Grégory Rateau – Qui sont-ils ?

•novembre 17, 2021 • 3 commentaires

Qui sont-ils ?
Ceux que nos proches convoquent d’outre-tombe
Pour justifier une ride
Une dépendance de rien
Ou un succès d’estime

Ils ne sont pas grand chose
Mythes sans fondation
Inconnus sans adresse
Poussière noire balayée au fil du patronyme
Et malmenée par les unions indignes

Leur sang ruissellerait
À profusion dans nos veines
Foutaises !
Ils ne ressemblent plus à rien
Sinon à une poignée de raisins secs

Pourtant aux heures les plus sombres
Je les entends
Leurs imprécations furieuses
Qui vous cueillent au berceau
Et vous collent une poisse d’enfer !

***

Grégory Rateau (né en 1984 à Drancy)

Paul Vallée – Les femmes n’aiment pas les poètes

•novembre 10, 2021 • 2 commentaires

Les femmes aiment la poésie
Les femmes n’aiment pas les poètes

L origine de cette haine de cette détestation
Nous croyons la connaître
Mais le mystère ne sera sans doute jamais éclairci

Pour nous consoler
Nous aboyons comme des chiens perdus
Nous déchirons comme déchirent les chiens qui ont la rage
Nous doublons la mise
Nous nous battons
Dans des ruelles mal éclairées
Au plus noir de la nuit
Sans savoir si c’est pour une dette de jeu
Ou pour une fille qui nous a fait de l’œil

Les femmes aiment la poésie
Les femmes n’aiment pas les poètes

L’origine de cette haine de cette détestation
Nous croyons la connaître
Mais le mystère ne sera sans doute jamais éclairci

Et voilà pourquoi tous les lits sont défaits
Et voilà pourquoi tous les corps sont ravagés
Et voilà pourquoi je ne te dirai jamais je t’aime

Tu ne m’aimes pas
Tu ne m’as jamais aimé !

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)

Constantin Cavàfis – Murs

•novembre 7, 2021 • Laisser un commentaire

Sans égards, sans pitié, sans scrupule,
ils ont élevé de hautes murailles autour de moi.

Et maintenant, je ne fais rien ici que me désespérer.
D’un tel destin la pensée m’obsède et me ronge ;

car j’avais beaucoup de choses à faire dehors.
Pendant qu’on bâtissait les murs, ah, que n’ai-je pris garde.

Mais jamais je n’ai entendu le bruit des maçons ni leur voix.
C’est à mon insu qu’ils m’ont enfermé hors du monde.

***

Constantin Cavàfis (1863-1933)En attendant les barbares et autres poèmes (Gallimard, 2003) – Traduit du grec par Dominique Grandmont.

Santiago Montobbio – Monument à mon unique peine

•novembre 6, 2021 • Laisser un commentaire

Avoir perdu bien vite la vie
dans un coin ou un autre ; avoir senti
comment l’eau s’échappe
peu à peu des yeux,
avoir tant senti la peur et tant senti le froid
comme pour n’être finalement rien d’autre
que la peur et le froid. Avoir eu
de l’ombre et la gorge sèche, avoir
eu ou ne pas avoir eu
et n’avoir jamais été rien d’autre que des doigts,
n’avoir, non, n’avoir jamais réussi à sortir
de cette sombre ville et n’être que
l’héritier de la déroute
me repentir seulement de n’avoir pas composé,
quand il restait du temps, un poème qui n’aurait pas souffert
d’un excès de verre, un poème simple et sans motif
mais dans lequel l’eau aurait versé tout son sens
pour que, après l’avoir reçu par le courrier invisible des os,
tu puisses le garder pour toujours comme un ami oublié
ou un chien bleuâtre qui te dirait bonne nuit
avec la ponctualité
irréprochable de l’absence.

*

Memorial para mi único agravio

Haber perdido la vida ya muy pronto,
y en cualquier esquina; haber sentido
cómo escapaba poco a poco
el agua de los ojos,
haber tenido tanto miedo y tanto frío
como para acabar siendo nada más
que miedo y frío. Haber tenido
sombra y garganta seca, haber
tenido o no haber tenido
y no haber sido nunca nada fuera de unos dedos,
no haber, no, no haber conseguido jamás salir
de esta ciudad oscura y siendo sólo
que de la derrota el heredero
únicamente arrepentirme por no haber compuesto,
cuando sobraba el tiempo, un poema que no tuviera
cristal en exceso, un poema sencillo y sin motivo
pero en el cual vaciara el agua su sentido
y que una vez enviado por el invisible correo de los huesos
pudieras para siempre ya tenerlo como olvidado amigo
o azulado perro que te diera
buenas noches con la irreprochable
puntualidad de las ausencias.

***

Santiago Montobbio (Barcelone, 1966)Le théologien dissident (Atelier La Feugraie, 2008) – Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Breton.

Rajko Đurić – Avant nous

•novembre 5, 2021 • Un commentaire

Avant nous
l’eau ne se tarissait pas
le feu ne s’éteignait pas
le vent chérissait les feuillages

Avant nous
la terre était enceinte
personne n’osait toucher ses entrailles
ni la rosée
ni la fourmi

Avant nous
les bêtes sauvages étaient apaisées
et impassibles
les arbres se réjouissaient de l’arrivée des oiseaux
les branches fleuries accueillaient les nids
les poissons vivaient dans une harmonie

Avant nous
le vent riait depuis les hauteurs
l’eau chuchotait dans les profondeurs
le feu crépitait dans les songes

Avant nous
ni

Avant nous
ni tombe
ni maison

***

Rajko Đurić (1947-2020) – Traduit du romani par Jean-René Lassalle en recoupant différentes traductions avec le texte original.

Jean-Claude Pirotte – Mais être sourd c’est être seul…

•novembre 4, 2021 • Un commentaire

mais être sourd c’est être seul
je fume un calumet de paix
vaguement amer sur mon seuil
sans réussir à rattraper

le chant du monde qui se meurt
qui mourra peut-être avant moi
ce serait gag si ma demeure
était la dernière ma foi

à rester debout dans le froid
d’un hiver éternel je crois
à ce privilège douteux

d’être cet ultime indigène
avec son cancer et ses gênes
à croire au soleil quand il pleut

***

Jean-Claude Pirotte (1939-2014)Je me transporte partout (Le Cherche-Midi, 2020)

Jean-Philippe Salabreuil – Je suis là

•novembre 3, 2021 • Un commentaire

Vous me croyez vivant
Je laisse mes yeux ouverts
Je regarde la nuit
Et je sais pour vous plaire
Y poster deux hiboux
Je les poudre d’étoiles
Et les chemins sont fleuves
Entre berges de boue
Je suis là je murmure
Et ces mots vous comprennent
Comme comprend le vent
Ce mélèze où nous sommes
Inondés de fraîcheur
Mais moi je suis ailleurs
Je ne suis pas vivant
Je suis mort et transi
Je ne suis pas ici
Simplement je vous parle
Et vous écoutez sans savoir
Combien ces choses sont lointaines
Combien me font ces feuillages d’ennui
Qui nous dépassent dans la nuit
Et demain seront les traces
De mes pas dans l’autre nuit.

***

Jean-Philippe Salabreuil (1940-1970)La Liberté des feuilles (Gallimard, 1964)

André Laude – Je n’ai pas d’autre preuve d’existence…

•novembre 2, 2021 • Un commentaire

Je n’ai pas d’autre preuve d’existence
que cet obscur labeur de mots
où je convoque dieux fleurs fleuves femmes animaux
bouts de bois rejetés par la mer
rythmes de rumba et rhum de bars de malfrats

Ainsi séparé je vais mon chemin solitaire
j’ai froid en été et j’ai la fièvre en hiver
je ne dors que d’un oeil je mange sur le pouce
je me tiens aux aguets je me déguise en poussière, en cailloux
je ne fais guère plus qu’une rumeur d’eau douce

Habitant du verbe je dors en plein désert
fusillé par les étoiles : pourtant j’aime la Polaire
je n’ai pas d’habits et mes épaules maigres sont visibles

Heureusement que dans ces pays il n’y a pas de tireur à l’arc
zen pour me prendre pour cible
J’ignore tout du réel et de ses environs.
Tombé d’un vagin de femme depuis je tourne en rond
et c’est miracle que je ne sois pas encore cadavre
par dix mètres de fond.

***

André Laude (1936-1995)Comme une blessure rapprochée du soleil (La Pensée Sauvage/La Peau des mots, 1979)

Pablo Neruda – Walking Around

•novembre 1, 2021 • Laisser un commentaire

Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinémas
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer à cris.
Je ne veux qu’un repos de pierres ou de laine,
je veux seulement ne pas voir d’établissement ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles,
de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Il serait cependant délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de donner la mort à une religieuse d’un coup d’oreille.
Il serait beau
d’aller par les rues avec un couteau vert
et en criant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, grelottant de rêve,
en dessous, dans les pisés mouillés de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas pour moi tant de malheur.
Je ne veux pas continuer avec la racine et la tombe,
avec le souterrain solitaire, avec la cave aux morts
transis, me mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi flambe comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
il aboie dans son parcours comme une roue blessée,
et marche à pas de sang chaud vers la nuit.

Et il me pousse vers certains coins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent par la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers certaines rues effroyables comme des crevasses.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que je hais,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a de tous côtés des parapluies, et des poisons et des nombrils.

Je me promène paisiblement, avec des yeux, avec des chaussures,
avec fureur, avec oubli,
je passe, je traverse des bureaux et des magasins d’orthopédie
et des cours où il y a des vêtements pendus à un fil de fer :
caleçons, serviettes et chemises qui pleurent
de longues larmes sales.

*

Walking around

Sucede que me canso de ser hombre.
Sucede que entro en las sastrerías y en los cines
marchito, impenetrable, como un cisne de fieltro
navegando en un agua de origen y ceniza.

El olor de las peluquerías me hace llorar a gritos.
Sólo quiero un descanso de piedras o de lana,
sólo quiero no ver establecimientos ni jardines,
ni mercaderías, ni anteojos, ni ascensores.

Sucede que me canso de mis pies y mis uñas
y mi pelo y mi sombra.
Sucede que me canso de ser hombre.

Sin embargo sería delicioso
asustar a un notario con un lirio cortado
o dar muerte a una monja con un golpe de oreja.
Sería bello
ir por las calles con un cuchillo verde
y dando gritos hasta morir de frío

No quiero seguir siendo raíz en las tinieblas,
vacilante, extendido, tiritando de sueño,
hacia abajo, en las tapias mojadas de la tierra,
absorbiendo y pensando, comiendo cada día.

No quiero para mí tantas desgracias.
No quiero continuar de raíz y de tumba,
de subterráneo solo, de bodega con muertos
ateridos, muriéndome de pena.

Por eso el día lunes arde como el petróleo
cuando me ve llegar con mi cara de cárcel,
y aúlla en su transcurso como una rueda herida,
y da pasos de sangre caliente hacia la noche.
Y me empuja a ciertos rincones, a ciertas casas húmedas,
a hospitales donde los huesos salen por la ventana,
a ciertas zapaterías con olor a vinagre,
a calles espantosas como grietas.

Hay pájaros de color de azufre y horribles intestinos
colgando de las puertas de las casas que odio,
hay dentaduras olvidadas en una cafetera,
hay espejos
que debieran haber llorado de vergüenza y espanto,
hay paraguas en todas partes, y venenos, y ombligos.

Yo paseo con calma, con ojos, con zapatos,
con furia, con olvido,
paso, cruzo oficinas y tiendas de ortopedia,
y patios donde hay ropas colgadas de un alambre:
calzoncillos, toallas y camisas que lloran
lentas lágrimas sucias.

***

Pablo Neruda (1904-1973) – Residencia en la Tierra (1925–1931) (1935) – Résidence sur la terre (Gallimard, 1969) – Traduit de l’espagnol (Chili) par Guy Suarès.

Paul Vallée – Le raté sentimental

•octobre 31, 2021 • Un commentaire

Poète tu as dormi plus souvent sur le canapé
Que dans le lit d’une femme
Tu étais doué pour effeuiller la marguerite
Mais pas pour les garder plus de deux mois
L’une était bipolaire
L’autre obsédée par les taches dans sa cuisine
Une autre était une bourgeoise qui enseigne toujours
Dans un lycée au Luxembourg
Et qui ne supporte pas un homme plus de deux jours

Les femmes sont des êtres très étranges
Toutes ces femmes aimaient ta poésie
Mais toutes avaient et ont toujours des problèmes
Que personne ne peut résoudre

Si le destin avait été autre
Tu ne sais pas ce qu’il en aurait résulté
Rien de bon sans doute !

Effeuiller la marguerite,
C’est toujours ça de fait
Quand on ne peut approcher
La rose des mystères !

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff 1970-2002)

 
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