Luis Cernuda – Si l’homme pouvait dire

Si l’homme pouvait dire son amour,
Si l’homme pouvait hisser son amour au ciel
Comme un nuage au soleil ;
Si, pareil à des murs qui s’effondrent,
Pour saluer la vérité qui les sépare,
Il pouvait effondrer son corps ne laissant que la vérité de son amour,
Ce qu’il est pour de vrai,
Qu’on ne peut nommer gloire, fortune ou ambition,
Mais amour ou désir,
Je pourrais être enfin celui que je croyais ;
Celui-là dont la langue, dont les yeux, dont les mains
Clament devant les hommes la vérité cachée,
Celle de son amour véritable.

Ma seule liberté est la liberté d’être enchaîné à un autre
Dont je ne puis entendre le nom sans frissonner ;
Quelqu’un au nom de qui j’oublie cette existence étriquée,
Au nom de qui je fais de mes jours et de mes nuits ce qu’il veut,
Et mon corps, mon esprit flottent dans son corps, son esprit
Comme des troncs perdus que la mer engloutit ou dresse
Librement, aussi librement que l’amour est libre,
La seule liberté qui me transporte,
La seule liberté pour quoi je meurs.

Tu justifies mon existence :
Sans te connaître, je n’ai pas vécu ;
Et si je meurs sans te connaître, je ne meurs pas, car je n’ai pas vécu.

*

Si el hombre pudiera decir

Si el hombre pudiera decir lo que ama,
si el hombre pudiera levantar su amor por el cielo
como una nube en la luz;
si como muros que se derrumban,
para saludar la verdad erguida en medio,
pudiera derrumbar su cuerpo, dejando sólo la verdad de su amor,
la verdad de sí mismo,
que no se llama gloria, fortuna o ambición,
sino amor o deseo,
yo sería aquel que imaginaba;
aquel que con su lengua, sus ojos y sus manos
proclama ante los hombres la verdad ignorada,
la verdad de su amor verdadero.

Libertad no conozco sino la libertad de estar preso en alguien
cuyo nombre no puedo oír sin escalofrío;
alguien por quien me olvido de esta existencia mezquina,
por quien el día y la noche son para mí lo que quiera,
y mi cuerpo y espíritu flotan en su cuerpo y espíritu
como leños perdidos que el mar anega o levanta
libremente, con la libertad del amor,
la única libertad que me exalta,
la única libertad porque muero.

Tú justificas mi existencia:
si no te conozco, no he vivido;
si muero sin conocerte, no muero, porque no he vivido.

*

If a man could say

If a man could say how much he loves,
if a man could raise his love in the sky
like a cloud in the light;
if like falling walls,
in order to salute the truth, straightened in the middle,
he could plunge his body headlong,
leaving just the truth about his love,
the truth about himself,
which is not called glory, nor fortune, nor ambition,
but love or desire,
I would be the one who imagined;
the one who, with his tongue, his eyes and his hands,
proclaims in front of the men the ignored truth,
the truth about his true love.

Freedom I do not know but the freedom of being imprisoned in anybody
whose name I cannot hear without chill;
someone for whom I forget this mean existence,
for whom the day and the night are for me whatever he wants,
and my body and spirit float in his body and spirit
like lost logs that the sea submerges or raises
freely, with the freedom of love,
the only freedom that exalts me,
the only truth for which I die.

You justify my existence:
if I do not meet you, I haven’t lived;
if I die without meeting you, I don’t die, because I haven’t lived.

***

Luis Cernuda (1902-1963)Los placeres prohibidos (1931) – Les plaisirs interdits (Presses Sorbonne Nouvelle, 2010) – Traduit de l’espagnol par Zoraida Carandell, Françoise Etienvre, Serge Salaün, Laurie-Anne Laget et Melissa Lecointre – Translated by ?

~ par schabrieres sur janvier 18, 2019.

4 Réponses to “Luis Cernuda – Si l’homme pouvait dire”

  1. Such s beautiful poem.

    Aimé par 1 personne

  2. “If the art of poetry has its saints, like Dickinson and Paul Celan,” writes Harold Bloom in his book Genius, “then Luis Cernuda is among them.”

    J'aime

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