Frédéric Jacques Temple – Attention…

•septembre 26, 2020 • Un commentaire

Attention
à ne pas éteindre
en toi
le soleil.

Si tu n’es pas sage
je t’enfermerai
dans le béton
de fausses pyramides
où bat toujours
sous l’imposture
mon cœur d’enfant
sauvage.

***

Frédéric Jacques Temple (1921-2020)Par le sextant du soleil (Bruno Doucey, 2020)

Roberto Juarroz – Chacun s’en va…

•septembre 25, 2020 • Laisser un commentaire

Chacun s’en va comme il peut,
les uns la poitrine entrouverte,
les autres avec une seule main,
les uns la carte d’identité en poche,
les autres dans l’âme,
les uns la lune vissée au sang
et les autres n’ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.

Chacun s’en va même s’il ne peut,
les uns l’amour entre les dents,
les autres en se changeant la peau,
les uns avec la vie et la mort,
les autres avec la mort et la vie,
les uns la main sur l’épaule
et les autres sur l’épaule d’un autre.

Chacun s’en va parce qu’il s’en va,
les uns avec quelqu’un qui les hante,
les autres sans s’être croisés avec personne,
les uns par la porte qui donne ou semble donner sur le chemin,
les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans l’air,
les uns sans avoir commencé à vivre
et les autres sans avoir commencé à vivre.

Mais tous s’en vont les pieds attachés,
les uns par le chemin qu’ils ont fait,
les autres par celui qu’ils n’ont pas fait
et tous par celui qu’ils ne feront jamais.

*

Cada uno se va como puede,
unos con el pecho entreabierto,
otros con una sola mano,
unos con la cédula de identidad en el bolsillo,
otros en el alma,
unos con la luna atornillada en la sangre
y otros sin sangre, ni luna, ni recuerdos.

Cada uno se va aunque no pueda,
unos con el amor entre dientes,
otros cambiándose la piel,
unos con la vida y la muerte,
otros con la muerte y la vida,
unos con la mano en su hombro
y otros en el hombro de otro.

Cada uno se va porque se va,
unos con alguien trasnochado entre las cejas,
otros sin haberse cruzado con nadie,
unos por la puerta que da o parece dar sobre el camino,
otros por una puerta dibujada en la pared o tal vez en el aire,
unos sin haber empezado a vivir
y otros sin haber empezado a vivir.

Pero todos se van con los pies atados,
unos por el camino que hicieron,
otros por el que no hicieron
y todos por el que nunca harán.

***

Roberto Juarroz (1925-1995) Segunda poesía vertical (1963) – Poésie verticale (Fayard, 1989) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier.

Al Berto – Fantômes

•septembre 24, 2020 • Laisser un commentaire

On a frappé à la porte
Tu n’as pas ouvert
Tu convoquais à ce moment la blancheur des dés prêts à être lancés
Et le corbeau de Monsieur Poe
Ainsi que la noirceur maléfique des mères de Melville
Et les pas autour du marcheur éthiopien
Et les femmes de la Patagonie qui sont assises en fin de journée au bord d’insondables glaciers.
Tu suivais avec extase le parcours de celui qui achetait des revues, du tabac, des souvenirs,
Et voyait les trains s’enfuir dans la gare de Munich.
Mais la rue dans laquelle je te retrouve et je te perds,
Garçon auquel on a oublié de dire que tu avais encore du papier, bon à être froissé entre les dents.
C’est vrai, on a frappé à la porte mais tu ne pouvais pas ouvrir,
Dans cette maison où seule survit la mémoire trouble des poèmes aimés,
Plus personne, plus rien,
Par-delà le mur de boue et la boîte à chaussure remplie de syllabes précieuses,
Et une petite table avec un albatros empaillé pour surveiller ton âme.
Dans un coin de la pièce, la cigarette continue de brûler,
Au bout des doigts de ton portrait caché,
Derrière le canapé,
Tourné vers le mur,
Comme toi couvert de moisissures, de craintes et d’ennui.

***

Al Berto (1948-1997) – Traduit du portugais par ?

Jules Supervielle – Encore frissonnant…

•septembre 23, 2020 • Un commentaire

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoile en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

***

Jules Supervielle (1884-1960)La fable du monde (Gallimard, 1938)

Jean-Claude Pirotte – La matinée s’avance à petits pas…

•septembre 22, 2020 • Laisser un commentaire

la matinée s’avance à petits pas et c’est
encore la même besogne de vitrier
ou de raccommodeur de porcelaine
le même ouvrage de plus en plus délicat
auquel il faut se livrer sans délai :
repriser la mémoire étamer l’espérance
restaurer les éclats d’une lucidité qu’ébranle
chaque nuit davantage un vertige sournois
et le merle moqueur de l’ancienne rengaine
n’est de nul secours ni la tourterelle voisine
puisque bâtir sur rien la nouvelle journée
ou plutôt non, la relever des ruines
d’hier afin de décliner les sempiternelles
prémisses de son effondrement, c’est ton lot

***

Jean-Claude Pirotte (1939-2014) – Faubourg (Le Temps qu’il fait, 1996)

Valentin Dolfi – Un grand poète

•septembre 21, 2020 • Laisser un commentaire

Que fais-tu au juste voyons voir dit Mihaela
trois heures de télévision tu t’affaires
dans la bibliothèque trois heures tu lis et voilà
ton temps qui passe quand tu ne peux plus écrire
tu as l’air d’une mite raidie par le froid sur le cadre
de la fenêtre et tu n’es même pas un grand poète
tu as les yeux aqueux et vides tu as encore bu que vais-je
faire de toi que vais-je dire à tes parents
les pauvres ils sont si âgés personne n’en prend soin
dans cet état personne ne leur demande
s’ils ont mangé un bout bientôt ils mourront et toi
si indifférent tu ne vois pas que notre fille
a grandi tu ne vois pas qu’elle porte une mini-jupe aujourd’hui
et voilà comme ta vie s’en va et tu n’es même
pas un grand poète comme Nichita Stănescu

*

Un mare poet

Ce faci tu de fapt hai să vedem zice Mihaela
te uiţi trei ore la televizor îţi faci de
lucru în bibliotecă trei ore citeşti şi uite
cum îţi trece timpul când nu mai poţi să scrii
arăţi ca o molie înţepenită de frig pe rama
ferestrei şi nici măcar nu eşti un mare poet
ai ochii apoşi şi goi iar ai băut ce-o să mă
fac cu tine ce-o să le spun părinţilor tăi
săracii sunt atât de bătrâni nimeni nu are grijă
de ei în situaţia asta nimeni nu-i întreabă
dacă au mâncat ceva mâine-poimâine mor şi tu
eşti atât de indiferent nu vezi că fata noastră
a crescut nu vezi că astăzi poartă minijupă
şi uite cum îţi trece viaţa şi nici măcar
nu eşti un mare poet aşa ca Nichita Stănescu

***

Valentin Dolfi (né en 1961 à Râmnicu Vâlcea, Roumanie)Ma poésie comme biographie (Fotografii de familie) (2017) – Traduit du roumain par Gabrielle Danoux.

Myriam Montoya – Je viens de la nuit

•septembre 20, 2020 • Laisser un commentaire

Je viens de la nuit

Du rugissement de fauves
à l’affût
De la fuite par les mille portes
de l’obscurité

Je viens du feu
De la pulsation du cœur

Je viens des cantiques
du sommeil

Du culte des morts

Des enfants cachés
dans les arbustes du crépuscule

Je viens seule
agitant des rameaux
invoquant des rayons

Je viens de la nuit qui enfin
darde ses langues phosphorescentes

Je viens seule
passant la ligne du temps
avec le souffle de mon frère
qui vibre dans l’espace

*

Vengo de la noche

Del rugido de fieras
acechantes
De la huida por mil puertas
de la oscuridad

Vengo del fuego
de los latidos del corazón

Vengo de los cánticos
del sueño

Del culto de los muertos

De los niños ocultos
entre los arbustos del crepúsculo

Vengo sola
agitando ramos
invocando rayos

Vengo de la noche que al fin
arroja sus lenguas fosforescentes

Vengo sola
cruzando la línea del tiempo
con el aleteo vibrante
de mi hermano en el espacio

***

Myriam Montoya (née en 1963 à Bello, Colombie)Traces/Huellas (L’Oreille du Loup, 2009) – Traduit de l’espagnol (Colombie) par Stéphane Chaumet.

Lambert Schlechter – Et c’est cet épuisement…

•septembre 19, 2020 • Laisser un commentaire

et c’est cet épuisement
qui sème la zizanie dans les molécules
et on ne sait plus vraiment quoi faire
on demande réparation au sommeil
mais le sommeil n’y peut rien
le sommeil n’est pas vraiment compétent
pour les molécules
et ainsi, de jour en jour
on n’est pas prêt pour le jour
on se réveille le matin
et le réveil cause un tel épuisement
que l’on retourne se coucher aussitôt
et pendant ce temps les mulets s’ensablent
les chameaux s’engourdissent, la caravane stagne
les feuillets que nous attendons n’arriveront pas
le poème qui dira muettement le souhait
d’aller dans ta chambre fleurie
ne sera jamais lu, ni par toi, ni par personne

***

Lambert Schlechter (né en 1941 à Luxembourg)L’envers de tous les endroits (Phi, 2010)

Valerio Magrelli – J’habite mon cerveau

•septembre 18, 2020 • Laisser un commentaire

J’habite mon cerveau
comme un calme propriétaire ses terres.
Tout le jour mon travail
c’est qu’elles fructifient,
mon fruit qu’elles travaillent.
Avant d’aller dormir
je me penche et les regarde
avec la pudeur de l’homme
envers sa propre image.
Mon cerveau m’habite
comme un calme propriétaire ses terres.

*

Io abito il mio cervello

Io abito il mio cervello
come un tranquillo possidente le sue terre.
Per tutto il giorno il mio lavoro
è nel farle fruttare,
il mio frutto nel farle lavorare.
E prima di dormire
mi affaccio a guardarle
con il pudore dell’uomo
per la sua immagine.
Il mio cervello abita in me
come un tranquillo possidente le sue terre.

***

Valerio Magrelli (né en1957 à Rome)Ora serrata retinae (Feltrinelli, 1980) – Traduit de l’italien par Francis Catalano et Antonella D’Agostino.

Luis Cernuda – Laisse-moi cette voix

•septembre 17, 2020 • Laisser un commentaire

Laisse-moi cette voix qui est mienne,
De même qu’on laisse à la pampa
Ses buissons de désir,
Ses fleuves secs qui pendent des rochers.

Laisse-moi vivre comme une épée rouillée
Sans poignée, sur un lit de nuages ;
Je ne veux rien savoir de la gloire envieuse,
De sa queue, de ses cornes de cendres.

J’avais un anneau de lune
Allongée dans la nuit au début de l’automne ;
Je l’ai donné à un mendiant
Si jeune que ses yeux étaient deux lacs.

Mes amis, je m’y noyai ;
Là je dors où jamais je ne m’éveille.
Qu’il est triste que je ne sache rien de moi ;
Donne la guitare pour y mettre mes larmes.

*

Déjame esta voz

Déjame esta voz que tengo
lo mismo que a la pampa le dejan
sus matorrales de deseo
sus ríos secos colgando de las piedras.

Déjame vivir como acero mohoso
sin puño tirado en las nubes
no quiero saber de la gloria envidiosa
con rabo y cuernos de ceniza.

Un anillo tuve de luna
tendida en la noche a comienzos de otoño
lo di a un mendigo tan joven
que sus ojos parecían dos lagos.

Me ahogué en fin amigos
ahora duermo donde nunca despierte
no saber más de mí mismo es algo triste
dame la guitarra para guardar las lágrimas.

***

Luis Cernuda (1902-1963)Los placeres prohibidos (1931) – Les plaisirs interdits (Presses Sorbonne Nouvelle, 2010) – Traduit de l’espagnol par Françoise Étienvre, Serge Salaün, Zoraida Carandell, Laurie-Anne Laget.

 
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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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