Julio Cortázar – Commande

Ne m’accorde pas de répit, ne me pardonne jamais.
Harcèle mon sang, que chaque cruauté soit toi qui reviens.
Ne me laisse pas dormir, éloigne de moi la paix !
Alors je gagnerai mon royaume
et lentement je naîtrai.
Ne me perds pas comme une musique facile, ne sois pas caresse ni gant,
taille-moi comme un silex, désespère-moi.
Garde ton amour humain, ton sourire, tes cheveux. Donne-les.
Que vienne vers moi ta colère sèche d’allumette et d’écailles.
Crie. Vomis du sable dans ma bouche, casse-moi la gueule.
T’ignorer en plein jour m’importe peu
et savoir que tu joues face au soleil et à l’homme.
Partage-le.

Je te demande la dure cérémonie de l’entaille,
ce que personne ne te demande : les épines
jusqu’à l’os. Arrache-moi ce visage infâme,
Oblige-moi à crier enfin mon véritable nom.

*

Encargo

No me des tregua, no me perdones nunca.
Hostígame en la sangre, que cada cosa cruel sea tú que vuelves.
¡No me dejes dormir, no me des paz!
Entonces ganaré mi reino,
naceré lentamente.
No me pierdas como una música fácil, no seas caricia ni guante;
tállame como un sílex, desespérame.
Guarda tu amor humano, tu sonrisa, tu pelo. Dálos.
Ven a mí con tu cólera seca de fósforo y escamas.
Grita. Vomítame arena en la boca, rómpeme las fauces.
No me importa ignorarte en pleno día,
saber que juegas cara al sol y al hombre.
Compártelo.

Yo te pido la cruel ceremonia del tajo,
lo que nadie te pide: las espinas
hasta el hueso. Arráncame esta cara infame,
oblígame a gritar al fin mi verdadero nombre.

*

Commission

Don’t give me respite, don’t ever forgive me.
Harass me in my blood, so that each cruel thing would be you returning.
Don’t let me sleep, don’t give me peace!
Then I shall win my kingdom,
be born slowly.
Don’t drop me like easy music, don’t be a caress or a kid glove;
carve me like quartzite, undo me.
Keep your human love, your smile, your hair. Give them away.
Come to me with your dry anger of phosphorus and fish scales.
Scream. Vomit sand into my mouth, break my maw.
It’s nothing to ignore you the whole day long,
knowing that you play your face openly to the sun and to man.
Share it.

I ask for the cruel beheading,
I ask for what no one asks: thorns
to the very bone. Wrest from me this vile face of mine,
force me finally to shout my true name.

Paris, 1951/1952

***

Julio Cortázar (1914-1984)Salvo el crepúsculo (1984)Crépuscule d’automne (Corti, 2010) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle – Translated by Calvin Harlan, Manuel Menan and Beatriz Varela.

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~ par schabrieres sur septembre 13, 2018.

4 Réponses to “Julio Cortázar – Commande”

  1. Je ne savais pas que Julio Cortazar était un pseudo…

    Aimé par 1 personne

    • « En 1938, il publie un recueil de poésies, renié plus tard, sous le pseudonyme de Julio Denis. » (Wikipedia).

      « Un petit volume de sonnets, au titre prometteur, Presencia (Présence), publié à Buenos Aires sous le pseudonyme de Julio Denis, en 1938, concentre toutes les fortes liqueurs poétiques que le jeune professeur a absorbées pendant ses heures de loisir et patiemment redistillées dans son propre alambic, à l’écart des rumeurs du monde, dans ce temple d’une Idée de la Beauté que Baudelaire et Mallarmé — modèles avoués et célébrés — l’ont aidé à se construire aussi sûrement que son professeur Arturo Marasso à qui est dédié ce livre. Ces vers raffinés, policés à l’extrême et souvent fort précieux, ne constituent certes pas le meilleur de la production poétique de Julio Cortázar — lequel, pressentant lui-même, avec un sens aigu de l’autocritique dont il ne se départit jamais, que ce coup d’essai n’était pas un coup de maître, avait pris soin de les publier, je le rappelle, sous un pseudonyme, par la suite, à les faire réimprimer. »
      Karine Berriot – Julio Cortazar : l’enchanteur (Presses de la Renaissance , 1988)

      Aimé par 1 personne

  2. Magnifique,  merci ! Bernard

    Aimé par 1 personne

  3. Pas étonnant que ce soit un pseudo, Vincent, à lire le dernier vers.

    Aimé par 1 personne

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