Roberto Juarroz – Nous n’avons pas de langage pour les fins…

Nous n’avons pas de langage pour les fins,
pour la chute de l’amour,
pour les labyrinthes compacts de l’agonie,
pour le scandale bâillonné
des enlisements irrévocables.

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image ?

Comment faire des signes à qui meurt,
quand tous les gestes se sont figés,
quand les distances se brouillent en un chaos imprévu,
que les proximités s’écroulent comme des oiseaux malades
et que la tige de la douleur
se brise comme la navette
d’un métier disloqué ?

Ou comment se parler tout seul
quand rien, quand personne ne parle plus,
quand les étoiles et les visages sont neutres sécrétions
d’un monde qui a perdu
le souvenir d’être monde ?

Peut-être un langage pour les fins
exige-t-il l’abolition totale des autres langages,
la synthèse imperturbable
de la terre brûlée.

A moins de créer un langage d’interstices,
capable de resserrer les moindres espaces
imbriqués entre le silence et la parole
et les particules inconnues sans désir,
qui seulement là promulguent
l’équivalence ultime
de l’abandon et de la rencontre.

*

No tenemos un lenguaje para los finales,
para la caída del amor,
para los concentrados laberintos de la agonía,
para el amordazado escándalo
de los hundimientos irrevocables.

¿Cómo decirle a quien nos abandona
o a quien abandonamos
que agregar otra ausencia a la ausencia
es ahogar todos los nombres
y levantar un muro
alrededor de cada imagen?

¿Cómo hacer señas a quien muere,
cuando todos los gestos se han secado,
las distancias se confunden en un caos imprevisto,
las proximidades se derrumban como pájaros enfermos
y el tallo del dolor
se quiebra como la lanzadera
de un telar descompuesto?

¿O cómo hablarse cada uno a sí mismo
cuando nada, cuando nadie ya habla,
cuando las estrellas y los rostros son secreciones neutras
de un mundo que ha perdido
su memoria de ser mundo?

Quizá un lenguaje para los finales
exija la total abolición de los otros lenguajes,
la imperturbable síntesis
de las tierras arrasadas.

O tal vez crear un habla de intersticios,
que reúna los mínimos espacios
entreverados entre le silencio y la palabra
y las ignotas partículas sin codicia
que sólo allí promulgan
la equivalencia última
del abandono y el encuentro.

***

Roberto Juarroz (1925-1995)Undécima poesía vertical (1988) – Onzième poésie verticale (Le Cormier, 1989) – Traduit de l’espagnol par Fernand Verhesen.

~ par schabrieres sur octobre 5, 2021.

16 Réponses to “Roberto Juarroz – Nous n’avons pas de langage pour les fins…”

  1. Oh Juarroz, toujours un cadeau! Merci merci.

    Aimé par 3 personnes

  2. Juarroz, un cadeau ? C’est du consumérisme poétique, ça ! Je ne sache pas que ce site soit un marché. Il faut croire qu’il y a des amatrices de poésie comme il y a des amatrices de langoustes !

    Aimé par 1 personne

  3. Un constat implacable, et ce poème de Juarroz est un constat implacable, n’est jamais un cadeau mais une sommation !

    Aimé par 1 personne

    • Pauvre Marion… Elle restitue au mot cadeau son sens initial, elle l’applique à la poésie et elle se fait ramasser. Pourquoi un cadeau ne serait-il pas une sommation ? Nos journées passent dans l’attente consciente ou inconsciente de « cadeaux du Ciel », de sommations révolutionnaires. Ne vous démontez pas jolie Marion, votre « cadeau » je l’ai bien compris.

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  4. Je ne veux pas me moquer de vous, Regis Duffour, mais avec un nom pareil on est dans la boulangerie il me semble, on s’occupe de sa prochaine fournée, on ne perd pas son temps à défendre une pauvre femme qui attend le poème du jour comme on attend le Père Noël. Il y a des choses plus urgentes, non ? Un cadeau, une sommation ? Non, là vous poussez un peu loin le bouchon, vous déraisonnez. Mes salutations.

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    • De deux choses l’une. Ou Marion n’avait pas les mots pour exprimer son vif sentiment et on est de plein pied dans le sujet du poème, dans la compassion de l’auteur. Ou par paresse elle a réagi avec spontanéité. Nous sommes tous « paresseux », nous ne prenons pas toujours soin de nos formulations. Mais cette « paresse » n’exclue pas un ressenti très fort, peut-être plus fort que le vôtre, que le mien.
      Or si vous vous avez le sentiment que je déraisonne et pas vous, c’est que la société vous donne un blanc seing pour mépriser les gens à l’emporte pièce, sans aucune précaution. Je comprends votre souci des mots mais je ne vois pas pourquoi il excluerait de la prudence sur l’autre. Pour ma part je suis convaincu que Marion aime sincèrement ce poète. Et pas dans un sens consumériste. Je sais que la souffrance est la chose la plus commune dans ce monde…

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  5. Aucun mépris de ma part, Regis Duffour, mais que voulez-vous, il y a des gens « disruptifs », des garçons turbulents qui, à l’école primaire, tirent sur les cheveux de leurs petites voisines, qui foutent le bordel. La prudence, l’économie, la mesure, très peu pour moi.

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  6. La poésie est très très peu lue et vous le savez bien… Alors quand on tombe sur une lectrice est-ce qu’on ne doit pas la préserver comme un joyau d’une sensibilité rare? Sinon il ne vous reste que des adversaires… et la guerre de tous contre tous c’est précisément le programme des Maîtres du monde…

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  7. Protégeons les lecteurs et les lectrices de poésie, une espèce rare et menacée, OUI, vous avez raison. Militons pour la LPLLP, pour la Ligue de protection des lecteurs et lectrices de poésie. Excellente idée. Régis ! Voulez-vous être président ?

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    • Ne le prenez pas de façon ironique ! Qui vous parle de militantisme ? Enfin… Il aurait mieux valu que Marion Dorval s’exprime… Un échange de près de 10 messages pour un mot, un seul mot… Je me demande ce qu’elle en pense ?

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  8. Ne le prenez pas de façon ironique ! Qui vous parle de militantisme ? Enfin… Il aurait mieux valu que Marion Dorval s’exprime… Un échange de près de 10 messages pour un mot, un seul mot… Je me demande ce qu’elle en pense ?

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  9. C’est tout le plaisir de l’échange, Régis. Un plaisir en voie de disparition. Échanger au lieu de s’invectiver. Qu’en pense Marion ? D’abord, pense-t-elle ? Et si elle pense, ne pourrait-on pas lui suggérer de se présenter à la présidence de la LPLLP qu’elle pourrait porter elle-même sur les fonts baptismaux ? Qu’en pensez-vous ?

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    • Bon et bien ce sera sans elle et c’est dommage. Vous négligez le geste. Vous focalisez trop sur le mot. Sa présence ici et son geste (laisser un commentaire même bref), ce n’est pas anodin. Je continue à croire que si nous étions tous les trois attablés avec de bonnes bouteilles de vin, ce ne serait pas inintéressant…

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  10. Sauf pour elle 🙂

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  11. Inintéressant pour Marion, fort possible ! Voyez-vous, Régis, j’habite une caravane dans le fond de la Creuse, je jure comme un charretier, j’ai de mauvaises manières à table, et côté alcool je ne bois que du gros rouge qui tache faute de moyens. Moi et Marion, ça ne collerait sans doute pas, non. Pas le même milieu social. Facteur aggravant : je suis Gilets jaunes. Et pour la poésie, je me suis arrêté à Paul Géraldy. Un vrai cancre !

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