Rainer Maria Rilke – Enfance

Il serait bon de penser longuement
-pour trouver à en dire quelque chose-
à ces longues après-midis perdues de l’enfance
qui ne revinrent jamais telles – et pourquoi ?

On se rappelle encore : peut-être sous la pluie,
mais nous ne savons plus ce que cela veut dire ;
jamais plus la vie ne fut si pleine qu’alors,
de rencontres, de revoirs, d’élans et d’essor,

Car il ne nous arrivait en fait rien d’autre
que ce qui arrive à une chose où à une bête
nous vivions leur vie avec les gestes humains
et nous fûmes remplis d’images jusqu’au bord.

Et nous devînmes solitaires comme un berger
et tant chargés de grands lointains
et comme appelés de loin et effleurés ;
puis lentement comme un fil nouveau et long
nous fûmes introduits en ce collier d’images
où durer maintenant nous rend confus.

*

Kindheit

Es wäre gut viel nachzudenken, um
von so Verlornem etwas auszusagen,
von jenen langen Kindheit-Nachmittagen,
die so nie wiederkamen—und warum?

Noch mahnt es uns—: vielleicht in einem Regnen,
aber wir wissen nicht mehr was das soll;
nie wieder war das Leben von Begegnen,
von Wiedersehn und Weitergehn so voll

wie damals, da uns nichts geschah als nur
was einem Ding geschieht und einem Tiere:
da lebten wir, wie Menschliches, das Ihre
und wurden bis zum Rande voll Figur.

Und wurden so vereinsamt wie ein Hirt
und so mit großen Fernen überladen
und wie von weit berufen und berührt
und langsam wie ein langer neuer Faden
in jene Bilder-Folgen eingeführt,
in welchen nun zu dauern uns verwirrt.

*

Childhood

It would be good to give much thought, before
you try to find words for something so lost,
for those long childhood afternoons you knew
that vanished so completely—and why?

We’re still reminded—: sometimes by a rain,
but we can no longer say what it means;
life was never again so filled with meeting,
with reunion and with passing on

as back then, when nothing happened to us
except what happens to things and creatures:
we lived their world as something human,
and became filled to the brim with figures.

And became as lonely as a shepherd
and as overburdened by vast distances,
and summoned and stirred as from far away,
and slowly, like a long new thread,
introduced into that picture-sequence
where now having to go on bewilders us.

***

Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Neue Gedichte (1907)Nouveaux poèmes (Seuil, 1972) – Traduit de l’allemand par Lorand Gaspar – New Poems (1907) (North Point Press, 2001) – Translated by Edward Snow.

~ par schabrieres sur décembre 23, 2018.

3 Réponses to “Rainer Maria Rilke – Enfance”

  1.  »où durer maintenant nous rend confus. »
    Je ne saurais dire si la traduction est conforme à la langue allemande
    Mais c’est indiciblement bien exprimé . .

    Aimé par 1 personne

  2. Il serait bon de bien réfléchir, pour cela
    décrire, un quelque chose d’aussi perdu :
    ces longs après-midi qu’enfant l’on connut,
    qui tels jamais ne sont revenus – et pourquoi?

    C’est en nous, encore – : peut-être sous la pluie,
    mais nous n’en savons plus le sens pourtant ;
    jamais ne fut la vie à nouveau si remplie
    de réunion et de revoir et d’élan

    qu’alors, quand rien ne nous arrivait encore
    que ce qu’aux choses et animaux il arrive :
    nous vivions là, semblant humain, ce qu’ils vivent,
    et fûmes remplis de figures jusques au bord.

    Et fûmes ensuite aussi seuls que l’est un berger
    et aussi surchargés de grands lointains,
    et comme, de là au loin, appelés et saisis,
    et lent’ment, comme un long fil nouveau, enfin,
    en ce collier d’images introduits,
    en lequel, maintenant, nous trouble de durer.

    It would be good to think a lot, to try
    saying something about so lost a thing:
    those childhood afternoons so long-lasting
    which never ever so returned- and why?

    It’s still in us-: perhaps during a rain,
    but what it means we remember no more;
    never so full was our life again
    of reunion, regreeting and encore

    as then, when nothing did happen to us
    but what happens to things and animals:
    we lived their human-seeming life as equals
    and grew filled to the brim with figures thus.

    And grew as solitary as a shepherd
    and by great distances overwhelmed so,
    and called and stirred as if from far out there,
    and like a long new thread, by process slow,
    in that image-sequence woven we were,
    in which to now perdure leaves us bewildered.

    Traductions : Claude Neuman (Rilke, Poèmes Choisis / Selected Poems, édition trilingue, Ressouvenances, 2018)

    Aimé par 1 personne

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