Henri Thomas – Un oiseau

Un oiseau, l’oeil du poète
s’en empare promptement
puis le lâche dans sa tête,
ivre, libre, éblouissant.
Qu’il chante, qu’il ponde, qu’il
picore, mélancolique,
d’invisibles grains de mil
dans les près de la musique,
quand il regagne sa haie,
jamais cet oiseau n’oublie
les heures qu’il a passées
voltigeant dans la féerie
où les rochers nourrissaient
leurs enfants de diamant,
où chaque nuage ornait
d’une fleur le ciel dormant.
On trouvera l’oiseau mort
avant les froids de l’automne,
le plaisir était trop fort,
c’est la mort qui le couronne.

***

Henri Thomas (1912-1993) – Signe de vie (Gallimard, 1944)

~ par schabrieres sur janvier 19, 2014.

3 Réponses to “Henri Thomas – Un oiseau”

  1. Je suis resté fixé à Henri Thomas. D’autres poèmes sont passés sous mes yeux, ont vaguement retenu mon attention sans vraiment que je m’y arrête. J’y reviendrais peut-être plus tard quand j’en aurai fini avec ce que je veux dire à propos d’Henri Thomas. J’ai mis en lien, sur un poème de cet auteur précédemment publié sur ce site, une partie d’un documentaire qui lui est consacré. Depuis j’ai pris le temps de le visionner en entier et d’aller chercher d’autres informations sur ce poète, romancier, traducteur, critique…très touchant. Qu’est ce qui me touche ? Il y a en lui quelque chose de Tennessee (Williams) comme dit la chanson de feu Michel Berger. Il y a en lui « un désir fou de vivre une autre vie…/Cette force qui nous pousse vers l’infini ». Thomas est en quête d’absolu, de quelque chose qui serait la liberté, de quelque chose qui n’aurait pas de limites, pas de murs. Il est en quête de l’impossible. Qu’est ce que l’impossible ? Ce que l’on ne peut atteindre. Sachant qu’il ne peut l’atteindre il cherche quand même. « Il est en quête de l’impossible », c’est une de ces formules que l’on regarde d’un œil circonspect. C’est contradictoire. C’est obscur. On peut se dire  » le voilà détenteur d’un savoir qui m’échappe « . Ca intrigue. Voilà ce qu’il en dit de l’impossible Henri Thomas ;

    « J’aime pas les romans sans héros, un héros c’est quelque chose de positif pour moi, c’est quelqu’un qui cherche l’impossible et ça il y a des gens qui l’ont vu que dans tous mes romans il y a une recherche de l’impossible, l’impossible qui …. des gestes, l’impossible qui fait que quelqu’un s’arrête, qui tout d’un coup s’arrête et regarde la mer ou regarde un insecte ou n’importe quoi et il part dans l’immobile, l’immobile qui tue le roman et qui en même temps lui donne un passé et un présent et une sorte d’au delà, oui c’était pas seulement le mouvement c’est aussi son contraire, je crois que c’est dans mon dernier roman où les gens sont emportés dans des passions et des difficultés, les difficultés de la vie sont très présente dans le roman, mais il n’y a pas de médiocrité, il faut qu’il y ait quelque chose d’héroïque dans le roman et le seul héroïsme qui m’intéresse encore, c’est l’héroïsme de l’impossible parce que on dit à l’impossible nul n’est tenu et bien nous ne sommes tenus qu’à l’impossible ».
    Moi je comprends que la quête de « ce je ne sais quoi » (jean de la croix) cette « impossible solution » (René Char, Madeleine à la veilleuse)

    Il ne faut pas se décourager quand on écrit. On arrive pas toujours à être satisfait, on n’arrive pas à dire ce que l’on souhaite. C’est désagréable et on est tenté parfois de renoncer. Je me sens bête à ne pas parvenir à dire ce que je veux maintenant. J’ai l’impression de patauger dans une marre de merde. Je me décourage. Quel importance cela à t’il de réussir à dire ce qui veut se dire ? Est-ce seulement possible ? Pour Thomas Henri c’était un devoir, un devoir qui devient une joie ;

    «  »J’ai le devoir d’écrire, il faut que j’écrive, c’est mon devoir. Je pense toujours à Baudelaire, « soyez témoin mon Dieu que j’ai fait mon devoir comme un parfait chimiste, comme une âme sainte », ce qui est culotté et bien ça vous jette dans l’écriture. Je commence et puis je me dis le devoir est d’aller un peu plus loin et puis le devoir devient une espèce de joie. » » La strophe complète de Baudelaire que l’on trouve dans le spleen de Paris est ;

    « O vous soyez témoins que j’ai fait mon devoir,
    Comme un parfait chimiste comme une âme sainte
    Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence
    Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

    A t’on le devoir de faire ce qui nous procure de la joie ? Un devoir vis à vis de qui ? Un devoir vis à vis de soi-même ? C’est étrange cette expression « soi-même ». J’ai l’impression que l’on parle de quelqu’un qui n’est pas soi mais qui n’est pas un autre non plus. Est-ce que c’est une définition qui conviendrait aux croyants quand ils parlent de Dieu ? Baudelaire fait référence au divin dans cet extrait du poème « Le spleen de Paris », il semble lui aussi éprouver de la satisfaction dans la réalisation de son « devoir ».

    « Les dieux attendent cette lumière en toi. » extrait de ce poème lumineux de Bukowski ;

    Charles Bukowski – Le coeur riant (The Laughing Heart, 1996)

    Ta vie est ta vie
    Ne te laisses pas abattre par une soumission moite
    Sois à l’affût
    Il y a des issues
    Il y a de la lumière quelque part
    Il y en a peut-être peu
    Mais elle bat les ténèbres
    Sois à l’affût
    Les dieux t’offriront des chances
    Reconnais-les
    Saisis-les
    Tu ne peux battre la mort
    Mais tu peux l’abattre dans la vie
    Et le plus souvent tu sauras le faire
    Le plus il y aura de lumière.
    Ta vie, c’est ta vie.
    Sache-le tant qu’il est temps
    Tu es merveilleux
    Les dieux attendent cette lumière en toi.

    Cet auteur semble toucher les abîmes à double titre, les abîmes de la douleur, par exemple dans » Dostoiewski » ou il parle de partager une obscurité puante avec ses frères, et les abîmes de la félicité avec ce poème. Il témoigne d’une foi inébranlable. Ce sont des paroles de prédicateurs. Ce texte a été repris pour une pub pour un jean. Les images qui y sont associées sont celles de manifestations, de jeunes couples amoureux, de jolies postérieurs (il s’agit quand même de vendre des pantalons !) mais les croyants de tous bords pourraient aussi l’utiliser comme message publicitaire. Pourquoi pas associé au christ de Jeannot peint par Dali. Comme poésie-profession de foi il y a aussi « commune présence » de René CHAR dont la poésie est d’une délicatesse qui ne cesse de me surprendre ;

    hâte-toi de transmettre
    ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance

    tu as été créé pour des moments peu communs

    Dans la poésie de Colette Nys-Mazure – Parti pris (extrait ci-dessous) sur ce site il est également question du lien entre la souffrance et la joie. Il semblerait que la joie soit le pendant de la souffrance. C’est peut être cet espoir-là qui nous porte dans la douleur.

    Je ne maudirai pas les ténèbres,
    je tiendrai haut la lampe.

    Je reviens à Henri Thomas, l’interview qui comporte 5 parties est très riche.
    Il aborde de nombreux thèmes dont celui de l’écriture ;

    « Quelques fois je me dis comme c’est rassurant d’avoir écris, c’est la seule chose, enfin c’est le seul berceau dans lequel on peut se remettre, parce que tous les berceaux sont perdus, il n’y en a plus qu’un, si on l’a, c’est un berceau d’écriture, on se recouche dedans, il est tout sale, tout crasseux, tout mélangé mais c’est le berceau de l’écriture. Quelque fois j’ai pensé à ça, je me suis dit, si il m’arrive de mourir, on ne sais jamais et bien je voudrais me coucher dans mon berceau d’écriture. »
    Henri Thomas part 4 8’53mn

    Il a un poème fétiche qui l’a accompagné une longue partie de sa vie puisqu’il le cite en conclusion d’une de ses dernières interview alors qu’il a quitté son île bretonne pour une maison de retraite, extrait ;

    Sur l’étagère, il y a aussi Leconte de Lisle, Thac- keray, Sterne et la Bible, Husserl et Rimbaud. Et Armen Lubin, qu’Henri Thomas n’ouvre jamais, puisque les mots, dit-il, sont entrés en lui.
    « Quand reviennent porteur de lances
    Les novembres pluvieux
    Un chien s’avance
    Chien immense fait des comptes mystérieux
    Il compte, il compte et recommence
    Tous les chagrins s’appellent absence
    Tous les chagrins porteurs de lances »
    « Voilà, il n’y a sans doute rien à ajouter. Tous les chagrins s’appellent absence parce que la mort n’est rien, poursuit Henri Thomas, mais un rien nous suffit, à nous autres, pour tout comprendre… »

    Écrire, pour tenter de retrouver une unicité impossible, une totalité, celle que nous avons connu dans notre berceau plongé dans le regard de nos parents, celle que nous espérons connaître à nouveau dans la mort.

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  2. Voilà c’est Saint Augustin qui m’a aidé à trouver le mot. Mieux que, totalité, unicité ; la paix.

    Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle…

    Tard je t’ai aimée,
    beauté si ancienne et si nouvelle,
    tard je t’ai aimée !
    Mais quoi, tu étais au-dedans de moi-même,
    Et j’étais, moi, en dehors de moi-même.
    Et c’était en dehors que je te cherchais.
    Je me ruais, dans ma laideur,
    sur la grâce de tes créatures.
    Tu étais avec moi
    et je n’étais pas avec toi,
    retenu loin de toi
    par ces choses qui ne seraient point
    si elles n’étaient pas en moi.Tu m’as appelé et ton cri a forcé ma surdité,
    tu as brillé,
    Et ton éclat a chassé ma cécité.
    Tu as exhalé ton parfum, je l’ai respiré,
    Et voici qu’après toi je soupire.
    Je t’ai goûté et j’ai faim de toi, soif de toi,
    Tu m’as touché et je brûle d’ardeur
    Pour la paix que tu me donnes.

    St Augustin – Confessions X, 27, 38

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  3. […] https://schabrieres.wordpress.com/2014/01/19/henri-thomas-un-oiseau-1944/ […]

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