Yves Gosselin – Confession d’un masque

À Karel Logist et Carla Lucarelli,
À Stéphane Chabrières

Longtemps tu as arpenté des rues sans nom
Croyant ainsi honorer la mémoire de tes amis disparus
Dont tu peinais à te rappeler le visage et le nom
Longtemps tu as attendu le soir
Pour demander pardon
À l’ombre qui s’attardait à ta porte
Et qui ne demandait qu’à entrer
Souvenir douloureux des jours perdus
Ou bonheur enfui qui réclamait son dû
Longtemps tu t’es assis à une table de café
Attendant un visiteur improbable
Qui aurait pu être ton double heureux
Confondant la proie et l’ombre
Et ne sachant les distinguer
Dans ta mémoire
Longtemps tu as additionné les victoires
Comme on colle des étoiles dans un cahier d’écolier
Ignorant que ces étoiles étaient les croix du chemin
Longtemps tu as accumulé les défaites
Comme on fait des provisions pour l’avenir
Oubliant que le temps manquerait pour les consommer
Longtemps tu as cru tomber les masques
Et présenter un visage
Mais un fond d’air et de rancune
L’avait depuis longtemps remplacé
Longtemps tu as cru te lier à l’existence
Par des serments des lettres et des silences éloquents
Mais d’invisibles fils te retenaient toujours
À un détestable un redoutable secret
Longtemps tu t’es juré de vivre debout
Mais chaque fois la Force
Dont tu avais oublié jusqu’au nom
Te faisait te plier en deux
Mettre un genou à terre
Et proférer une prière insensée
Que tu regrettais aussitôt d’avoir prononcée
Longtemps tu as cru agrandir le cercle de tes amis
Mais le cercle de tes ennemis s’est accru en proportion
Dans un paysage qui n’était que cendres et désolation
Longtemps tu t’es attardé auprès d’une femme
Comme on veille un très ancien secret
Mais ce secret a fini par se venger de ta patience
Longtemps tu as vécu un battement de coeur en avance
Sur le temps qui se faisait attendre
Mais jamais personne n’est venu
Longtemps confiant comme un seigneur sur ses terres
Tu as promené ton chien
Mais tu étais toujours seul
Longtemps tu as cru occuper une place
Parmi les hommes
Mais cette place était déjà prise
Par une ombre et un mystère
Longtemps oui
Tu as cru payer comptant
Les choses inestimables
Au prix de quelques larmes
De quelques cris vite échappés
Mais c’était déjà trop cher payé
Longtemps tu as tenu une comptabilité précise
De tes remords
Mais tu avais oublié la corde qui traînait
Dans un coin de ta mémoire
Et dont le noeud était déjà fait
Longtemps tu as convoqué des fantômes
Croyant ainsi te rappeler tes fautes
Mais ces jours-là seuls les courants d’air
Dans la chambre
Témoignaient pour les morts et les absents
Soulevaient la page toujours blanche du Souvenir
Longtemps le mensonge t’a laissé souffler
Mais tu avais toujours le souffle trop court et ne pouvais
Respirer
Longtemps tu as pris des arrangements avec la vérité
Trafiquant d’une écriture blanche les comptes envoyés et
À recevoir
Longtemps tu as vécu dans l’irréparable
Raccommodant de vieux souvenirs
Pour pouvoir tenir un jour de plus
Longtemps tu as vécu comme on meurt
Mélangeant tout les demi-vérités les mensonges
Et les regrets
Incapable de faire le partage
Longtemps tu as vécu
Et jamais plus tu ne vivras
Selon l’ordre inscrit dans ta mémoire
Et si aujourd’hui ta culpabilité ne peut être
Définitivement établie
Que ce poème tienne lieu d’acte d’accusation
Pour avoir falsifié le chiffre de ta naissance
Arrondi ici au sang près
Et ignoré la mort
Qui n’est que le pâle signe de l’éternité heureuse

***

Yves Gosselin (né en 1959 à Sherbrooke, Canada) – Artificier de l’absolu, à paraître

~ par schabrieres sur juillet 26, 2019.

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