Orhan Veli – Cap sur la liberté

Avant la levée du jour
Quand la mer est encore blanche tu partiras.
Au creux des paumes la volupté d’étreindre les rames,
En toi le bonheur de réaliser quelque chose,
Tu iras.
Dans les remous des filets de pêche tu iras.
Surgissant sur ta route des poissons t’accueilleront,
La joie te prendra.
Tirant les filets,
La mer viendra dans tes mains écaille par écaille ;
A l’heure où se taisent les âmes des mouettes
Dans leurs rochers cimetières,
De tous les horizons brusquement
Un tumulte explosera.
Tout ce que tu voudras :
Sirènes, oiseaux, festivités, fêtes, fiestas ?
Cortèges, grains de riz, voiles de mariée, grand pavois ?
Ohéééé !
Mais qu’est-ce que tu attends ? Jette-toi à la mer.
Tu vas manquer à quelqu’un ? Peu importe.
Ne vois-tu pas la liberté de tous côtés ?
Sois voile, sois rame, sois gouvernail, sois poisson, sois eau,
Va jusqu’où tu pourras.

*

Hürriyete Doğru

Gün doğmadan,
Deniz daha bembeyazken çıkacaksın yola.
Kürekleri tutmanın şehveti avuçlarında,
İçinde bir iş görmenin saadeti,
Gideceksin;
Gideceksin ırıpların çalkantısında.
Balıklar çıkacak yoluna, karşıcı;
Sevineceksin.
Ağları silkeledikçe
Deniz gelecek eline pul pul;
Ruhları sustuğu vakit martıların,
Kayalıklardaki mezarlarında,
Birden,
Bir kıyamettir kopacak ufuklarda.
Denizkızları mı dersin, kuşlar mı dersin;
Bayramlar seyranlar mı dersin, şenlikler cümbüşler mi?
Gelin alayları, teller, duvaklar, donanmalar mı?
Heeeey!
Ne duruyorsun be, at kendini denize;
Geride bekliyenin varmış, aldırma;
Görmüyor musun, her yanda hürriyet;
Yelken ol, kürek ol, dümen ol, balık ol, su ol;
Git gidebildiğin yere.

*

Toward Freedom

Before dawn,
While the sea is still snow-white, you will set sail;
The grip of the oars in your palms,
And in your heart the joy of toil and vigor,
You will go.
In the roll and sway of the nets, you will go.
For welcome, fish will appear on your course
Delighting you.
As you shake the nets,
Scale by scale, the sea will journey into your hands.
When silence pervades the souls of seagulls
In the cemetery of the rocks,
All of a sudden,
All hell will break loose on the horizon:
Mermaids will scuttle and birds scurry…
Saturnalia and festivals, orgies and carnivais,
Bridal processions, masquerades, revelries, carousals…
Heeeyy!
Whaddya waiting for, man, jump in the sea!
Forget who’s waiting for you back there.
Don’t you see: Freedom is all around you.
Be the sail, the oar, the rudder the fish, the water,
And go, go wherever you can.

1947

***

Orhan Veli (1914-1950)Va jusqu’où tu pourras (Bleu autour, 2009) – Traduit du turc par Elif Deniz et François Graveline – Just For The Hell Of It: 111 Poems by Orhan Veli Kanık (Multilingual Yabancı Dil Yayınları, 1997) – Translated by Talât Sait Halman.

~ par schabrieres sur février 15, 2019.

3 Réponses to “Orhan Veli – Cap sur la liberté”

  1. Comment retrouver le port si les lumières du phare s’éteignent ?
    Oui, un vide immense, alors, poète, ne pars pas, tu es cette lumière.

    Aimé par 1 personne

    • Je déplore, comme dirait Pasolini, la « disparition des lucioles ».

      Quelques mois avant sa mort, le 1er février 1975, dans le Corriere, Pier Paolo Pasolini publie L’article des Lucioles . Ce texte désormais célèbre est teinté d’une introspection quasi testamentaire qui trouve écho à la lettre à son ami Franco Farolfi du groupe littéraire Eredi, formé quand il vivait à Bologne 25 ans plus tôt : « Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique, et surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (Aujourd’hui, c’est un souvenir quelque peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois.) Ce « quelque chose » qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la « disparition des lucioles ».

      « Dans le spectacle obscur du temps présent, on peut encore voir survivre quelques « lucioles », témoins fragiles de notre histoire ».
      Survivance des Lucioles (Georges Didi-Huberman, 2009)

      Aimé par 1 personne

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