Vladimir Maïakovski – Chantez ma gloire !

•avril 15, 2019 • Laisser un commentaire

Chantez ma gloire !
Je ne suis pas de ceux qu’on qualifie de grands.
Sur tout ce qui s’est fait
j’écris le mot nihil.

Je ne veux
plus jamais
rien lire de ma vie.
Les livres ?
Je m’en fiche, des livres !

Autrefois je croyais
que les livres se font ainsi :
arrive le poète,
ouvre la bouche sans effort,
et le simplet inspiré se met aussitôt à chanter
– ce n’est pas plus difficile !
Alors qu’en fait,
avant qu’on ne commence son chant,
on erre longtemps, les pieds couverts d’ampoules,
et la carpe stupide de l’imagination
patauge mollement dans la vase du cœur.
Tandis que l’on concocte, graillonnant quelques rimes,
Dieu sait quelle soupe de rossignols et d’amours,
la rue se tord, atteinte de dislinguisme
– elle n’a rien pour crier ou tenir des discours.

Pris d’orgueil, nous érigeons derechef
les tours babyloniennes des cités,
mais Dieu, lui,
en mélangeant les verbes,
jette bas nos villes sur les champs labourés.

La rue trimbalait sa torture en silence.
Son cri restait planté dans sa glotte comme une arête.
Coincés en travers de sa gorge, se hérissaient
les carrioles osseuses et les taxis replets.
Les piétons aplatirent sa poitrine comme une crêpe
– Plus plate que celle d’un phtisique.

La ville a bouclé la route par ses ténèbres.

Et lorsque
– quand même !
– refoulant le parvis qui écrasait sa gorge,
la rue éructa la cohue sur la place,
je me dis :
c’est Dieu,
dans le chœur des archanges
qui, courroucé, va brandir sa menace !

Mais la rue s’accroupit et se mit à brailler :
« Allons bâffrer ! »

On grime pour la ville les Krupp et les
sous-Krupp,
gommant leur belliqueux froncement,
tandis que dans sa bouche,
les cadavres des mots morts pourrissent,
n’en laissant que deux, enflés et vivants
– « salaud »
et un autre,
peut-être « choucroute ».

Les poètes,
détrempés par leurs sanglotis et leurs pleurs,
s’enfuient loin de la rue en s’arrachant la crinière :
« Comment chanter avec deux mots pareils
la jeune fille,
l’amour pur
et la rosée des fleurs ? »

Et après les poètes,
arrivent par milliers
étudiants,
entrepreneurs,
prostituées.

Messieurs !
Stop !
Vous n’êtes pas des mendiants,
comment pouvez-vous ainsi quémander !

Nous, les costauds,
aux pas de colosse,
ne les écoutons pas, arrachons-les
– ceux
– les suppléments gratuits des journaux
– qui se collent à chaque lit à deux places !

Est-ce à nous
de les prier humblement :
«Aidez-nous ! »
en attendant l’aumône d’un oratorio ou
d’un hymne
– nous
qui sommes les créateurs d’un hymne incandescent
– le fracas du laboratoire et de l’usine ?

(…)

***

Vladimir Maïakovski (1893-1930) – Extrait du poème « Le nuage en pantalon » (1915)Le nuage en pantalon (Mille et une nuits, 1998) – Traduit du russe par Wladimir Berelowitch.

E.E. Cummings – Plonge au fond du rêve…

•avril 14, 2019 • Laisser un commentaire

plonge au fond du rêve
qu’un slogan ne te submerge
(l’arbre est ses racines
et le vent du vent)

fie-toi à ton cœur
quand s’embrasent les mers
(et ne vis que d’amour
même si le ciel tourne à l’envers)

honore le passé
mais fête le futur
(et danse ta mort
absente à cette noce)

ne t’occupe d’un monde
où l’on est héros ou traître
(car dieu aime les filles
et demain et la terre)

*

dive for dreams
or a slogan may topple you
(trees are their roots
and wind is wind)

trust your heart
if the seas catch fire
(and live by love
though the stars walk backward)

honour the past
but welcome the future
(and dance your death
away at this wedding)

never mind a world
with its villains or heroes
(for god likes girls
and tomorrow and the earth)

***

E.E. Cummings (1894-1962)95 Poems (1958) – 95 poèmes (Points, 2006) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Demarcq.

Tarjei Vesaas – Au bord du chemin difficile…

•avril 13, 2019 • Laisser un commentaire

Au bord du chemin difficile
il pleut des soleils étincelants
comme si de rien n’était.
Nous avons l’immensité où puiser
mais ne savons l’utiliser.
Elle regorge de tempêtes
que nous ne comprenons pas.
Un feu éclate,
tout aussi énigmatique.
Dans les tombeaux reposent tous nos
vieux souvenirs.
Nous les appelons
sans obtenir de réponse.
Ils ne nous voient pas,
regardent bien au-delà de nous.

***

Tarjei Vesaas (1897-1970) – Vie auprès du courant (La Barque, 2016) – Traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier, avec la complicité de Guri Vesaas et Olivier Gallon.

Découvert ici

Stéphane Bernard – Réparation

•avril 12, 2019 • Un commentaire

Ou c’est la justice telle
qu’on l’entend qui
n’existe pas, ou c’est

cette souffrance qui
est la réparation, telle
qu’on ne l’entend pas.

***

Stéphane Bernard (né à Saint-Nazaire en 1972)

Jean Rousselot – Et l’homme, le voici…

•avril 11, 2019 • Laisser un commentaire

Et l’homme, le voici qui parcourt en titubant
Les rares espaces vides qui subsistent entre les maisons,
Le manteau de son corps mal ajusté sur ses épaules
Il n’est sûr que de sa tristesse

Et se frotte les yeux d’une main molle
Parce qu’il faut bien faire un geste pour ne pas mourir
Et se demande à chaque instant
S’il ne s’est pas trompé d’existence,
Mais le bourdonnement du sang dans sa gorge
L’engourdit comme le chant d’un moteur
Et il s’enfonce en sifflotant dans le brouillard
Que l’on a mis à sécher sur les clôtures.

***

Jean Rousselot (1913-2004)Jean Rousselot, le poète qui n’a pas oublié d’être (Rafael de Surtis, 2013) de Christophe Dauphin.

Morton Marcus – Ce qui est vivant en nous

•avril 10, 2019 • 6 commentaires

Ce qui est vivant en nous, ce qui vibre
dans nos peaux d’animaux, c’est une corde de harpe,
jamais immobile, une corde de harpe
accordée au drone du silence.
C’est le fil unique, le filament lumineux,
qui nous coud à notre manteau de nuit,
le cordon ombilical qui nous relie
à la planète qu’est chacun d’entre nous
mais nous permet d’errer parmi les étoiles –
la corde qui nous rattache
à nous-mêmes, mais nous permet de nous aventurer
dans les ténèbres
jusqu’à la planète de quelqu’un d’autre.

*

What is alive in us

What is alive in us, what vibrates
in our animal skins, is a harp string
that is never still, a harp string
tuned to the drone of silence.
It is the single thread, the radiant filament,
that sews us to our coat of darkness,
the umbilical that holds us
to the planet each of us is
yet allows us to wander among the stars —
the guy rope that secures us
to ourselves, yet lets us venture
into the darkness all the way
to the planet of someone else.

***

Morton Marcus (1936–2009)The Dark Figure in the Doorway: Last Poems (White Pine Press, 2010) – Traduit de l’américain par Stéphane Chabrières.

Bo Carpelan – Tant de blessures…

•avril 9, 2019 • Laisser un commentaire

Tant de blessures
pour une réconciliation si profonde.
Les routes avec des gens :
tout se tisse de souvenirs
vers la toile du solitaire.
La neige tombe,
les années claires, les matins de rosée
brillent dans la toile ;
la lumière troublée sans demeure
au long d’âpres chemins printaniers.
Les arbres s’enflamment et sont
touchés par le froid de la nuit.
tout est dans le mouvement
que tu retiens en toi, dans le monde extérieur.
Voici le rêve,
le chemin, s’il y a un chemin,
vers ce qui est sans réponse.

***

Bo Carpelan (1926-2011)Les Hommes sans Épaules n° 35 (2013) – Traduit du suédois (Finlande) par Pierre Grouix

Découvert ici

 
Waterblogged

Dry Thoughts on Damp Books

Ana Maria Tomescu

lumină în cana de lut

Rhapsody in Books Weblog

Books, History, and Life in General

Romenu

Over literatuur, gedichten, kunst en cultuur

Acuarela de palabras

Compartiendo lecturas...

Perles d'Orphée

Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie

renegade7x

Natalia's space

Cahiers Lautréamont

Association des Amis Passés Présents et Futurs d'Isidore Ducasse

366 Weird Movies

Celebrating the cinematically surreal, bizarre, cult, oddball, fantastique, strange, psychedelic, and the just plain WEIRD!

Le monde de SOlène, le blog

DU BONHEUR ET RIEN DAUTRE !

Fernando Calvo García

Poeta con pasión

Lectures au coeur

Photographie et poésie

The Tragedy of Revolution

Revolution as Hubris in Modern Tragedy

Le Trébuchet

Chroniques par C. M. R. Bosqué

Book Around The Corner

Books I read. Books I want to share with you.

lyrique.roumaine

poètes roumains des deux derniers siècles

Anthony Wilson

The Year of Living Deeply

Messenger's Booker (and more)

Primarily translated fiction and Australian poetry, with a dash of experimental & challenging writing thrown in

Reading in Translation

Translations Reviewed by Translators

Diabolus In Musica

Lossless Classical Resources

Ricardo Blanco's Blog

Citizen of Nowhere

Digo.palabra.txt

Literatura para generaciones pixeladas

AFROpoésie

Le site des poésies africaines

La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

verseando

algunos poemas y otros textos

Traversées, revue littéraire

Poésies, études, nouvelles, chroniques

Le Carnet et les Instants

Le blog de la revue des Lettres belges francophones

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature portes ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

L'atelier en ligne

de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

Outlaw Poetry

Even when Death inhabits a poem, he does not own it. He is a squatter. In fact, Death owns nothing. - Todd Moore

Locus Solus: The New York School of Poets

News, links, resources, and commentary on poets and artists of the New York School, by Andrew Epstein

Encres désancrées --- Carla Lucarelli

Carnets décousus, Ecriture, Lectures, humeurs, élucubrations, travaux en cours, Images aimées, prises, empruntées

Bonheur des yeux et du palais

sur le fil des jours

Bareknuckle Poet

Journal of Letters

%d blogueurs aiment cette page :