Fernando Pessoa – Si je pouvais croquer la terre entière…

Si je pouvais croquer la terre entière
et lui trouver un goût,
j’en serais plus heureux un instant…
Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.
Il faut être malheureux de temps à autre
afin de pouvoir être naturel…

D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,
et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.
c’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,
naturellement, en homme qui ne s’étonne pas
qu’il y ait des montagnes et des plaines
avec de l’herbe et des rochers.

Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme
dans le bonheur comme dans le malheur,
c’est sentir comme on regarde
penser comme l’on marche,
et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure…
Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il…

*

Se eu pudesse trincar a terra toda
E sentir-lhe um paladar,
E se a terra fosse uma coisa para trincar
Seria mais feliz um momento…
Mas eu nem sempre quero ser feliz.
É preciso ser de vez em quando infeliz
Para se poder ser natural…

Nem tudo é dias de sol,
E a chuva, quando falta muito, pede-se.
Por isso tomo a infelicidade com a felicidade
Naturalmente, como quem não estranha
Que haja montanhas e planícies
E que haja rochedos e erva…

O que é preciso é ser-se natural e calmo
Na felicidade ou na infelicidade,
Sentir como quem olha,
Pensar como quem anda,
E quando se vai morrer, lembrar-se de que o dia morre,
E que o poente é belo e é bela a noite que fica…
Assim é e assim seja…

*

If I could sink my teeth into the whole earth
And actually taste it,
I’d be happier for a moment …
But I don’t always want to be happy.
To be unhappy now and then
Is part of being natural.

Not all days are sunny,
And when rain is scarce, we pray for it.
And so I take unhappiness with happiness
Naturally, just as I don’t marvel
That there are mountains and plains
And that there are rocks and grass …

What matters is to be natural and calm
In happiness and unhappiness,
To feel as if feeling were seeing,
To think as if thinking were walking,
And to remember, when death comes, that each day dies,
And the sunset is beautiful, and so is the light that remains …
That’s how it is and how I want it to be …

7-3-1914

***

Fernando Pessoa (1888-1935) (Alberto Caeiro)Le Gardeur de troupeaux (Poésie/Gallimard, 1987) – Traduit du portugais par Armand Guibert – A Little Larger Than the Entire Universe (Penguin, 2006) – Translated by Richard Zenith.

~ par schabrieres sur juillet 31, 2020.

Une Réponse to “Fernando Pessoa – Si je pouvais croquer la terre entière…”

  1. C’est incroyable que Fernando ait pu vivre aussi longtemps en compagnie d’un génie comme Alberto sans faire de complexe. Quelle perfection encore une fois. La simplicité tranquille.

    Aimé par 1 personne

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