John Cowper Powys – La fin

•décembre 1, 2022 • Laissez un commentaire

Ainsi voici la fin –
Nous nous vidons de notre sang, dos au mur.
Les rats et les belettes du destin
Nous dévorent le foie avec la bile,
Et le coeur à coups de crocs venimeux,
Arrachent à notre solitude
Les blanches racines de la souffrance,
Pincent en nous la corde du nerf enfoui
De l’amour de la terre et de la vie,
Nous rongent la chair jusqu’à l’os.

Est-ce vraiment la fin ?
Non.
Un rideau qui tombe
Sur deux, trois drames humains qui s’achèvent.
La comédie qu’applaudissent les grands dieux
Au Théâtre de l’Espace
A l’esprit pour scène
Et l’âme pour piste de danse !
Ô masques de la peur,
Masques de la débauche et du dégoût,
Qui nous abreuvez de vains discours et de sarcasmes
Aux crevasses de la terre !
Fin de la scène –
Où monte cet escalier ?
Où mène ce passage ?
Et cette porte ? Qui sait ? Qui sait ?

Les rats qui sans relâche
Rongeaient la membrure et les rivets
Du vaisseau souffrance
Ici s’arrêtent, à bout de souffle.
Les rats par milliers fuient le navire
Qui se dirige vers la haute mer
Et tourne la proue de sa lèvre sanguinolente
Vers l’éternité !

*

The ultimate

So this is the ultimate —
That we bleed with our backs to the wall,
While the rats and weasels of fate
Eat at our liver and gall;
Eat at our hearts with teeth of bane,
And tug at the sick white roots of pain
Where every man’s alone,
And scrape a tune on the deep nerve-string
That is love and life and everything,
And gnaw our flesh to the bone.

Is this the ultimate?
No! This is nothing at all!
Some human dramas stop with this;
With this some curtains fall.
But the play that the high gods love
In their Theatre of Space
Has the mind, the mind for the stage thereof
And the soul for its dancing place!
Oh shapes of terror and fear,
Oh shapes of loathing and lust,
That gibber and jibe at us here
Ye break earth’s shallow crust.
Far back that stage recedes —
Who knows where that stairway goes?
Who knows where that passage leads?
And that door? Who knows? Who knows?

For the rats that again and again
Gnaw at each rib and joint
Of the vessel of our pain
Stop gasping at this point;
And in crowds they flee from the ship
That steers for the open sea
And turns the prow of its bleeding lip
Towards eternity!

***

John Cowper Powys (1872-1963)Criste marine – Vingt poèmes traduits par Jean-Yves Cadoret.

Découvert ici

Jean Follain – La bête

•novembre 30, 2022 • Laissez un commentaire

Assise en un corps de logis
où conduisent d’anciens chemins
vit une bête
qui n’attend rien du monde
des pièces communiquent
des portes se ferment
et des nuits s’approchent
dans le parfum d’un acacia.
Toutes les bêtes de son espèce
vivent en elle.

*

The Beast

Sitting in an apartment house
where ancient paths lead
a beast lives
who expects nothing from the world
the rooms connect
the doors close
and nights come near
in the smell of an acacia.
All the beasts of her species
live in her.

***

Jean Follain (1903-1971)Exister (Gallimard, 1947) – Transparence of the World (Copper Canyon Press, 2003) – Translated by W.S. Merwin.

Robinson Jeffers – Nerfs

•novembre 29, 2022 • 4 commentaires

Avez-vous remarqué le curieux accroissement de l’exaspération
Des nerfs humains ces dernières années ? Pas seulement en Europe,
Où des raisons existent, mais partout ; une corde ou un filet
Est déployé, une tension plus resserrée ;
Peu d’esprits sont aujourd’hui sains ; presque personne
Ne semble écouter le fracas, écouter…
Et le souhaiter, avec une sorte de furieuse
Sensibilité.
Ou alors est-ce que nous ressentons
Dans l’air une concentration de quelque chose qui haïsse
L’humanité ; et dans l’éclair de la tempête nous nous voyons
Nous-mêmes avec trop de pitié et les autres trop clairement ?
Bon, c’est février, dix-neuf cent trente-neuf.
Nous comptons maintenant les mois ; nous devons compter les jours.
Il semble temps de trouver quelque chose hors de nos
Propres nerfs pour trouver un appui.

*

Nerves

You have noticed the curious increasing exasperation
Of human nerves these late years? Not only in Europe,
Where reasons exist, but universal; a rope or a net
Is being hauled in, a tension screwed tighter;
Few minds now are quite sane; nearly every person
Seems to be listening for a crash, listening…
And wishing for it, with a kind of enraged
Sensibility.
Or is it what we really feel
A gathering in the air of something that hates
Humanity; and in that storm-light see
Ourselves with too much pity and the others too clearly?
Well: this is February, nineteen-three-nine
We count the months now; we shall count the days.
It seems time that we find something outside our
Own nerves to lean on.

***

Robinson Jeffers (1887-1962)Mara ou Tu peux en vouloir au soleil (Unes, 2022) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cédric Barnaud.

William Carlos Williams – Le poème

•novembre 28, 2022 • Laissez un commentaire

Il est tout entier
dans le chant. Une chanson.
Rarement une chanson. Il devrait

être une chanson. Fait de
détails, de guêpes,
une gentiane – quelque chose
d’immédiat, des ciseaux
ouverts, les yeux
d’une femme – aux aguets,
centrifuge, centripète.

*

The Poem

It’s all in
the sound. A song.
Seldom a song. It should

be a song — made of
particulars, wasps,
a gentian — something
immediate, open
scissors, a lady’s
eyes — waking
centrifugal, centripetal

***

William Carlos Williams (1883-1963) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Cadoret.

Découvert ici

André Dhôtel – Aveu

•novembre 27, 2022 • 2 commentaires

J’écris rien que pour retrouver
en quel lieu j’eus la révélation
parce que j’ai oublié ce lieu
ainsi que toute révélation.

Alors selon l’usage
je célèbre l’inconnu
pour tant bien que mal
assurer mon existence.

C’est l’utilité des fantômes
que de figurer ce qui
n’a jamais eu de figure
et se doit de naître un jour.

Rien n’existe que révélé
dans le vide le plus parfait
de nos heures déficientes.
Pour le moment notre solitude
est une preuve indiscutable
du nécessaire avenir
de nos images dénudées.

***

André Dhôtel (1900-1991)Poèmes comme ça (Le Temps qu’il fait, 2000)

Paul Vallée – Artefacts

•novembre 26, 2022 • Laissez un commentaire

Son musée a trouvé place
Dans une ancienne école
Dans des locaux
Dont il s’attend à être expulsé
D’un jour à l’autre

G. D. est le crétin de service –
Il en faut toujours un –
Préposé à la conservation
De « la mémoire poétique de notre temps »

Chaque fois que nous nous rencontrons
Toujours par hasard
Il me demande :
« Tu n’aurais pas quelque chose pour moi
Un manuscrit par exemple
Comme ça je pourrais l’exposer sous verre »
(G. D. croit vraiment honnêtement servir la poésie)

Le musée de G. D. est un véritable bazar
Où s’entassent manuscrits poèmes originaux
Photos tableaux
In-folio porte-plume médaillons
Tasses assiettes et autres colifichets
(On y trouve même un caleçon et une paire de chaussettes sales
Ayant appartenu à un poète distingué)

Dernièrement G. D. a insisté plus qu’à l’habitude :
« Dis tu n’aurais pas quelque chose pour moi ? »

À la fin
Il a mis tant d’insistance à me convaincre
Que je l’ai entraîné chez moi

En fouillant dans une pile de vieux papiers
Que je destinais à la décharge
J’ai trouvé un poème manuscrit complètement raté et sans titre

Peut-être qu’une fois sous verre
Me suis-je alors dit sans rire
Ce poème aura-t-il enfin sa chance

Quand j’ai remis la précieuse pièce de collection
À G. D.
Ce dernier m’a remercié chaleureusement
Avant de m’annoncer le déménagement prochain
De son musée
Dans une ancienne église désaffectée

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)

Salvatore Quasimodo – Île

•novembre 17, 2022 • Laissez un commentaire

Je n’ai que toi, coeur de ma race.

L’amour que j’ai de toi m’attriste,
ô ma terre, quand le soir laisse filer
d’obscurs parfums d’oranges,
de lauriers roses et que, serein,
le torrent charrie des roses qu’il emporte
presque jusqu’à l’embouchure.

Mais quand je me tourne vers tes rives
et qu’une douce voix chantante
s’élève d’une rue pour m’appeler craintive
je ne sais si me touche l’enfance ou l’amour
ou l’angoisse d’autres cieux
et je me cache dans les choses perdues.

*

Isola

Io non ho che te
cuore della mia razza.

Di te amore m’attrista,
mia terra, se oscuri profumi
perde la sera d’aranci,
o d’oleandri, sereno,
cammina con rose il torrente
che quasi n’è tocca la foce.

Ma se torno a tue rive
e dolce voce al canto
chiama da strada timorosa
non so se infanzia o amore,
ansia d’altri cieli mi volge,
e mi nascondo nelle perdute cose.

***

Salvatore Quasimodo (1901-1968)Et soudain c’est le soir (Librairie Elisabeth Brunet, 2005) – Traduit de l’italien par Patrick Reumaux.

Thomas Wyatt – Certains oiseaux…

•novembre 16, 2022 • Laissez un commentaire

Certains oiseaux ont la vue si parfaite
Qu’ils fixent le soleil droit dans les yeux ;
Pour d’aucuns ses rayons sont si odieux
Qu’ils vivent dans la nuit la plus complète.
Pour d’autres, la lumière est une fête,
Ils jouent sans cesse à s’approcher du feu
Et c’est la mort qu’ils trouvent dans leur jeu.
Je suis comme eux, hélas, — c’est ma planète.
Devant ses yeux je sens finir ma vie
Mais n’ai nul coin obscur où me tapir
Puisque partout me suit le souvenir,
Et donc, les yeux brumeux, rougis, bouffis,
Je la regarde sans me rassasier,
Et je sais que je cours vers le brasier.

*

Some fowls there be that have so perfect sight
Again the sun their eyes for to defend;
And some because the light doth them offend
Do never ‘pear but in the dark or night.
Other rejoice that see the fire bright
And ween to play in it, as they do pretend,
And find the contrary of it that they intend.
Alas, of that sort I may be by right,
For to withstand her look I am not able
And yet can I not hide me in no dark place,
Remembrance so followeth me of that face.
So that with teary eyen, swollen and unstable,
My destiny to behold her doth me lead,
Yet do I know I run into the gleed.

***

Thomas Wyatt (1503-1542) – Traduit de l’anglais par André Markowicz.

Découvert ici : https://www.facebook.com/andre.markowicz

Paul Chaulot – Campagne

•novembre 15, 2022 • Un commentaire

Tant de paix sous le boisseau,
tant de périls dans l’amande,
tant de fureur dans un bruit d’ailes,
tant de ténébreux hasards
au-devant de la fourmi.

Tant de ciel pour un cyprès,
tant d’alarmes pour une source,
tant d’oubli pour une eau vive.

Tant et tant de routes prêtes
à m’égarer à ma porte.

Faut-il qu’à toi je m’arrête,
pourpre du coquelicot,
seuil secret de ma demeure,
seuil mouvant de ma demeure ?

Si je pouvais vous franchir,
fossés profonds de l’été,
droit j’irais à ma frayeur.

Mais derrière les monts
l’innocence est ma ville.

***

Paul Chaulot (1914-1969)Soudaine écorce (Seghers, 1967)

Sándor Petőfi – Derrière moi, la belle forêt bleue du passé…

•novembre 14, 2022 • Laissez un commentaire

Derrière moi, la belle forêt bleue du passé,
Devant moi, les beaux semis verts de l’avenir ;
Toujours loin, sans me distancer,
Toujours près, sans que je puisse y parvenir.
Ainsi, sur la grand-route, je vais errant,
Dans ce désert luxuriant,
Abattu et toujours errant
Au sein de l’éternel présent.

*

Mögöttem a múlt szép kék erdősége,
Előttem a jövő szép zöld vetése;
Az mindig messze, és mégsem hagy el,
Ezt el nem érem, bár mindig közel.
Ekkép vándorlok az országuton,
Mely puszta, vadon,
Vándorlok csüggedetten
Az örökkétartó jelenben.

***

Sándor Petőfi (1823-1849)Nuages et autres poèmes (Sillage, 2013) – Traduit du hongrois par Guillaume Métayer.

 
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secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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