Salvatore Quasimodo – À ta lumière naufragée

•septembre 17, 2022 • Laisser un commentaire

Je nais à ta lumière naufragée
soir d’eaux limpides.

Par des feuilles sereines
consolé, l’air s’embrase.

Arraché aux vivants,
cœur provisoire,
je suis une limite vaine.

Ton don redoutable
de paroles, Seigneur,
j’expie assidûment.

Réveille-moi d’entre les morts :
chacun a pris sa terre
et sa femme.

Tu as regardé en moi
dans l’obscurité des viscères :
personne ne nourrit dans son cœur
un désespoir pareil au mien.

Je suis un homme seul,
un enfer seul.

*

Al tuo lume naufrago

Nasco al tuo lume naufrago,
sera d’acque limpide.

Di serene foglie
arde I’aria consolata.

Sradicato dai vivi,
cuore provvisorio,
sono limite vano.

II tuo dono tremendo
di parole, Signore,
sconto assiduamente.

Destami dai morti :
ognuno ha preso la sua terra
e la sua donna.

Tu m’hai guardato dentro
nell’oscurita delle viscere :
nessuno ha la mia disperazione
nel suo cuore :

Sono un uomo solo,
un solo inferno.

*

In Your Light I Shipwreck

I am born in your light I shipwreck,
evening of limpid waters.

The air, consoled,
burns with serene leaves.

Uprooted from the living,
a makeshift heart,
I am vain limit.

For Thy tremendous gift
of words, I pay
assiduously, Lord.

Awake me from the dead :
each one has taken his land,
his woman.

Thou hast seen within me,
in the darkness of my bowels :
no one has found my desperation
in his heart.

I am an only man,
an only hell.

***

Salvatore Quasimodo (1901-1968)Le cœur provisoire – Po&sie n° 89 (1999) – Traduit de l’italien par Thierry Gillybœuf – The Selected Writings (Farrar, Straus & Company, 1960) – Translated by Allen Mandelbaum.

Cesare Pavese – La mort viendra et elle aura tes yeux

•septembre 16, 2022 • 2 commentaires

La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remord
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin,
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir ressurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets.

*

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi –
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

*

Death shall come, using your eyes –
the death that is with us
from morning till night, unsleeping,
muted like old remorse
or some foolish vice. Your eyes
will be an empty word,
a cry suppressed, a silence.
Like this each morning you
see it, when you lean alone
over the mirror. O cherished hope,
that day we too shall know
that you are life and nothingness.

Death has a look for everyone.
Death shall come, using your eyes.
It will be like ending a vice,
like seeing a dead face
emerge from the mirror,
like hearing closed lips speak.
We’ll go down in silence.

22 mars 1950

***

Cesare Pavese (1908-1950)Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (Einaudi, 1951)Travailler fatigue. La mort viendra et elle aura tes yeux (Gallimard, 1969) – Traduit de l’italien par Gilles de Van – Translated by Margaret Crosland.

Alejandra Pizarnik – Rencontre

•septembre 15, 2022 • Laisser un commentaire

Quelqu’un entre dans le silence et m’abandonne.
La solitude à présent n’est pas seule.
Tu parles comme la nuit.
Tu t’annonces comme la soif.

*

Encuentro

Alguien entra en el silencio y me abandona.
Ahora la soledad no está sola.
Tú hablas como la noche.
Te anuncias como la sed.

***

Alejandra Pizarnik (1936-1972)Los trabajos y las noches (1965) – Les Travaux et les nuits (Ypsilon, 2013) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.

Milan Rúfus – Le silence

•septembre 14, 2022 • Laisser un commentaire

Le silence sera-t-il mon seul lot ?
Ne ferai-je plus que me taire sur terre ?
Mon Dieu, mais je ne sais même plus qui je suis.
Suis-je poète, ou homme en perdition ?

Telles ces années décrépites depuis longtemps
tombées dans le sein de la terre,
mes yeux abandonnés par mon cœur
errent sans vie de par le monde.

Là où dans l’éclat vif de la lumière
voltigeait la vie d’un papillon merveilleux
un feu muet se débat dans une poitrine muette
sans allumer à la bouche une chanson.

Jour après jour, de jour en jour le chant s’amenuise.
Parfois de-ci de-là siffle un regret :
Ma bouche, où t’ai-je perdue ?
Et toi, poème, où t’ai-je égaré ?

***

Milan Rúfus (1928-2009)L’inquiétude du cœur (La Différence/Unesco, 2002) – Traduit du slovaque par Arlette Cornevin.

Roberto Juarroz – Ne pas regarder, simplement…

•septembre 13, 2022 • Laisser un commentaire

Ne pas regarder, simplement :
creuser les choses ou les remplir
du regard.

Ne pas penser, simplement :
faire ce qu’on pense
rien qu’en le pensant.

Ne pas aimer, simplement :
descendre par l’amour aux tréfonds
de ce qu’on aime.

Ne pas vivre, simplement :
porter la substance de la vie
jusqu’à la rive opposée.

Ne pas mourir, simplement :
aplanir du poids de la mort
le sentier interminable.

*

No mirar, simplemente:
ahuecar o rellenar las cosas
con la mirada.

No pensar, simplemente:
hacer lo que se piensa
tan sólo con pensarlo.

No amar, simplemente:
bajar con el amor a los subsuelos
de aquello que se ama.

No vivir, simplemente:
trasladar la sustancia de la vida
hasta la orilla opuesta.

No morir, simplemente:
alisar con el peso de la muerte
la senda interminable.

***

Roberto Juarróz (1925-1995) –  Quinta poesía vertical (1974) – Poésie verticale (Fayard, 1989) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier.

Emily Dickinson – Je n’ai pas eu le temps de détester…

•septembre 12, 2022 • Un commentaire

Je n’ai pas eu le temps de détester,
La tombe était trop près, j’aurais
Raté ma haine, une vie est si courte,
L’inimitié si longue à fabriquer.

Je n’ai pas eu, non plus, le temps d’aimer,
Mais puisqu’il faut faire un effort, j’ai éprouvé
Quelques minces douleurs d’amour ; assez
Pour pouvoir dire : j’ai essayé.

*

I had no time to hate, because
The grave would hinder me,
And life was not so ample I
Could finish enmity.

Nor had I time to love; but since
Some industry must be,
The little toil of love, I thought,
Was large enough for me.

***

Emily Dickinson (1830–1886)L’amour en poésie (Gallimard jeunesse, 2022), anthologie de Clémentine Beauvais.

Dimìtris Angelis – Nocturne

•septembre 11, 2022 • Laisser un commentaire

Et moi, ô nuit, interminable nuit, mon tendre amour
que pouvais-je opposer d’autre à tes louveteaux ? Un
cheval galeux, des armes dérisoires, un corps décharné
que faisaient souffrir le clair de lune et tes lauriers-roses.
J’ai vécu de ce presque rien. Magasinier et portefaix par nécessité, écrivant des vers pour les tombes
sans le lait concentré pour l’enfant et les murs
pleurant de chagrin moisissure et scorpions.

Et moi, ô nuit, implacable nuit, sévère amante
avec tes chants du peuple, tes épilepsies, tes hôpitaux psychiatriques bon marché
je m’épuise et deviens dangereux pour la vie que je n’ai pas vécue — à présent
je m’allonge dans les caniveaux des avenues avec les chiens qu’on tue et j’attends
la confession de Dieu. Et dans ma léthargie sans cesse, je vois, ressuscitée
écrire la main coupée de Cervantès.

***

Dimìtris Angelis (né en 1973 à Athènes, Grèce) – Traduit du grec par Michel Volkovitch.

Tchicaya U Tam’si – Passe-temps

•septembre 10, 2022 • Laisser un commentaire

Les mots n’ont pas de centre de gravité
Ils tiennent debout penchés ou couchés.

La lumière n’a pas de sillage,
La vie la vie rendez-moi la vie !

Le chemin n’est pas un drap,
La rose, c’est drôle, ce n’est pas le lilas.

La soie n’est pas tout à fait la rayonne,
L’homme a inventé seul le gramophone.

J’imagine une tombe sans croix,
Une mer sans houle, un pays sans lois.

J’imagine une pluie sans pli,
Un oiseau sans plumes, un oiseau sans nid, blanc.

Drôle d’histoire que la mienne,
Une jalousie sans persienne… Qu’elle revienne.

Mon coeur sans douleur,
Un parfum sans douceur…

Des passe-temps sans larmes, ni supplices
Qui soient des miroirs sans charmes… ni malices.

***

Tchicaya U Tam’si (1931-1988) – J’étais nu pour le premier baiser de ma mère (Gallimard, 2013)

Hugo Claus – Un homme en colère

•septembre 9, 2022 • Laisser un commentaire

Nulle maison n’est si noire
que je ne puisse l’habiter.

Nul matin n’est si blanc
que je ne m’y éveille
comme dans un lit.

Ainsi j’habite et je veille dans cette maison
debout entre nuit et matin

et me promène sur des champs de nerfs
et tâte de mes dix ongles
dans chaque corps résigné qui approche

tout en disant des mots chastes comme :
pluie et vent pomme et pain
épais et sombre sang des femmes.

***

Hugo Claus (1929-2008)Poèmes (L’Age d’Homme, 1998) – Traduit du néerlandais par Marnix Vincent.

Edmond Jabès – J’ai quitté une terre…

•septembre 8, 2022 • Un commentaire

J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne,
pour une autre, qui non plus, ne l’est pas.
Je me suis réfugié dans un vocable d’encre, ayant le livre pour espace,
parole de nulle part, étant celle obscure du désert.
Je ne me suis pas couvert la nuit.
Je ne me suis point protégé du soleil.
J’ai marché nu.
D’où je venais n’avait plus de sens.
Où j’allais n’inquiétait personne.
Du vent, vous dis-je, du vent.
Et un peu de sable dans le vent.

***

Edmond Jabès (1912-1991)Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format (Gallimard, 1989)

 
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