Raymond Carver – Prosser

L’hiver sur les collines autour de Prosser les champs
sont de deux sortes : des champs de blé en herbe, les pousses
levant dans la nuit du sol labouré,
et attendant,
et puis levant encore, et germant.
Les oies raffolent de ce blé vert.
Un jour j’y ai goûté moi-même, pour voir.

Et des champs de chaumes s’étendant jusqu’à la rivière.
Ils ont tout perdu, ces champs-là.
La nuit ils essayent de se rappeler leur jeunesse,
mais leur souffle est lent et irrégulier tandis que
leur vie s’engloutit dans de sombres sillons.
Les oies raffolent aussi de ce blé fracassé.
Elles l’aiment à en mourir.

Mais tout s’oublie, presque tout,
tôt ou tard, et faites que ce soit tôt, je vous en prie mon Dieu –
les pères, les amis, ils ne font
que passer dans nos vies, quelques femmes restent
un moment, puis s’en vont, et les champs
tournent le dos, s’évanouissent dans la pluie.
Tout s’en va, sauf Prosser.

Ces nuits où nous rentrions en voiture à travers les
milles et les milles de champs de blé –
les phares balayant les champs dans les virages –
Prosser, cette ville, scintillant tandis que nous sautons par-dessus les collines,
radiateur grinçant et cliquetant, ivres de fatigue,
l’odeur de la poudre encore sur nos doigts :
c’est à peine si j’arrive à le revoir, mon père, regardant
en plissant des yeux par le pare-brise du camion, disant : Prosser.

*

Prosser

In winter two kinds of fields on the hills
outside Prosser: fields of new green wheat, the slips
rising overnight out of the plowed ground,
and waiting,
and then rising again, and budding.
Geese love this green wheat.
I ate some of it once too, to see.

And wheat stubble-fields that reach to the river.
These are the fields that have lost everything.
At night they try to recall their youth,
but their breathing is slow and irregular as
their life sinks into dark furrows.
Geese love this shattered wheat also.
They will die for it.

But everything is forgotten, nearly everything,
and sooner rather than later, please God—
fathers, friends, they pass
into your life and out again, a few women stay
a while, then go, and the fields
turn their backs, disappear in rain.
Everything goes, but Prosser.

Those nights driving back through miles of wheat fields—
headlamps raking the fields on the curves—
Prosser, that town, shining as we break over hills,
heater rattling, tired through to bone,
the smell of gunpowder on our fingers still:
I can barely see him, my father, squinting
through the windshield of that cab, saying, Prosser.

***

Raymond Carver (1938-1988)Fires (Picador, 1986) – Les Feux (Points, 2015) – Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin.

~ par schabrieres sur juin 23, 2020.

Une Réponse to “Raymond Carver – Prosser”

  1. Merci pour ce très beau poème !
    Je ne savais pas que Raymond Carver avait fait des poèmes…

    Aimé par 1 personne

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