Jim Harrison – De la poésie maintenant

La poésie empeste dix mille poètes
qui pissent dans le même bol qui déborde.
Il faut y aller seul et nager de nuit
sur la rivière sans retour.
À l’aube, nous verrons des animaux inconnus
sur la rive, et des femmes inconnues, certaines
sans visages. Maintenant nous sommes certains
d’avoir à la fois la lèpre et la gangrène, d’être des parias. Après
quelques nuits, nous perdons peu à peu la vue mais à présent
nous avons gagné une lumière intérieure qui envahit
notre tête. Nous parlerons au vieux Rumi
et ne ferons plus qu’un avec le Grand Tao. Nous accostons
sur une rive et marchons à l’aveugle dans une forêt
tout en recouvrant lentement la vue. Nous voici
maintenant dans l’ouest de la Chine, lisant les vieux
poèmes locaux. Nous sommes de retour sous la dynastie Tang
et il faut quelques siècles pour marcher
lentement jusqu’en Europe tout en lisant. Nous
faisons halte en France et parcourons un autre siècle
en lisant tous ces grands poèmes européens. Quand nous
rentrons chez nous dans le Midwest, personne ne nous reconnaît
mais nous avons appris le cosmos de la poésie.

*

Poetry Now

Poetry stinks with ten thousand poets
pissing in the same overflowing bowl.
We must go it alone, swimming at night
down the River of No Return.
At dawn we’ll see unknown animals
on the bank, and unknown women, some
without faces. We’re now sure that we
have both leprosy and gangrene, outcasts. After
a few nights the sight begins to fail but by now
we’ve earned an inner light that blossoms
in our heads. We’ll talk to old Rumi
and become one with the Great Tao. We get
out on a bank and walk blindly into a forest
with our sight slowly returning. We are
now in western China and read the local old
poems. We’re back in the Tang dynasty
and it takes a couple of centuries to walk
slowly to Europe reading all the way. We
stop in France and read another century
in all these great poems of Europe. When we
get home to the Midwest nobody recognizes
us but we have learned the cosmos of poetry.

***

Jim Harrison (1937-2016)Dead Man’s Float (Copper Canyon Press, 2016) – Traduit de l’américain par Stéphane Chabrières.

~ par schabrieres sur septembre 1, 2019.

4 Réponses to “Jim Harrison – De la poésie maintenant”

  1. Merci pour ce poème non traduit à ma connaissance… 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Cher et précieux Jim Harrison (ce commentaire le ferait hurler, ah, ah !)

    Aimé par 1 personne

    • Oui, Anne, Big Jim doit bien rire, là où il est. Lui qui rêvait d’avoir le génie d’un chou.

      Chou

      Si seulement j’avais le génie d’un chou
      ou même d’un oignon capable de croître
      par couches à partir du saint noyau
      qui annonce la forme finale. Rien
      n’existe en dehors de nous dans ce monde surinterprété.
      Les bleus sont les bouches de nos perceptions.
      Les dieux morts peuvent ressusciter.
      Tel est leur secret qu’ils souhaitent
      partager si quelqu’un sait qu’ils sont là.
      La foi est une humeur qui ne pèse rien sur la balance
      des gens, mais elle existe malgré tout. L’élan
      sur la route arbore le manteau noir d’un dieu
      et l’oiseau mort se relève d’un lit moussu
      sous une forme qui nous est entièrement étrangère.
      Il est minuit passé dans le Montana.
      Je teste l’épaisseur de l’univers, sa souplesse
      capable de nous transporter plus loin qu’aucun de nous ne désire aller.
      Nous quittons lentement notre forme, eau mouvante
      qui finit selon son gré très loin de chez elle.

      *

      Cabbage

      If only I had the genius of a cabbage
      or even an onion to grow myself
      in their laminae from the holy core
      that bespeaks the final shape. Nothing
      is outside of us in this overinterpreted world.
      Bruises are the mouths of our perceptions.
      The gods who have died are able to come
      to life again. It’s their secret that they wish
      to share if anyone knows that they exist.
      Belief is a mood that weighs nothing on anyone’s
      scale but nevertheless exists. The moose
      down the road wears the black cloak of a god
      and the dead bird lifts from a bed of moss
      in a shape totally unknown to us.
      It’s after midnight in Montana.
      I test the thickness of the universe, its resilience
      to carry us further than any of us wish to go.
      We shed our shapes slowly like moving water,
      which ends up as it will so utterly far from home.

      Saving Daylight (Copper Canyon Press, 2006) – Une heure de jour en moins (Flammarion, 2012) – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent.

      Aimé par 1 personne

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