Oliverio Girondo – Épouvantail 18

Pleurer à flots.
Pleurer la digestion.
Pleurer le sommeil.
Pleurer devant les portes et les ports.
Pleurer le sentiment et le sensationnel.
Ouvrir les robinets,
les écluses des pleurs.
Tremper notre âme, notre chemise.
Inonder les trottoirs et les promenades,
et nous sauver de nos pleurs à la nage.
Assister au cours d’anthropologie en pleurant.
Fêter les anniversaires de famille en pleurant.
Traverser l’Afrique, en pleurant.
Pleurer comme un cacuy, comme un crocodile…
s’il est vrai que les cacuys et les crocodiles
ne s’arrêtent jamais de pleurer.
Tout pleurer, mais le pleurer bien.
Le pleurer avec le nez, avec les genoux.
Le pleurer avec le nombril, avec la bouche.
Pleurer d’amour, de lassitude, de joie.
Pleurer en frac, en flatulant, efflanqué.
Pleurer en improvisant, par cœur.
Pleurer l’insomnie et pleurer tout le jour !

*

Espantapájaros 18

Llorar a chorros.
Llorar la digestión.
Llorar el sueño.
Llorar ante las puertas y los puertos.
Llorar de amabilidad y de amarillo.
Abrir las canillas,
las compuertas del llanto.
Empaparnos el alma, la camiseta.
Inundar las veredas y los paseos,
y salvarnos, a nado, de nuestro llanto.
Asistir a los cursos de antropología, llorando.
Festejar los cumpleaños familiares, llorando.
Atravesar el África, llorando.
Llorar como un cacuy, como un cocodrilo…
si es verdad que los cacuíes y los cocodrilos
no dejan nunca de llorar.
Llorarlo todo, pero llorarlo bien.
Llorarlo con la nariz, con las rodillas.
Llorarlo por el ombligo, por la boca.
Llorar de amor, de hastío, de alegría.
Llorar de frac, de flato, de flacura.
Llorar improvisando, de memoria.
¡Llorar todo el insomnio y todo el día!

*

Eighteen: Weeping

WEEP LIVING TEARS! Weep gushers! Weep your guts out! Weep dreams!
Weep before portals and at ports of entry! Weep in fellowship! Weep in yellow!
Open the locks and canals of tears! Let us soak our shirts, our souls! Inundate the
sidewalks and the boulevards, and bear us along safely on the flood!
Assist in anthropology courses, weeping! Celebrate relatives’ birthdays,
weeping! Walk across Africa, weeping!
Weep like a caiman, like a crocodile… especially if it’s true that caimans and
crocodiles have no real tears in them.
Weep anything, but weep well! Weep with your nose, with your knees! Weep
through your navel, through your mouth!
Weep of love, of hate, of happiness! Weep in your frock, from flatus, from
frailty! Weep impromptu, weep from memory! Weep throughout the insomniac
night and throughout the livelong day!

***

Oliverio Girondo (1891-1967)Espantapájaros (Épouvantails, 1932) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Juliette Gheerbrant et Olivier Favier – Scarecrow & other anomalies (Xenos Books, 2011) – Translated by Gilbert Alter-Gilbert.

~ par schabrieres sur octobre 27, 2018.

Une Réponse to “Oliverio Girondo – Épouvantail 18”

  1. « Un lac de larmes. »

    Aimé par 1 personne

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