, de sa boue la nuit
se fait pierre sur moi et sous les paupières closes
je garde encore cette marche, ces arbrisseaux,
ces rameaux fiévreux.
Feuille à feuille le bosquet brûlant.
Autrefois ici fut le paradis.
Douleur qui resurgit dans le demi-sommeil:
on entend ses arbres immenses!

Je voulais rentrer, chez moi enfin,
comme aussi est rentré celui de la Bible.
Mon ombre terrifiante dans la cour.
Silence meurtri, parents vieux dans la maison.
Et déjà ils arrivent, m’appellent, les pauvres
déjà ils pleurent, m’embrassent en trébuchant.
L’ordre ancestral m’accueille.
Je m’accoude dans le vent des étoiles.
Si une seule fois maintenant je pouvais te parler,
à toi que j’ai tant aimé. D’année en année
je ne me suis point lassé de redire,
comme pleure un enfant dans une encoignure,
l’espoir qui déjà sait tout,
d’arriver et de te trouver.
Ta proximité bat dans ma gorge
Je m’affole telle une bête sauvage.
Tes mots, le parler humain
je ne les connais pas. Il y a des oiseaux
qui à cette heure se sauvent à se rompre
sous le ciel, sous le ciel en feu.
De pauvres planches fichées dans un champ en flammes,
et des cages qui brûlent immobiles.
Je ne comprends pas le parler humain
et je parle pas ta langue.
Ma parole plus que les mots est sans patrie!
Aussi n’ai-je pas de parole.
Poids atroce
déboule dans l’air et sonne
le corps d’une tour.

Tu n’es nulle part. Comme le monde est vide.
Une chaise de jardin, une chaise longue, dehors, oubliée.
Dans les pierres aiguës mon ombre fait un bruit
de ferraille.
Je suis las. Je fais saillie de la terre.

3

Dieu me voit debout sur le soleil.
Il voit mon ombre sur pierre et clôtures.
Sans souffle il voit mon ombre
debout dans le pressoir sans air.

Alors je suis déjà comme la pierre,
ride morte, dessin de mille entailles,
poignée de gravats, tel est
le poids du visage de la créature.

Au lieu de larmes des rides sur le visage,
coule, ruisselle le fossé vide.

***

János Pilinszky (1921-1981)Au troisième jour (Harmadnapon, 1959) – Traduit du hongrois par Lorand Gaspar et Sarah Clair

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~ par schabrieres sur décembre 18, 2012.

2 Réponses to “János Pilinszky – Apocryphe (Apokrif, 1959)”

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  2. Gabrielle Althen, Sous le ciseau du soleil :

    « Le matin change sans image entre les piliers gris de la montagne. Le vent n’a rien touché sous les beaux porches bleus. Il faut laisser, depuis le monde, le dieu venir au monde.
    De l’or pourra surgir de la pénombre heureuse quand tes yeux ébouis auront déposé leur charge de ténèbres qui sont les cavernes imposées par le soleil et le tribut obligé de l’échange, car la lumière a toujours son centre hors des orbites et son cœur hors de nous.
    Le jour se lève. Je ceuille un seul brin d’herbe. Ecouter, regarder, se laisser écouter, se laisser regarder. Entends-tu le principe ? Laissons à l’être le temps de son paraître, et au paraître son enfance et sa nuit, principe d’usage et de consentement.
    La chanson est muette mais à côté de nous sur la prairie infime, l’insecte orfèvre et la rosée trouant de douces portes d’eau cette ménagerie solaire, brillent sous les feuilles chaudes. Laissons, très cher, depuis le monde, le Dieu venir au monde. »

    J'aime

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