Alejandra Pizarnik – Fille du vent

•janvier 16, 2022 • Laisser un commentaire

Ils sont venus.
Ils envahissent le sang.
Ils sentent les plumes,
le dénuement,
les larmes.
Mais toi tu nourris la peur
et la solitude
comme deux petits animaux
perdus dans le désert.

Ils sont venus
mettre le feu à l’âge du rêve.
Ta vie est un adieu.
Mais toi tu étreins
comme la vipère folle de mouvement
qui ne se trouve qu’elle-même
parce qu’il n’y a personne.

Toi tu pleures sous tes larmes,
tu ouvres le coffre de tes désirs
et tu es plus riche que la nuit.

Mais il fait tant de solitude
que les mots se suicident.

*

Hija del viento

Han venido.
Invaden la sangre.
Huelen a plumas,
a carencias,
a llanto.
Pero tú alimentas al miedo
y a la soledad
como a dos animales pequeños
perdidos en el desierto.

Han venido
a incendiar la edad del sueño.
Un adiós es tu vida.
Pero tú te abrazas
como la serpiente loca de movimiento
que sólo se halla a sí misma
porque no hay nadie.

Tú lloras debajo del llanto,
tú abres el cofre de tus deseos
y eres más rica que la noche.

Pero hace tanta soledad
que las palabras se suicidan.

***

Alejandra Pizarnik (1936-1972)Les aventures perdues (1958) – Œuvre poétique (Actes Sud, 2005) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle.

Charles Cros – Inscription

•janvier 15, 2022 • Un commentaire

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Eclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.

***

Charles Cros (1842-1888)Le collier de griffes (posthume, 1908)

Thierry Metz – L’endurance…

•janvier 14, 2022 • Laisser un commentaire

L’endurance (la vie ?) n’est plus autre chose, peut-être, que de maintenir nos visages dans le jour, enfouis dans les heures.
Mais nous ne sommes là que par instants. Fugitivement. Du regard. Seulement du regard.

***

Thierry Metz (1956-1997)L’homme qui penche (Opales/Pleine page, 1997)

Michel-Ange – Canzone

•janvier 13, 2022 • Un commentaire

Tout ce qui nait vient à mourir
avec le temps ; sous le soleil
nulle chose ne reste vive.
S’évanouissent douleurs et peines,
les esprits des hommes, leur verbe.
Quant à nos anciennes lignées,
autant dire ombres au soleil, au vent fumé.
Comme vous nous fûmes des hommes,
tristes et joyeux, comme vous ;
et maintenant, vous le voyez, nous sommes
de la terre au soleil, sans vie.

Toute chose vient à mourir.
Jadis nos yeux étaient intacts,
chaque orbite avait sa lumière ;
ils sont affreux, vides, éteints :
voilà ce que le temps apporte.

*

Chiunche nasce a morte arriva
nel fuggir del tempo; e ’l sole
niuna cosa lascia viva.
Manca il dolce e quel che dole
e gl’ingegni e le parole;
e le nostre antiche prole
al sole ombre, al vento un fummo.
Come voi uomini fummo,
lieti e tristi, come siete;
e or siàn, come vedete,
terra al sol, di vita priva.

Ogni cosa a morte arriva.
Già fur gli occhi nostri interi
con la luce in ogni speco;
or son voti, orrendi e neri,
e ciò porta il tempo seco.

***

Michel-Ange (1475-1564)Poèmes (Poésie/Gallimard, 1992) – Traduit de l’italien par Pierre Leyris.

Paul Vallée – L’histoire

•janvier 12, 2022 • Laisser un commentaire

Occupant une chambre du monde
Où mon art fait chaque jour un sort
Aux discours des tyrans des charlatans et des démons
Chambre que l’on pourrait croire indestructible
Si celui qui l’habitait n’était un simple mortel
Me réclamant de quelques mots jugés incorruptibles
Ai-je pour autant œuvré contre le Temps
Contre ses Puissances ?
Mettant chaque jour à l’épreuve à ma table
Les mots rigoureusement choisis
N’ai-je pas misé aussi sur une entreprise mortelle ?
N’ai-je pas failli comme les autres ?
Pariant sur de courtes victoires
Ou sur des défaites
Qui n’étaient à première vue
Que retraites stratégiques
Escomptant là un regain et
Un accroissement de forces ?

Valeureux soldat d’Alexandre
Ou guerrier des Thermopyles
Croisé marchant sur Jérusalem
Juge siégeant au Tribunal de l’Inquisition
Et accusateur de Galilée
Complice de Cortés et de ses massacres
Dans le Nouveau Monde
Communard ou encore révolutionnaire d’Octobre
Participant à la prise du Palais d’Hiver
Maquisard ou tortionnaire surgi du fond des temps
Je n’aurai été dans le bien comme dans le mal
Un acteur de l’Histoire
Mais ce scripteur dénonçant son emprise
Sur les esprits
Voué dans une chambre du monde
À des accomplissements
Dont l’Histoire ne fut qu’une péripétie qu’un malheureux épisode
Inscrivant mes trop courtes victoires et mes cuisantes défaites
Dans cette langue implacable qui est aussi celle des dieux

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)

Pablo Neruda – Valse

•janvier 11, 2022 • Laisser un commentaire

Je touche la haine comme une poitrine diurne,
moi sans arrêt, de vêtement en vêtement j’arrive
de loin endormi.

Je ne suis, ne sers, ne connais personne,
je n’ai pas d’armes de mer ni de bois,
je ne vis pas dans cette maison.

De nuit et d’eau ma bouche est pleine.
La durable lune détermine
ce que je n’ai pas.

Ce que j’ai est au milieu des vagues.
Un rayon d’eau, un jour pour moi :
un horizon ferré.

Il n’y a pas de ressac, il n’y a pas de bouclier, il n’y a pas de costume,
il n’y a pas d’insondable solution particulière,
ni de vicieuse paupière.

Je vis par à-coups et d’autres fois je continue.
Je touche tout à coup un visage et il m’assassine.
Je n’ai pas le temps.

Ne me cherchez pas alors en remontant
l’habituel fil sauvage ou la
sanglante plante grimpante.

Ne m’appelez pas : ma mission est celle-là.
Ne demandez pas mon nom ni mon état.
Laissez-moi au milieu de ma propre lune,
sur mon terrain blessé.

*

Vals

Yo toco el odio como pecho diurno,
yo sin cesar, de ropa en ropa vengo
durmiendo lejos.

No soy, no sirvo, no conozco a nadie,
no tengo armas de mar ni de madera,
no vivo en esta casa.

De noche y agua está mi boca llena.
La duradera luna determina
lo que no tengo.

Lo que tengo está en medio de las olas.
Un rayo de agua, un día para mí:
un fondo férreo.

No hay contramar, no hay escudo, no hay traje,
no hay especial solución insondable,
ni párpado vicioso.

Vivo de pronto y otras veces sigo.
Toco de pronto un rostro y me asesina.
No tengo tiempo.

No me busquéis entonces descorriendo
el habitual hilo salvaje o la
sangrienta enredadera.

No me llaméis: mi ocupación es ésa.
No preguntéis mi nombre ni mi estado.
Dejadme en medio de mi propia luna,
en mi terreno herido.

*

Waltz

I touch hatred like a covered breast;
I without stopping go from garment to garment,
sleeping at a distance.

I am not, I’m of no use, I do not know
anyone; I have no weapons of ocean or wood,
I do not live in this house.

My mouth is full of night and water.
The abiding moon determines
what I do not have.

What I have is in the midst of the waves,
a ray of water, a day for myself,
an iron depth.

There is no cross-tide, there is no shield, no costume,
there is no special solution too deep to be sounded,
no vicious eyelid.

I live suddenly and other times I follow.
I touch a face suddenly and it murders me.
I have no time.

Do not look for me when drawing
the usual wild thread or the
bleeding net.

Do not call me: that is my occupation.
Do not ask my name or my condition.
Leave me in the middle of my own moon
in my wounded ground.

***

Pablo Neruda (1904-1973) – Troisième résidence 1935-1945Résidence sur la terre (Gallimard, 1969) – Traduit de l’espagnol (Chili) par Guy Suarès – Translated by ?

Roberto Juarroz – Périodiquement…

•janvier 10, 2022 • 3 commentaires

Périodiquement,
il faut faire l’appel des choses,
vérifier une fois de plus leur présence.
Il faut savoir
si les arbres sont encore là,
si les oiseaux et les fleurs
poursuivent leur invraisemblable tournoi,
si les clartés cachées
continuent de pourvoir la racine de la lumière,
si les voisins de l’homme
se souviennent encore de l’homme,
si dieu a cédé
son espace à un remplacement,
si ton nom est ton nom
ou déjà le mien,
si l’homme a terminé son apprentissage
de se voir de l’extérieur.

Et en faisant l’appel
il s’agit de ne pas se tromper :
aucune chose ne peut en nommer une autre.
Rien ne doit remplacer ce qui est absent.

*

Periódicamente,
es necesario pasar lista a las cosas,
comprobar otra vez su presencia.
Hay que saber
si todavía están allí los árboles,
si los pájaros y las flores
continúan su torneo inverosímil,
si las claridades escondidas
siguen suministrando la raíz de la luz,
si los vecinos del hombre
se acuerdan aún del hombre,
si dios ha cedido
su espacio a un reemplazante,
si tu nombre es tu nombre
o es ya el mío,
si el hombre completó su aprendizaje
de verse desde afuera.

Y al pasar lista
es preciso evitar un engaño:
ninguna cosa puede nombrar a otra.
Nada debe reemplazar a lo ausente.

***

Roberto Juarroz (1925-1995) – Duodécima poesía vertical (1991) – Douzième poésie verticale (Orphée/La Différence, 1993) – Traduit de l’espagnol par Fernand Verhesen.

Luc Dietrich – Savoir…

•janvier 9, 2022 • 2 commentaires

Savoir si nous devons suivre ce chemin dont le but est nulle part, ce chemin ensablé d’orages, noyé par endroits des marais de peines où nous glissons, où nous souffrons la noyade, la morsure des bêtes dans le grand velours noir de l’eau indéchirable. Mais ce chemin affleure à la lumière entre deux vases.

***

Luc Dietrich (1913-1944)Poésies (Editions du Rocher, 1996)

André Laude – L’absent

•janvier 8, 2022 • 2 commentaires

Ne me cherchez pas dans les musiques de foire
Ne me cherchez pas dans la lumière des meetings
Où les hommes composent une seule et vaste et mouvante
Tapisserie d’yeux de poings de cœurs
Où les femmes protègent les roses de l’avenir
Dans les serres chaudes du sang

Ne me cherchez pas sous les pierres
Dans la foule qui rit et tonne
Je ne suis pas l’homme qui repose
La paume épanouie comme une étoile de mer
Sur le ventre de son amour
Je ne suis pas l’adolescent aux doigts rougis par le gel
Qui arrive deux heures trop tôt au rendez-vous
Pour la douce joie inquiète de l’attente

Ne me cherchez pas au milieu des oiseaux
Que l’aube colore légèrement
Sur le lourd navire des avoines
En marche vers le soleil
Toutes voiles dehors

Je suis derrière les grilles de la neige
Je suis dans les terrains vagues du silence
Avec les ombres couvertes d’écailles
Dans la haute tour déserte de l’air
Je suis avec le vent
Dans la poussière tranchante que fait le vent

***

André Laude (1936-1995)Riverains de la douleur (Verdier, 1981)

Valeriu Stancu – J’ai peur

•janvier 7, 2022 • Un commentaire

Le matin, quand j’entends les cloches
Des églises
Qui carillonnent les vallées de l’attente
J’ai peur ;
J’ai peur que le printemps
N’écrase avec le sommeil des bourgeons
Les épaules ailées des enfants.

À midi, quand j’entends les cloches
Qui déchirent les sanctuaires
Des cathédrales
J’ai peur ;
J’ai peur que l’été
Ne tarisse les rêves du fleuve
Amarré dans le vol des goélands.

Le soir, quand j’entends les cloches
Des vêpres
Qui sculptent le crépuscule des agrions
J’ai peur ;
J’ai peur que l’automne
Ne déchiquette le cœur des poètes
Avec des feuilles vénéneuses.

À minuit, quand j’entends les cloches
De l’apocalypse
Qui réveillent l’illusion des souvenirs
J’ai peur ;
J’ai peur que l’hiver
Ne fige dans ton âme
L’écho des mots jamais prononcés.

*

Mi-e teamă

Dimineţile,
cînd aud clopotele bisericilor
ce carilonează văile aşteptării
mi-e teamă;
mi-e teamă ca primăvara
să nu strivească,
să nu risipe
cu somnul mugurilor
umerii înaripaţi ai copiilor.

La amiază,
cînd aud clopotele
ce destramă sanctuarele
catedralelor
mi-e teamă;
mi-e teamă ca vara
să nu sece visele fluviului
amarate în zborul goelanzilor.

Seara,
cînd aud clopotele
vecerniilor
care sculptează crepusculul libelulelor
mi-e teamă;
mi-e teamă ca toamna
să nu sfîşie inima poeţilor
cu frunze veninoase.

În miezul nopţii,
cînd aud clopotele
apocalipsei
care trezesc iluzia amintirilor
mi-e teamă;
mi-e teamă ca iarna
să nu împietrească în sufletul tău
ecoul cuvintelor nicicînd rostite.

***

Valeriu Stancu (né à Iassy, Roumanie en 1950)Voix Vives (Bruno Doucey, 2021)

 
PAGE PAYSAGE

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