Marc Baron – Qui peut juger ton poème…

•juillet 9, 2020 • Un commentaire

qui peut juger ton poème
sinon le poème lui-même
Il te connaît par cœur
il sait si tu triches
si tu fais des manières
si tu joues au malin
si tu veux éblouir ton monde
par des entourloupes et des tours de passe-passe

ton poème
Il veut
à tout prix
à pleines mains
à pleins poumons
que tu entres sous terre
que tu descendes plus bas que ta vie même
mais sans forcer de quelque manière que ce soit
les couches souterraines qui font de toi
un poète

sois patient
enferme-toi
ne te montre plus
descends dans ta boue vivante
et cherche les mots qui te font cruellement défaut
pour que ton poème soit un mystère de la création
et non une brillante et lamentable tromperie

alors tu sauras
et toi seul
en remontant des profondeurs
en retrouvant la lumière exigeante
en regardant ton poème en face
si ton humilité fut à la hauteur de ton devoir

15 mai 2020

***

Marc Baron (né en 1946 à Valence)

Alexandre Pouchkine – Au poète

•juillet 8, 2020 • 2 commentaires

Poète, n’attends rien des faveurs du vulgaire.
L’extase et l’ovation bruyante n’ont qu’un temps ;
qu’un sot juge ton œuvre ou que le peuple en rie,
toi, demeure serein, taciturne et constant.

Tu es roi : vis donc seul. Par de libres chemins
Va seul où te conduit librement ton esprit,
prenant soin de polir le fruit de tes pensées,
sans fixer de salaire à la belle prouesse.

Ton salaire est en toi. Tu es juge suprême,
plus sévère qu’un autre à censurer ton œuvre.
Es-tu satisfait, scrupuleux artisan ?

Satisfait ? Laisse alors la plèbe t’insulter
et cracher sur l’autel où crépite ta flamme
ou, par enfantillage, ébranler ton trépied.

*

Поэту

Поэт! не дорожи любовию народной.
Восторженных похвал пройдет минутный шум;
Услышишь суд глупца и смех толпы холодной,
Но ты останься тверд, спокоен и угрюм.

Ты царь: живи один. Дорогою свободной
Иди, куда влечет тебя свободный ум,
Усовершенствуя плоды любимых дум,
Не требуя наград за подвиг благородный.

Они в самом тебе. Ты сам свой высший суд;
Всех строже оценить умеешь ты свой труд.
Ты им доволен ли, взыскательный художник?

Доволен? Так пускай толпа его бранит
И плюет на алтарь, где твой огонь горит,
И в детской резвости колеблет твой треножник.

*

To the Poet

Poet, you must not prize the people’s love:
Its shouts of praise die down a moment after.
Be always tranquil, steadfast and aloof
From fools’ critique and public’s heartless laughter.

You are a tsar: live, then, alone. And walk
At will the open highway of ideas,
Bring forth the fruits your free mind cherishes,
And do not seek reward for perfect work.

It lies in you. You are your truest critic;
You judge your work more sternly than the rest.
Exacting artist, are you contented with it?

Are you? Then let the rabble raise its fist
And spit upon the flame that lights your sanctum
And shake your tripod in its childish tantrum.

1830

***

Alexandre Pouchkine (1799-1837)Poésies (Poésie/Gallimard, 1994) – Traduit du russe par Louis Martinez – Selected Poetry (Penguin, 2020) – Translated by Antony Wood.

Paul Vallée – Je suis…

•juillet 7, 2020 • Laisser un commentaire

À C.

Je suis le secret éventé des sources
Empoisonnées depuis l’Origine
Je suis la transparence
Qui a trompé le fantôme du Christ
Un soir d’errance
Je suis la hache du Retour
Démembrant le corps du Ressuscité
Je suis la question
À laquelle midi ne répondra jamais
Je suis le fossoyeur des langues mortes
Exhumant les secrets de la vie admirable
Je suis l’antépénultième dans la phrase
Que l’Homme ne prononcera jamais
Je suis le couperet
Tombant sur les décrets
Des vieilles hérésies
Sur les têtes blanches
De la compromission infernale
Je suis la jugulaire qu’on ne tranchera jamais
Faute de preuves adverses
Je suis le nombre d’or
À jamais décompté
Je suis le médicament des démons capricieux
Que l’on fait fondre sous les langues de feu
Je suis la rage étendue de toute dissidence
Dans le cercle de la vie enclose
Je suis la nuit nulle prospérant sans aide
Des auxiliaires de la nuit inventive
Je suis le tunnel de l’azur accompli
Sous la terre son bolide de feu
Propulsé par de toutes jeunes démences
Je suis la combustion lente des Écritures
Sur la table plane du Rêve
Je suis le maillon faible de l’interminable chaîne
Des causes perdues
Qui jamais ne se rallie
Au grand Incommunicable
Je suis la planche de salut vermoulu
Flottant sur les eaux
De la rumeur répandue
Je suis le soubassement de mort dynamité
De la maison inconnue
Je suis dans le temps indéterminé
D’une folie raisonnante
La main détroussant les cadavres glorieux
Qui s’épanouissent grâce aux silences honteux
Je suis la dernière métastase du cancer de Dieu
Proliférant dans les os des saints déterrés
Je suis l’Incréé
Accrédité par les planètes lointaines
Je suis la tête qui ne sera jamais rapportée
Flottant dans l’éther de la subversion assumée
Je suis le fantôme retourné
L’agent de la Grâce perdue
Recruté par de très anciennes intelligences
Je suis le feu des grandes répudiations
Alimentant le brasier géant
Où brûlent les millions de corps
Des anges déchus
Je suis le sablier
Retrouvé parmi les objets perdus du Temps
Je suis le couteau dans la plaie de la vie refermée
Je suis l’incendiaire de la maison de la folie
Échappant aux flammes glacées de la Raison mortelle
Je suis le tueur de la seconde perdue
Le grand négateur des éternités minuscules
Établies dans les principautés du Temps
Je suis l’assassin sans mobile ni victime
Le témoin sanguinaire à la barre du néant
Je suis ce que vous ne serez jamais
Je suis le sang de la vie promise
Sur la page déchirée
Du Grand livre des absences motivées

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)Autodestruction

Norge – Réveil

•juillet 6, 2020 • Un commentaire

Le petit jour poreux
qui efflue,
réhabite
nos vitreuses pensées

On s’entoge encore une fois
du faux habit de soi-même.

On replâtre le masque d’hier
à ce visage trop frileux
de sa nudité.

On reprend sa vie – pliée
sur un fauteuil
au pied du lit –
comme un vêtement qu’on soigne.

On inventorie la risqueuse
monnaie des paroles qu’il faudra dire,

la trouble marchandise
des gestes qu’il faudra faire.

Pour demeurer la dupe
de son signalement.

Et chacun trouve naturel
de n’être pas devenu
un autre.

***

Norge (1898-1990) Plusieurs malentendus (1926) – Œuvres poétiques (1923-1973) (Seghers, 1978)

Roger Milliot – Ville

•juillet 5, 2020 • Laisser un commentaire

On cherche en vain son ciel
Dans le regard de ceux
A qui l’on demande une rue
Où trouver l’amitié d’un arbre,
Ces rues comme des sarcophages
Où l’on vient essayer sa mort
Monde de chenilles arpenteuses
Glissement souple des échines
L’un contre l’autre répété
Tiédeur corrosive des foules
Toutes ces vies parallèles
Sans horizon pour les joindre
Dans les cités d’indifférence

Ils appellent fraternité la cohabitation
Ils refusent le halo autour des choses
Coupés les cheminements du feu
Terni de cendre l’héritage
Pitié pour les oreilles sourdes au chant du monde
Pour les œillères mises à l’homme de trait,
Qui ne verra le ciel qu’à sa lucarne
Et ceux pour qui le temps est à tuer.

***

Roger Milliot (1927-1968)Qui ? (Mòstra del Larzac, 1969)

Blanca Varela – Curriculum Vitae

•juillet 4, 2020 • Laisser un commentaire

Disons que tu as gagné la course
et que le prix
était une autre course
que tu n’as pas bu le vin de la victoire
mais ton propre sel
que tu n’as jamais écouté de vivats
mais des aboiements de chiens
et que ton ombre
ta propre ombre fut ta seule
et déloyale concurrente.

*

Curriculum Vitae

Digamos que ganaste la carrera
y que el premio
era otra carrera
que no bebiste el vino de la victoria
sino tu propia sal
que jamás escuchaste vítores
sino ladridos de perros
y que tu sombra
tu propia sombra fue tu única
y desleal competidora.

***

Blanca Varela (1926-2009) – Traduit de l’espagnol (Pérou) par Stéphane Chaumet.

Alain Bosquet – Rome

•juillet 3, 2020 • Laisser un commentaire

Le pangolin, bleu comme le tangage,
effectue son entrée
dans Saint-Pierre de Rome.
Il dit :
« Je prends tous les pouvoirs,
au nom du grand espace,
des volcans révoltés,
de l’univers qui est déçu.
J’excommunie les hommes :
les uns redeviendront orties,
les autres blattes. »
Vêtu de pourpre,
il fait pendre un évêque à chaque réverbère
et, le Tibre s’étant arrêté,
il dévore le Christ.

***

Alain Bosquet (1919-1998)Venez venez l’absence est une volupté (Gallimard, 1967)

Jerzy Ficowski – Je n’ai pas su sauver…

•juillet 2, 2020 • Laisser un commentaire

Je n’ai pas su sauver
une seule vie

Je n’ai pas su arrêter
une seule balle

je tourne donc dans les cimetières
qui ne sont pas
je cherche des mots
qui ne sont pas
je cours

à l’aide sans qu’on m’appelle
au secours trop tardif

je veux arriver à temps
même à contretemps

*

Nie zdołałem ocalić
ani jednego życia

nie umiałem zatrzymać
ani jednej kuli

więc krążę po cmentarzach
których nie ma
szukam słów
których nie ma
biegnę

na pomoc nie wołaną
na spóźniony ratunek

chcę zdążyć
choćby poniewczasie.

*

I did not manage to save
A single life

I did not know how to stop
A single bullet

And I wander around cemeteries
Which are not there
I look for words
Which are not there
I run

To help where no one called
To rescue after the event

I want to be on time
Even if I am too late

***

Jerzy Ficowski (1924-2006)Odczytanie Popiołów (1979) – Tout ce que je ne sais pas (Buchet-Chastel, 2005) – Traduit du polonais par Jacques Burko – Translated by Keith Bosely & Krystyna Wandycz.

Gunvor Hofmo – Je veux rentrer

•juillet 1, 2020 • Laisser un commentaire

Je veux lever les yeux vers les étoiles
sur une mer brillante dans la nuit
qui chante, chante :
belle est la nuit
beau est le jour,
aucun d’eux ne périra !

Je veux revenir habiter parmi les hommes –
tel un aveugle
transpercé dans l’obscurité
par l’éclat interstellaire du deuil.

*

Jeg vil hjem

Jeg vil se mot stjernene
over nattblank sjø
som synger, synger:
Deilig er natten,
deilig er dagen,
ingen av dem skal dø!

Jeg vil hjem til menneskene –
som en blind
gjennomstråles i mørket
av sorgens stjerneskinn.

*

I want to go home

I want to gaze towards the stars
over the night-shining sea
that is singing, singing:
Wonderful is the night,
wonderful is the day, not one of them will die!

I want to go home to the humans –
like a blind man
is transilluminated in the dark
by sorrow´s starlight

***

Gunvor Hofmo (1921–1995)Jeg vil hjem til menneskene (1946) – Tout de la nuit est sans nom (Rafaël de Surtis, 2009) – Traduit du norvégien par Pierre Grouix et Grete Kleppen – Translated by Howard Medland.

Georges Séféris – Mais que cherchent-elles, nos âmes…

•juin 30, 2020 • Laisser un commentaire

Mais que cherchent-elles, nos âmes, à voyager ainsi
Sur des ponts de bateaux délabrés,
Entassées parmi des femmes blêmes et des enfants qui pleurent,
Que ne peuvent distraire ni les poissons volants
Ni les étoiles que les mâts désignent de leur pointe ;
Usées par les disques des phonographes,
Liées sans le vouloir à d’inopérants pèlerinages,
Murmurant en langues étrangères des miettes de pensées ?

Mais que cherchent-elles, nos âmes, à voyager ainsi
De port en port
Sur des coques pourries ?

Déplaçant des pierres éclatées, respirant
La fraîcheur des pins plus péniblement chaque jour,
Nageant tantôt dans les eaux d’une mer
Et tantôt dans celles d’une autre mer,
Sans contact,
Sans hommes,
Dans un pays qui n’est plus le nôtre
Ni le vôtre non plus.

Nous le savions qu’elles étaient belles, les îles
Quelque part près du lieu où nous allions à l’aveuglette,
Un peu plus bas, un peu plus haut,
A une distance infime.

*

What are they after, our souls, traveling
on the decks of decayed ships
crowded in with sallow women and crying babies
unable to forget themselves either with the flying fish
or with the stars that the masts point out at their tips?
Grated by gramophone records
committed to non-existent pilgrimages unwillingly,
they murmur broken thoughts from foreign languages.

What are they after, our souls, traveling
on rotten brine-soaked timbers
from harbor to harbor?

Shifting broken stones, breathing in
the pine’s coolness with greater difficulty each day,
swimming in the waters of this sea
and of that sea,
without the sense of touch
without men
in a country that is no longer ours
nor yours.

We knew that the islands were beautiful
somewhere round about here where we are groping
a little lower or a little higher,
the slightest distance.

***

Georges Séféris (1900-1971) – Poèmes (1933-1955) (Poésie/Gallimard, 2009) – Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki – George Seferis: Collected Poems, 1924–1955 (Princeton University Press, 2014) – Translated by Edmund Keeley and Philip Sherrard.

 
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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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