Stephen Crane – Dans le désert

•octobre 17, 2021 • Laisser un commentaire

Dans le désert
j’ai vu une créature, nue, bestiale,
qui, accroupie sur le sol,
tenait son coeur entre ses mains
et le dévorait.
Je lui ai dit : « Est-ce bon, mon amie ? »
« C’est amer, amer », répondit-elle ;

« Mais je l’aime
parce que c’est amer
et parce que c’est mon coeur. »

*

In the desert
I saw a creature, naked, bestial,
Who, squatting upon the ground,
Held his heart in his hands,
And ate of it.
I said, “Is it good, friend?”
“It is bitter—bitter,” he answered;

“But I like it
“Because it is bitter,
“And because it is my heart.”

***

Stephen Crane (1871-1900)The Black Riders and Other Lines (Copeland & Day, 1895) – Les cavaliers noirs et autres poèmes (La Différence/Orphée, 1993) – Traduit de l’anglais par Paule Noyart.

Rade Drainac – La faim

•octobre 16, 2021 • Un commentaire

Ma faim est infinie et mes mains toujours vides.

La nuit le long des rues de la ville je porte la lune sur le bout des doigts
et abandonne ma tristesse sous les fenêtres des femmes perdues.

Je donnerais tout mais je n’ai rien.
Ma faim est infinie et mes mains toujours vides.

***

Rade Drainac (1899-1943) – Traduit du serbe par Boris Lazić.

Yves Gosselin – L’exécution

•octobre 15, 2021 • Laisser un commentaire

On ne tue jamais pour moins que l’or
Je dis qu’on ne tue jamais pour moins

Et alors l’on tue !

Maintenant les sphères
Il me faut les crever
Comme on crève de mauvais abcès de fièvre
 
J’attends Dieu avec ma dernière arme
L’ennui
 
À Mézières
On n’a pas prévu d’exécution publique
C’aurait indisposé le préfet 
Je suis le plus jeune pensionnaire
Dans les annales judiciaires du département
Je laisserai des traces vrai

Avec le bourreau
Tout se passera dans les formes
Il y aura l’azur ce jour-là
Comme une lame inusable
Et sous l’offense la terre sous mes pieds
Ramollira un peu
Puis on me jettera dans une fosse commune
Selon mon vœu
Où les morts ne sont même plus dénombrés
Où de temps en temps on me jettera
Un os
Comme on fait avec les chiens aux abois
De l’Enfer véritable
Et cet endroit sera encore préférable
Au tombeau du poète
À sa solitude et à son silence
De faux carnassier
Avec ces misérables fleurs à mâcher
Avec ces fleurs
Qui implosent toujours sur les tombes !
 
Ni la petite prostituée de Sedan
Qui un jour m’a peut-être transmis
La syphilis et la folie
Ni Dieu ni Satan
Ni le procureur de la République française
Ni la chose jugée
Ni ceux de là-bas
Les maîtres du secret et de la vérité
Ni la patience de se perdre
Ni le hasard de se trouver
Ni les poisons lentement distillés
Par les plus grandes déraisons
Qui sont aussi parfois raisons
De se perdre enfin
Ni vous ni rien ni personne
Ne peut donner aujourd’hui la mesure
De mon âme
 
Je me moque de tous vos jugements
 
Ils viennent me chercher ce matin
 
HACHICHYYIN
 
Il n’y a plus que vous
Il n’y a plus que moi
 
Et cette incitation au meurtre
                                                    Mézières , le 12 août 1871

***

Yves Gosselin (né en 1959 à Sherbrooke, Canada)La mort d’Arthur Rimbaud (Le Noroît, 2005)

Grégory Rateau – Ils ne m’ont rien pris…

•octobre 14, 2021 • Laisser un commentaire

Ils ne m’ont rien pris
Ils ne m’ont rien laissé
J’ai traversé de longs sommeils
Où parfois la figure de l’ami
S’imprimait sur un tissu de lin blanc
Mais au réveil
Seuls restaient des regrets
Et l’éternité à vivre sans illusions

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

Jean-Pierre Schlunegger – Décembre

•octobre 13, 2021 • Laisser un commentaire

La nuit gouverne les branchages de mon coeur
Je vous parle à travers la brume et la distance,
Terre immobile où rien n’est vrai
Que ce murmure d’eau qui chante.

Plus vieux mais non vieilli,
J’ai le regard de l’enfant solitaire
Qui reflète longtemps les étangs et les arbres.
Il dure à l’épreuve, le coeur,
Malgré la nuit si longue.

Mon chant profond n’est que la pluie aux tresses pâles,
Mon chant n’est qu’un murmure sans paroles,
Et l’on dirait parfois la phrase interminable
Du vent qui se disperse à travers la campagne.

***

Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964) – Oeuvres (Editions de l’Aire, 1978)

Jean-Pierre Schlunegger – Je marche vers le jour…

•octobre 13, 2021 • Laisser un commentaire

Je marche vers le jour
Vers la voûte où se cristallise la lumière
Des hautes glaces de la nuit,
Où les visages mal-aimés se transfigurent
Où le cri de la mort s’étire et devient chant.

Plus rien ne pèse sur la soie des jours qui s’aiment.

Je m’éveille à l’air pur, je crois à l’innocence,
L’après-midi serein, les feuilles dans les bois.
Je m’éveille à l’air pur, je crois aux mains légères
Qui déchirent la brume odorante des baies.
Je m’éveille aux regards, aux lèvres de la pluie
Je n’entends plus frapper les rames de la mort…

Mais le ciel charbonné
Mais les murs cochonnés
La lessive qui fume
Encrassant le soleil
La barbe qui sent mauvais
La cigarette éteinte
Tout ce mal qui est là
Et qui ne passe pas.
Tout de suite il faudrait aimer
Avant que l’amour ne s’oublie…

***

Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964)

Tristan Cabral – Le somnambule

•octobre 12, 2021 • Un commentaire

Je garde sous la peau mon costume de mort
avec à l’intérieur le long poignard de l’aube
ma voix se couvre mon ombre et moi nous sommes seuls
et je laisse sur l’eau des blessures insensées

Je suis à bout de peau je fais des métiers d’absence
je descends dans le corps des oiseaux somnambules
j’éteins les ombres blanches sur le miroir des morts
et la couleur du monde s’est perdue en chemin

Je vois le ciel pendu à des crochets de plomb
je vois des marées mortes dans le sang blanc des algues
et sur les seuils de pierre des bracelets d’oiseaux

Dans un désert de peau je guette un enfant fou
je vois dans les bûchers des émeutes de miroirs
et le même visage à toutes les fenêtres….

***

Tristan Cabral (1944-2020) Revue Faire-part 1982

Grégory Rateau – Elle est là…

•octobre 8, 2021 • Laisser un commentaire

Elle est là
L’angoisse glissée entre tes doigts
Celle qui déclenche Le geste
Aligne les mots
Dans un ordre préexistant
à ta naissance
Où tous les soleils te reconnaissent

Sans elle
C’est la sensation d’une faim démoniaque
Et ces perceptions glauques
Durant cette nuit définitive
Mais comment renouer avec la Muse ?
Regagner ce territoire solaire
Entre ton carnet vide et ce cendrier plein de poèmes

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

Manuel Bandeira – Désenchantement

•octobre 7, 2021 • Laisser un commentaire

J’écris des vers comme on pleure
De découragement… de désenchantement…
Ferme mon livre, si ce jour
Tu n’as aucune raison de pleurer.

Mon vers est sang. Volupté ardente…
Tristesse éparse… Remords vain…
Il me brûle les veines. Amer et chaud,
Il coule, goutte à goutte, de mon coeur.

Et dans ces vers de rauque angoisse
Comme des lèvres la vie s’en va,
Laissant une âcre saveur dans la bouche.

– J’écris des vers comme on meurt.

*

Desencanto

Eu faço versos como quem chora
De desalento… de desencanto…
Fecha o meu livro, se por agora
Não tens motivo nenhum de pranto.

Meu verso é sangue. Volúpia ardente…
Tristeza esparsa… remorso vão…
Dói-me nas veias. Amargo e quente,
Cai, gota a gota, do coração.

E nestes versos de angústica rouca,
Assim dos lábios a vida corre,
Deixando um acre sabor na boca.

Eu faço versos como quem morre.

Teresópolis, 1912.

***

Manuel Bandeira (1886-1968)As cinzas das horas (1917) – Poèmes (Seghers, 1960) – Traduit du portugais (Brésil) par Luis Annibal Falcao, F.H. Blank-Simon et l’auteur.

Découvert ici

Yòrgos Thèmelis – Le filet des âmes

•octobre 6, 2021 • Laisser un commentaire

Nous tombons de plus en plus bas,
Nous tombons sans bruit, nous sombrons
Toujours plus au fond
Des ténèbres.

Nous sommes pris dans l’amour
Comme dans un filet.

Nous tombons
Dans cette nuit de lumière,
Cette terre, cette passerelle,
Cette échelle de secours en suspens.

Dans ce filet des âmes.

Fait d’éclat, d’éblouissement,
De soudaine
Absence.

***

Yòrgos Thèmelis (1900-1976)Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945-2000 (Poésie/Gallimard, 2000) – Traduit du grec par Michel Volkovitch.

 
PAGE PAYSAGE

Blog littéraire d'Etienne Ruhaud ISSN 2427-7193

anthonyhowelljournal

Site for art, poetry and performance.

azul griego

The blue and the dim and the dark cloths / Of night and light and the half light

Au-dessus d'un million de toits roses, Sabine Aussenac

Pour dire le monde…par Sabine Aussenac, professeur agrégée d'allemand et écrivain.

Nichole Hastings Art

The Truth Will Set You Free

En toutes lettres

Arts et culture

A nos heurs retrouvés

“Elle dit aussi que s'il n'y avait ni la mer ni l'amour personne n'écrirait des livres.” Marguerite Duras

Luis Ordóñez

Realizador y guionista

Waterblogged

Dry Thoughts on Damp Books

BIBLIOTECANA

Ana Maria Tomescu

Rhapsody in Books Weblog

Books, History, and Life in General

Romenu

Over literatuur, gedichten, kunst, muziek en cultuur

Acuarela de palabras

Compartiendo lecturas...

Perles d'Orphée

Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie

renegade7x

Natalia's space

Cahiers Lautréamont

Association des Amis Passés Présents et Futurs d'Isidore Ducasse

366 Weird Movies

Celebrating the cinematically surreal, bizarre, cult, oddball, fantastique, strange, psychedelic, and the just plain WEIRD!

Fernando Calvo García

Poeta con pasión

The Tragedy of Revolution

Revolution as Hubris in Modern Tragedy

Le Trébuchet

Chroniques par C. M. R. Bosqué

Book Around the Corner

The Girl With the TBR Tattoo

lyrique.roumaine

poètes roumains des deux derniers siècles

Anthony Wilson

Lifesaving Poems

Messenger's Booker (and more)

Primarily translated fiction and Australian poetry, with a dash of experimental & challenging writing thrown in

Reading in Translation

Translations Reviewed by Translators

Ricardo Blanco's Blog

Citizen of Nowhere

Digo.palabra.txt

Literatura para generaciones pixeladas

AFROpoésie

Le site des poésies africaines

La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

L'Histoire par les femmes

L'Histoire par les femmes veut rappeler l’existence de ces nombreuses femmes qui ont fait basculer l’histoire de l’humanité, d’une manière ou d’une autre.

Traversées, revue littéraire

Poésies, études, nouvelles, chroniques

Le Carnet et les Instants

Le blog des Lettres belges francophones

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature Portes Ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

L'atelier en ligne

de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

%d blogueurs aiment cette page :