Rainer Maria Rilke – Approche… (1926)

Bernard Lacombe, Portrait de Rainer Maria RilkeApproche, dernière chose que je reconnaisse,
mal incurable dans l’étoffe de peau ;
de même qu’en esprit j’ai brûlé, vois, je brûle
en toi ; le bois longtemps a refusé
de consentir aux flammes que tu couves,
à présent je te gave et brûle en toi.
Ma douceur de ce monde, quand tu fais rage,
devient rage infernale d’autre monde.
Naïvement pur d’avenir, je suis
monté sur le bûcher trouble de la douleur,
sûr de ne plus acheter d’avenir
pour ce coeur où la ressource était muette.
Suis-je encore, méconnaissable, ce qui brûle ?
Je n’y traînerai pas de souvenirs.
Ô vie, ô vie : être dehors.
Et moi en flammes. Nul qui me connaisse.

*

Komm du, du letzter, den ich anerkenne,
heilloser Schmerz im leiblichen Geweb:
wie ich im Geiste brannte, sieh, ich brenne
in dir; das Holz hat lange widerstrebt,
der Flamme, die du loderst, zuzustimmen,
nun aber nähr’ ich dich und brenn in dir.
Mein hiesig Mildsein wird in deinem Grimmen
ein Grimm der Hölle nicht von hier.
Ganz rein, ganz planlos frei von Zukunft stieg
ich auf des Leidens wirren Scheiterhaufen,
so sicher nirgend Künftiges zu kaufen
um dieses Herz, darin der Vorrat schwieg.
Bin ich es noch, der da unkenntlich brennt?
Erinnerungen reiß ich nicht herein.
O Leben, Leben: Draußensein.
Und ich in Lohe. Niemand der mich kennt.

*

Come thou, thou last one, whom I recognize,
unbearable pain throughout this body’s fabric:
as I in my spirit burned, see, I now burn in thee:
the wood that long resisted the advancing flames
which thou kept flaring, I now am nourishing
and burn in thee.
My gentle and mild being through thy ruthless fury
has turned into a raging hell that is not from here.
Quite pure, quite free of future planning, I mounted
the tangled funeral pyre built for my suffering,
so sure of nothing more to buy for future needs,
while in my heart the stored reserves kept silent.
Is it still I, who there past all recognition burn?
Memories I do not seize and bring inside.
O life! O living! O to be outside!
And I in flames. And no one here who knows me.

***

Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Traduit de l’allemand par Philippe Jacottet – Translated by Albert Ernest Flemming

Ce poème est le dernier que Rilke a écrit dix jours avant sa mort.

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~ par schabrieres sur août 1, 2016.

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