Roberto Juarroz – Nous restons figés parfois…

Nous restons figés parfois
au milieu d’une rue,
d’un mot
ou d’un baiser,
les yeux immobiles
comme deux longs verres d’eau solitaire,
la vie immobile
et les mains inertes entre un geste et celui qui aurait suivi,
comme si elles n’étaient plus nulle part.
Nos souvenirs alors sont d’un autre
dont à peine nous nous souvenons.

C’est comme si nous prêtions notre vie pour un temps,
sans l’assurance qu’elle nous sera rendue
et sans que personne nous l’ait demandée,
mais en sachant qu’elle sert alors
à quelque chose qui nous concerne plus que tout.

La mort n’est-elle un prêt, elle aussi,
au milieu d’une rue
d’un mot
ou d’un baiser ?

*

Nos quedamos a veces detenidos
en medio de una calle,
de una palabra
o de un beso,
con los ojos inmóviles
como dos largos vasos de agua solitaria,
con la vida inmóvil
y las manos quietas entre un gesto y el que hubiera seguido,
como si no estuvieran ya en ninguna parte.
Nuestros recuerdos son entonces de otro,
a quien apenas recordamos.

Es como si prestásemos la vida por un rato,
sin la seguridad de que nos va a ser devuelta
y sin que nadie nos la haya pedido,
pero sabiendo que es usada
para algo que nos concierne más que todo.

¿No será también la muerte un préstamo,
en medio de una calle,
de una palabra
o de un beso?

***

Roberto Juarroz (1925-1995) – Poésie verticale (Points, 2006) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier.

~ par schabrieres sur mars 30, 2021.

2 Réponses to “Roberto Juarroz – Nous restons figés parfois…”

  1. Ce poème de ce bon vieux Roberto m’en rappelle, bizarrement ou pas, un autre de son compatriote Fabián Casas :

    Sans clés et dans le noir

    C’était un de ces jours où tout se passe bien.
    J’avais fais le ménage et écrit
    deux-trois poèmes qui me plaisaient.
    Je ne demandais pas plus.
    Alors je suis sorti dans le couloir pour jeter la poubelle
    et derrière moi, à cause d’un courant d’air,
    la porte s’est fermée.
    Je suis resté sans clés et dans le noir
    à entendre les voix de mes voisins
    à travers les portes.
    C’est passager, je me suis dit ;
    mais la mort aussi pourrait être comme ça :
    un couloir sombre,
    une porte fermée avec les clés dans la serrure
    la poubelle dans les mains.

    (D’autres poèmes de F. Casas ici : http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/poesie/fabian-casas-el-salmon#section-3)

    Aimé par 1 personne

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