Hortense Flexner – Ce sera ainsi

•mai 17, 2022 • Laisser un commentaire

Je sais que ce sera ainsi,
Comme un lieu dont on se souvient
Avec tendresse,
Présence authentique d’une île
Revisitée en rêve,
Maintenant toute proche.

A cette heure-là,
Rien ne sera insolite ou étrange
(Le sein maternel n’était pas étrange) ;
Et sûrement j’irai
Vers la froide pureté de la lumière,
Cercles sans cesse élargis de l’espace
Où pendent les étoiles,
Vaste translucence,
Assoiffée comme le désert,
Qui boira la goutte minuscule
Qu’est mon âme.

*

In This Way Going

I know how it will be,
Something remembered, loved,
Around me,
The very presence of an island
Revisited in dreams,
Now near.

In this hour
Nothing unfamiliar, nothing strange
(The breast of my mother was not strange);
And I shall go surely
Into chill purity of light,
Widening eddies of space
Where the stars hang –
A vast translucence,
Thirsty as a desert,
To drink the tiny beam
Of my soul.

***

Hortense Flexner (1885-1973) – Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner / Choix de Poèmes (Gallimard, 1969) – Traduit de l’américain par Marguerite Yourcenar.

Edgar Bayley – Cette richesse abandonnée

•mai 16, 2022 • Un commentaire

Cette main n’est ni la main ni la peau de ta joie
au fond des rues tu trouves toujours un autre ciel
derrière le ciel il y a toujours une autre herbe des plages différentes
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée
jamais tu n’imagines que l’écume de l’aube s’est éteinte
derrière le visage il y a un autre visage
après le départ de l’être aimé il y a un autre départ
derrière le chant un nouveau frôlement se poursuit
et les matins cachent des abécédaires inouïs des îles lointaines
il en sera toujours ainsi
parfois ton rêve croit avoir tout dit
mais un autre rêve se lève et ce n’est pas le même
alors tu reviens aux mains au cœur de tous de n’importe qui
tu n’es pas le même ils ne sont pas les mêmes
d’autres savent le mot toi tu l’ignores
d’autres savent oublier les faits inutiles
ils lèvent le pouce et ils ont oublié
tu dois revenir qu’importe ton échec
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée
et chaque geste chaque forme d’amour ou de reproche
parmi les derniers rires la douleur et les débuts
trouvera le vent âpre et les étoiles vaincues
un masque de bouleau présage la vision
tu as voulu voir
au fond du jour tu y es parfois parvenu
le fleuve arrive jusqu’aux dieux
des murmures lointains montent à la clarté du soleil
des menaces
une splendeur à froid

n’attends rien
sinon la route du soleil et de la peine
elle est sans fin cette infinie richesse abandonnée.

*

Esta riqueza abandonada

Esta mano no es la mano ni la piel de tu alegría
al fondo de las calles encuentras siempre otro cielo
tras el cielo hay siempre otra hierba playas distintas
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada
nunca supongas que la espuma del alba se ha extinguido
después del rostro hay otro rostro
tras la marcha de tu amante hay otra marcha
tras el canto un nuevo roce se prolonga
y las madrugadas esconden abecedarios inauditos islas remotas
siempre será así
algunas veces tu sueño cree haberlo dicho todo
pero otro sueño se levanta y no es el mismo
entonces tú vuelves a las manos al corazón de todos de cualquiera
no eres el mismo no son los mismos
otros saben la palabra tú la ignoras
otros saben olvidar los hechos innecesarios
y levantan su pulgar han olvidado
tú has de volver no importa tu fracaso
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada
y cada gesto cada forma de amor o de reproche
entre las últimas risas el dolor y los comienzos
encontrará el agrio viento y las estrellas vencidas
una máscara de abedul presagia la visión
has querido ver
en el fondo del día lo has conseguido algunas veces
el río llega a los dioses
sube murmullos lejanos a la claridad del sol
amenazas
resplandor en frío

no esperas nada
sino la ruta del sol y de la pena
nunca terminará es infinita esta riqueza abandonada.

***

Edgar Bayley (1919-1990) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Stéphane Chaumet.

Alberto Moravia – Le poète

•mai 15, 2022 • Laisser un commentaire

J’aurais voulu
être
un poète
je n’ai été
qu’un romancier
tant pis
pour moi
j’ai raté
la seule
vie
qu’il m’ait été
concédé
de vivre
à moins qu’être
poète
ce ne soit justement cette
crainte
de ne pas en être un.

*

Il poeta

Avrei voluto
essere
un poeta
non sono stato
che un romanziere
tanto peggio
per me
ho sbagliato
la sola
vita
che mi era stata
concessa
di vivere
a meno che essere
poeta
sia proprio questo
temere
di non esserlo.

 

Alberto Moravia (1907-1990)L’homme nu et autres poèmes (Flammarion, 2021) – Traduit de l’italien par René de Ceccatty.

Carlo Masoni – Encore un jour

•mai 14, 2022 • Laisser un commentaire

Encore un jour d’eau fraîche qui commence
Sur l’herbe bleue des heures à faucher.
Encore un jour qui paye redevance
Pour mériter ses raisons d’espérer.

Encore un jour à semer la semence,
À féconder le doux limon du corps.
Encore un jour à miser sur la chance.
Encore un jour à défier le sort.

Encore un jour à se trouver soi-même,
À se connaître à soi-même étranger.
Encore un jour où rien ne vaut qu’on aime
Puisqu’il faut bien tout amour dénouer.

Encore un jour à compter les étoiles
Sans bruit tombant de ce soir à demain.
Encore un jour où l’on met à la voile :
Ho hisse et ho ! ce port n’est plus le mien.

Encore un jour à souffrir ses blessures,
Encore un jour de bois sec à brûler,
Encore un jour de sang et d’aventure,
Un jour encore… et tout va commencer.

***

Carlo Masoni (1921-2010)Plein pouvoir (Éditions du Verseau, 1961)

Fanie Vincent – L’embellie

•mai 13, 2022 • Laisser un commentaire

Tu as lu la rosée au bord de mes cils
tes bras presque trop grands
pour contenir mon chagrin
jusqu’à l’ensoleillée
d’un sourire partagé.

Errance sur des sentiers parallèles
et peu à peu le toi au moi s’est noué
voilà ce nous en vive saison
qui fleurit comme l’aubépine
en rose qui dure.

***

Fanie Vincent (née à Saint Etienne)

Pierre della Faille – Problème du vent

•mai 12, 2022 • Laisser un commentaire

Je suis celui qui demande aux enfants : D’où vient le vent ? À qui les enfants répondent : Mais, tu vois bien, il souffle de l’ouest.

Je suis celui qui demande à l’ouest : D’où vient le vent ? À qui l’ouest répond : Mais, tu vois bien, il vient de Dieu.

Je suis celui qui demande à Dieu : D’où vient le vent ? À qui Dieu n’a jamais répondu.

C’est à cause de cela que je joue du trombone à coulisse. Pour remplir ce silence.

***

Pierre della Faille (1906-1989)L’homme inhabitable (La fenêtre ardente, 1961)

Guillaume Apollinaire – Le dromadaire

•mai 11, 2022 • Laisser un commentaire

Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d’Alfaroubeira
Courut le monde et l’admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j’avais quatre dromadaires.

***

Guillaume Apollinaire (1880-1918)Le Bestiaire, ou Cortège d’Orphée (1911)

Stéphane Bernard – Le saule

•mai 10, 2022 • Laisser un commentaire

Aucune divinité
n’a jonché de pétales ma naissance

et je n’ai pas attendu trente années
pour découvrir la souffrance.

Pourtant
cette nuit-là sous un saule

je suis le Bouddha
sous son figuier des pagodes.

Comme lui je suis assis
et anéanti.

Vérité, fruit lourd.

J’ai seize ans : ma branche est brisée.

Je laisse le saule pleurer pour moi.

***

Stéphane Bernard (né à Saint-Nazaire en 1972)

Découvert ici

Emily Dickinson – L’espoir est la créature avec des ailes…

•mai 9, 2022 • Un commentaire

L’espoir est la créature avec des ailes
Qui se perche dans l’âme
Et chante l’air sans les paroles
Et ne s’arrête jamais.

C’est la voix la plus douce dans la rafale ;
Affreux doit être l’orage
Qui pourrait déconcerter l’oiseau
Qui réchauffait tant de monde.

Je l’ai entendu au pays le plus froid
Et sur la mer la plus étrange ;
Pourtant jamais dans la détresse
Il ne m’a demandé une miette.

*

“Hope” is the thing with feathers –
That perches in the soul –
And sings the tune without the words –
And never stops – at all –

And sweetest – in the Gale – is heard –
And sore must be the storm –
That could abash the little Bird
That kept so many warm –

I’ve heard it in the chillest land –
And on the strangest Sea –
Yet – never – in Extremity,
It asked a crumb – of me.

***

Emily Dickinson (1830–1886) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Messiaen.

Miguel Espejo – Orphée

•mai 8, 2022 • Laisser un commentaire

Tourné face au silence
je sens que le harcèlement de la parole
est la tragédie inaccomplie.
Je me suis imposé la tâche de déchiffrer le poème
comme un suicidé se glisse dans son nœud coulant.

Le poème ne m’a pas aidé à dévoiler ma nuit.
Le poème est ma nuit.

J’écris en pariant sur le futur,
Enfer sans mémoire, sans feu
lumière d’incertitude.

*

Orfeo

Vuelto de cara al silencio
siento que el acoso de la palabra
es la tragedia incumplida.
Me he encerrado en el desciframiento del poema
como un suicida en su horca.

El poema no me ha ayudado a develar mi noche.
El poema es mi noche.

Escribo con la apuesta del futuro,
Tártaro sin memoria ni fuego
Luz de incertidumbre.

***

Miguel Espejo (né en 1948 à Ledesma, Argentine)Larvario (2006) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Chéron.

Découvert ici

 

 
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secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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