Yehuda Amichaï – Quel genre d’homme

« Quel genre d’homme es-tu ? » me suis-je entendu dire
je suis un homme à la plomberie mentale complexe
aux dispositifs émotionnels sophistiqués et aux circuits de mémoire
de la fin du vingtième siècle
mais dont le vieux corps date de l’Antiquité
et le Dieu usagé de plus loin encore.

Je suis un homme fait pour la surface de la terre,
les lieux enfouis, galeries et puits,
m’effrayent et les sommets
ainsi que les immeubles élevés m’inspirent la terreur.

Je ne suis ni comme une fourchette qu’on plante
ni comme un couteau qui tranche ou une cuillère qu’on plonge
ni même plat et roublard
comme une spatule qui se faufile par-dessous
mais tout au plus comme un pilon lourd et rustaud
qui broie le bien avec le mal
pour produire un peu de goût et d’odeur.

Les flèches ne m’orientent pas ; je conduis
mes affaires avec soin et calme
comme un long testament dont la rédaction aurait commencé
au moment de ma naissance.

Je me tiens maintenant au bord de la rue
fatigué et appuyé à un horodateur
je peux y stationner gratuitement et sans limitations
je ne suis pas un véhicule, je suis un homme
un homme-Dieu, un Dieu-homme
dont les jours sont comptés. Alléluia.

*

What Kind of Man

« What kind of man are you? » people ask me.
I am a man with a complex network of pipes in my soul,
sophisticated machineries of emotion
and a precisely-monitored memory system
of the late twentieth century,
but with an old body from ancient days
and a God more obsolete even than my body.

I am a man for the surface of the earth.
Deep places, pits and holes in the ground
make me nervous. Tall buildings
and mountaintops terrify me.

I am not like a piercing fork
nor a cutting knife nor a scooping spoon
nor a flat, wily spatula that sneaks in from underneath.
At most I’m a heavy and clumsy pestle
that mashes good and evil together
for the sake of a little flavor,
a little fragrance.

Guideposts don’t tell me where to go.
I conduct my business quietly, diligently,
as if carrying out a long will that began to be written
the moment I was born.

Now I am standing on the sidewalk,
weary, leaning on a parking meter.
I can stand here for free, my own man.

I’m not a car, I’m a human being,
a man-god, a god-man
whose days are numbered. Hallelujah.

***

Yehuda Amichaï (1924-2000)Perdu dans la grâce (Gallimard, 2006) – Traduit de l’hébreu par Emmanuel Moses – The Selected Poetry Of Yehuda Amichai (University of California Press, 1968) – Translated from the Hebrew by Chana Bloch and Stephen Mitchell.

~ par schabrieres sur août 11, 2020.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

 
anthonyhowelljournal

Site for art, poetry and performance.

azul griego

The blue and the dim and the dark cloths / Of night and light and the half light

Journal de Kafka

Edition critique par Laurent Margantin (2013-2023)

Au-dessus d'un million de toits roses, Sabine Aussenac

Pour dire le monde…par Sabine Aussenac, professeur agrégée d'allemand et écrivain.

Nichole Hastings Ceramics

The Truth Will Set You Free

En toutes lettres

Arts et culture

A nos heurs retrouvés

“Elle dit aussi que s'il n'y avait ni la mer ni l'amour personne n'écrirait des livres.” Marguerite Duras

Luis Ordóñez

Realizador y guionista

Waterblogged

Dry Thoughts on Damp Books

Rhapsody in Books Weblog

Books, History, and Life in General

Romenu

Over literatuur, gedichten, kunst, muziek en cultuur

Acuarela de palabras

Compartiendo lecturas...

Perles d'Orphée

Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie

renegade7x

Natalia's space

Cahiers Lautréamont

Association des Amis Passés Présents et Futurs d'Isidore Ducasse

366 Weird Movies

Celebrating the cinematically surreal, bizarre, cult, oddball, fantastique, strange, psychedelic, and the just plain WEIRD!

LE MONDE DE SOLÈNE

Le printemps reviendra, il revient toujours...

Fernando Calvo García

Poeta con pasión

The Tragedy of Revolution

Revolution as Hubris in Modern Tragedy

Le Trébuchet

Chroniques par C. M. R. Bosqué

Book Around the Corner

The Girl With the TBR Tattoo

lyrique.roumaine

poètes roumains des deux derniers siècles

Anthony Wilson

Lifesaving Poems

Messenger's Booker (and more)

Primarily translated fiction and Australian poetry, with a dash of experimental & challenging writing thrown in

Reading in Translation

Translations Reviewed by Translators

Ricardo Blanco's Blog

Citizen of Nowhere

Digo.palabra.txt

Literatura para generaciones pixeladas

AFROpoésie

Le site des poésies africaines

La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

L'Histoire par les femmes

L'Histoire par les femmes veut rappeler l’existence de ces nombreuses femmes qui ont fait basculer l’histoire de l’humanité, d’une manière ou d’une autre.

Traversées, revue littéraire

Poésies, études, nouvelles, chroniques

Le Carnet et les Instants

Le blog des Lettres belges francophones

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature portes ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

L'atelier en ligne

de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

%d blogueurs aiment cette page :