Grégory Rateau – Ils sont là ventre à terre…

•juillet 5, 2022 • Laisser un commentaire

Ils sont là ventre à terre
léchant la botte du plus assassin
reniant les lichens de l’innocence
pour signer sur de douillets coussins
Leurs noms interchangeables
déjà usés sans prendre en âge
Privés de colonne vertébrale
ils s’acharnent à museler
Ce qui, en nous
est frère du divin

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

Constant Tonegaru – Rétrospection

•juillet 3, 2022 • Laisser un commentaire

J’attends que les vaisseaux partis vers un horizon de terre sans point cardinal
m’apportent l’image où serrant la crosse du fusil comme un violon
j’ai arrêté le boston dissonant que je faisais valser dans ma tête
avec un petit bruit qui au-delà des lignes a éteint je ne sais qui avec sa cigarette.

Au moment où j’ouvrais des boîtes de conserve à la baïonnette,
préoccupé par la faim, par des surfaces de terre et des intentions mystiques,
je coupais des hommes banals de dimensions diverses
qui désertaient vers l’inconnu sous la pression des données statistiques.

La nuit s’étalait comme un drap sur un brancard avec un mourant
mais des flocons aux reflets de naphtaline se glissaient quand même
à l’endroit où avec un petit bruit on éteint une vie et une cigarette
en attendant de détruire la dernière cargaison d’essence.

De l’absence de mes bateaux aux flancs oints de goudron
coulés peut-être sous l’effet de tant de neiges silencieuses, je n’ai crainte ;
sur mes boucles je garde encore quelques flocons d’une neige qui n’a pas fondu
assez pour écrire un poème.

***

Constant Tonegaru (1919-1952)Plantations / Plantații (Abordo, 2022) – Traduit du roumain par Stéphane Lambion.

 

Philippe Jaccottet – Sur les pas de la lune

•juillet 2, 2022 • Laisser un commentaire

M’étant penché en cette nuit à la fenêtre,
je vis que le monde était devenu léger
et qu’il n’y avait plus d’obstacles. Tout ce qui
nous retient dans le jour semblait plutôt devoir
me porter maintenant d’une ouverture à l’autre
à l’intérieur d’une demeure d’eau vers quelque chose
de très faible et de très lumineux comme l’herbe :
j’allais entrer dans l’herbe sans aucune peur,
j’allais rendre grâce à la fraîcheur de la terre,
sur les pas de la lune je dis oui et je m’en fus…

***

Philippe Jaccottet (1925-2021)L’Ignorant (Gallimard, 1958)

Jacques Prevel – Je suis venu pour ne pas te laisser mourir…

•juillet 1, 2022 • Laisser un commentaire

Je suis venu pour ne pas te laisser mourir
Car tu étais triste et semblable à moi-même
Tes yeux s’étaient creusés de fièvre et tes larmes coulaient
Sur tes joues pâles et livides
Tu avais joué avec mépris ta beauté
Tu avais joué comme je sais le faire avec la vie
Et c’était un soir d’Hiver
C’était une nuit d’Hiver avec la neige éteinte et prostituée sur le pavé
Comme toute une tendresse prostituée comme notre amour agonisant
A la limite de ce jeu dont l’empreinte est l’infortune
Et notre vie définitive et mortelle au paroxysme
Notre désir au paroxysme nous avait brûlé comme la neige

***

Jacques Prevel (1915-1951)Poèmes pour toute mémoire (Jacques Haumont, 1947)

René Daumal – Le prophète

•juin 30, 2022 • 2 commentaires

L’enfant qui parlait au nom du soleil
allait par les rues du village mort,
les rats couraient vers ses pieds nus
lorsqu’il s’arrêtait aux carrefours.

L’enfant appela d’une voix pleine de galères,
de voiles blanches et de poissons volants,
et les hommes changés en pierre
s’éveillèrent en grinçant

C’était l’aube annoncée par les flèches sifflantes
des joyeux archers du voisinage,
les hommes venaient, chacun portant sa nuit
comme on porte une ombrelle.

Ils s’accroupirent autour de l’enfant,
et leurs gros yeux rouges riaient,
et leurs larges bouches crachaient
du sable à travers les dents.

L’enfant qui parlait au nom du soleil
dit: « N’écoutez plus le chant du coq stupide »,
et les hommes aux longues lèvres se tapaient
le derrière sur les pavés.

L’enfant dit: « Vous riez, vous riez,
mais lorsque vous vous éveillerez
avec du sang plein les oreilles,
alors, vous ne rirez plus. »

Sa tête tomba, écrasante et chaude
sur l’épaule d’une jeune femme ;
elle crut qu’il voulait l’embrasser
et se mit à rire d’effroi.

« Vous riez, vous riez, lui dit-il,
— et les vieux montraient leurs crocs jaunes —
votre rire n’est pas l’aumône
que réclame la Gueule céleste.

Il lui faut vos nourrissons,
vos nez fraîchement coupés,
Il lui faut une moisson
d’orteils pour son souper.

Elle rit, elle rit, la grande Gueule,
elle brille, elle grésille,
vous riez, vous riez, épouvantable aïeule,
mais bientôt, grand-mère, vos fils et vos filles
ne riront plus, ne riront plus.
Vous riez sous vos parasols de nuit,
ils vont craquer, ils vont craquer,
entendez rire la grande Gueule,
car bientôt vous ne rirez plus. »

***

René Daumal (1908-1944)Revue Le grand jeu, N° II, Printemps 1929

Yòrgos Markòpoulos – Cherchons

•juin 30, 2022 • Laisser un commentaire

Cherchons un peu d’amour, comme les pauvres
qui vont s’offrir des couvertures à la foire.

«La sérénité, ça ne s’achète pas, te disais-je,
et les gens sont dans une solitude pareille
à deux cargos noirs ancrés
l’après-midi dans un port de province».

C’est après que nous nous sommes aimés, comme les manchots des trains,
dans leur monde à part, incendiés par la foule maladroite.

Puis tu as disparu, comme ça se fait, en douce.

Un crépuscule visqueux traînait dans les rues.

On entendait un disque on ne savait d’où.
La voix tombait, montait, tombait, montait,
comme un homme ivre, pressé, titubant.
Le type de la rue d’en haut dont la femme,
disait-on, était morte, et la fille de la folle.

Des chansons fatiguées sont tombées, par terre sans doute, se brisant
comme du verre jeté par un voleur.

Comment puis-je faire encore un poème sur toi ?
Il faut des mots oubliés
comme la robe que tu jetas
la dernière année du lycée, devenant femme.

Il faut des pierres primitives, sauvages. Et moi
je ne suis pas marin, pour chercher sur les côtes.

Et puis les pierres, je n’y connais rien.

***

Yòrgos Markòpoulos (né à Messini, Grèce en 1951) – Traduit du grec par Michel Volkovitch.

Tristan Cabral – Quand je serai parti…

•juin 29, 2022 • Laisser un commentaire

Quand je serai parti
je ne veux pas que le soleil se colore de sang
je ne veux pas que meurent les arbres de Judée

mais que le chant des louves
veille sur les hommes seuls
mais qu’on demande à ceux qui restent
s’ils savent
où la douceur s’est réfugiée

qu’on refuse d’abjurer
et que partout la liberté insiste !…

d’où je ne serai plus
il faudra bien qu’il neige
je serai dans l’odeur des œillets
dans la douleur des arbres
je serai dans les mains habilleuses des morts
et sur tous les chemins d’un Peuple de Beauté
et je dirai des mots qui sentent encore les pommes

et je dirai des mots
qui me rendront les jours perdus
et je dirai des mots de feu
des mots de violoncelle
et de miséricorde…

Toulon / Le Revest, le 2 février 1997

***

Tristan Cabral (1944-2020)Poésie 1 / Vagabondage, N° 14, Juin 1998

Découvert ici

Henri Abril – Sur le toit

•juin 28, 2022 • Un commentaire

Vivre ce n’est pas vivre
la gorge nouée face au miroir,
sur le plancher des vaches
enceintes poussées vers l’abattoir

Vivre ce n’est pas comme
avoir toutes les nuits été rêvé
par l’immanence des oracles,
par une pucelle aux yeux délavés

J’étais né au pivot de l’automne
pour me baigner dans la fange salutaire
de l’amour et de l’amitié, puis vieillir
avec les refuzniks de tout inventaire

Me voilà nu sur le toit, un pinceau de lune
titille mon âme désossée,
ma verge témoin des joyeux naufrages,
mourir ne sera pas ma dernière pensée

***

Henri Abril (né à Mataró, Espagne, en 1947)Ratures et dérades (La Nerthe, 2022)

Radu Bata – Avant que la fin du monde ne vous embrase sur la bouche

•juin 27, 2022 • Laisser un commentaire

(portrait d’une fille qui nous ressemble)

l’humanité est comme un moineau fou
qui mange des feuilles d’absinthe
pour réparer
sa glycémie
un remède salutaire
comme une compresse
de camomille
sur un cœur blessé

de toute façon
à partir d’un certain âge
les merveilles sont délavées
les mirages plus réfléchis
les bonheurs bien plus jaunes
et la vie est un petit être
prêt à se faire un
changement de sexe

on n’y peut rien
sauf renverser la table
de multiplication
pour sauver les lettres
de l’alphabet biographique
et pousser les comptes
du progrès global
dans la fosse d’orchestre

car il est grand temps
de cocufier la réalité pathétique
qui insulte les sens
cette réalité qui quantifie le songe
et légifère le vent
au bénéfice des calories
fabriquées à la chaîne
sur l’échelle de Darwin

***

Radu Bata

Grégory Rateau – Valentine

•juin 21, 2022 • Un commentaire

Pourquoi nier la dette puisque je la traîne
ce sale gosse livré à lui-même
crispe ses deux petites forces
et regarde de biais
toutes ces gueules d’édentés
futurs tueurs d’éternité
leurs rires aussi colorés que le vice
incapables de pitié
brisent rêves et espoirs
pour en faire le négoce

Que lui dire à ce petit enragé
le soir venu bercé dans sa fausse sécurité
rompu comme un esclave
au jazz de la dernière chance
ses cannes battent, cherchent la brèche
même ses chaussures de marque
ne ramèneront pas
sa drôle
sa Valentine

Quand de nombreuses Saint Valentin plus tard
je t’ai perdu au cœur
de mes horizons blafards
puis les nuits d’été parfois
quand la rue dansante délivre cet air bête
et me fait baisser la tête
je martèle à mon tour les mots rejetés ou rivés
à la chaîne
je crois les entendre
oui, ce sont bien elles tes deux petites cannes au rythme de la fête

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

 
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secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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