Emily Dickinson – Voici ma lettre au Monde…

•mai 7, 2021 • Un commentaire

Voici ma lettre au Monde
Qui ne M’a jamais écrit –
Les simples Nouvelles que la Nature disait –
Avec une tendre majesté

Son Message est confié
A des Mains que je ne vois pas –
Pour l’amour d’Elle – Doux – compatriotes –
Jugez-Moi avec – tendresse

*

This is my letter to the World
That never wrote to Me –
The simple News that Nature told –
With tender Majesty

Her Message is committed
To Hands I cannot see –
For love of Her – Sweet – countrymen –
Judge tenderly – of Me

***

Emily Dickinson (1830–1886)Lieu-dit l’éternité : Poèmes choisis (Seuil, Points/Poésie, 2007) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Reumaux.

Rainer Maria Rilke – Devant le ciel de ma vie…

•mai 6, 2021 • Laisser un commentaire

Devant le ciel de ma vie je me tiens
ignorant, m’étonnant. La grandeur des étoiles.
Ce qui monte, descend. Dans quel silence.
Suis-je vraiment ? Ai-je une part ? Ou échappé-je
au pur influx ? Les marées dans mon sang
suivent-elles cet ordre ? Oh, j’ai désir
de rejeter tous les désirs, et toute attache,
d’habituer mon cœur au plus lointain. Mieux vaut
pour lui vivre en l’effroi de ses étoiles
que sous un faux abri, et par le proche rassuré.

*

Unwissend vor dem Himmel meines Lebens,
anstaunend steh ich. O die großen Sterne.
Aufgehendes und Niederstieg. Wie still.
Als wär ich nicht. Nehm ich denn Teil? Entriet ich
dem reinen Einfluss? Wechselt Flut und Ebbe
in meinem Blut nach dieser Ordnung? Abtun
will ich die Wünsche, jeden andern Anschluss,
mein Herz gewöhnen an sein Fernstes. Besser
es lebt im Schrecken seiner Sterne, als
zum Schein beschützt, von einer Näh beschwichtigt.

***

Rainer Maria Rilke (1875-1926)Poèmes épars 1907-1926 – Œuvres II, Poésie (Seuil, 1972) – Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet.

Jean-Pierre Schlunegger – Je continue

•mai 5, 2021 • Laisser un commentaire

L’air bleu fraîchit, les visages s’effacent
Au fin grésil. Mes pas brouillent leurs traces.
Tu regardes longtemps ton papier et tes mains
L’enfant que tu étais : moins qu’un rêve.
Alouette au miroir. Tu n’as pas faim.
Le marchand de tabac. Le quartier qui s’allume.
Hier j’ai passé ici, j’y passerai demain
Ô ma forme qui fuis en avant, qui m’échappes,
Tu te penches de plus en plus. Tout s’éteint.

***

Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964)Clairière des noces (Aujourd’hui, 1959)

Italo Calvino – Les ruisseaux

•mai 4, 2021 • Un commentaire

Souvent nous empruntons des itinéraires
secrets pour nous fuir. Et mes routes
ne sont pas les vôtres : moi je parcours les ruisseaux.
Je regarderai alentour à petites gorgées
le passage étroit veut des pas comptés :
je laisse mon chien – ami des soleils – tremper
ses pattes dans le courant fluet.
Rares les rencontres : des hommes avec des bêches
retouchent les marges des bûchers ;
passez devant : je me plaquerai contre
le mur par-dessus l’aplomb vert et bref.
Pourquoi ne pas dire : « hommes votre bêche
me donnez et je retournerai l’eau dans le vôtre » ?

*

I beudi

Il s’agit d’un des rares termes dialectaux employés par…
Sovente camminiamo itinerari
segreti, per fuggirci. E le mie strade
non son le vostre : io percorro i beudi.
L’intorno occhieggierò a fugaci sorsi
ché il varco esiguo vuol badati i passi ;
lascio che il cane – amico ai soli – guazzi
le zampe nella fievole corrente.
Rari gli incontri : uomini con vanghe
ribadiscono gli argini dei roghi ;
passate avanti : io mi farò a ridosso
del muro sopra il breve e verde ciglio.
Perché non dico : “uomini, il badile
Datemi e girerò l’acqua nel vostro”?

***

Italo Calvino (1923-1985)Sept poèmes de jeunesse – Po&sie 2014/3-4 (N° 149-150) – Traduit de l’italien par Martin Rueff.

Petre Stoica – Si tu crois encore

•mai 3, 2021 • Laisser un commentaire

la mélancolie s’apprend tous les jours
si tu n’es pas né avec ce papillon sur les doigts
écoute le frémissement des noisetiers
entonne joyeusement en rêve
l’air du marchand d’oiseaux
ou récite l’ode de la transhumance
mais n’ironise jamais la haute chaire
d’où s’exprime magistralement
la chèvre aux lunettes de cheval
si tu crois encore dans les mécanismes du vent
le soir
quand les soldats passent
en chantant

***

Petre Stoica (1931-2009)Le blues roumain Vol. 2 (Unicité, 2021) – Traduit du roumain par Radu Bata.

Joaquín O. Giannuzzi – Autocritique

•mai 2, 2021 • Laisser un commentaire

Le soleil occupe toute l’après-midi.
Je suis seul et lyrique dans l’après-midi.
Je suis un irradiant poème parfait
mais au lieu de l’écrire
j’ai endeuillé ma jeunesse
je me suis assuré le tabac et le café
j’ai rongé chaque os de l’esthétique
Mais elle ne m’offrit jamais son jus secret
Je ne trouve pas un système personnel de langage
Je veux dire un acte d’écriture
Que mes contemporains interprètent convenablement mal.

*

Autocrítica

El sol ocupa toda la tarde.
Estoy solo y lìrico en la tarde.
Estoy hecho un amarillo poema perfecto
pero en lugar de escribirlo
enviudé mi juventud
me aseguré el tabaco y el café
una a una he chupado las costillas de la estética
Pero el jugo secreto no me fue revelado
No encuentro un personal sistema de lenguaje
Quiero decir un acto de escritura
Que mis contemporáneos interpreten adecuadamente mal.

***

Joaquín O. Giannuzzi (1924- 2004)Señales de una causa personal, in Obra poética (Emecé, 2000) – Les Signes d’un combat personnel – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Julia Azaretto.

Robert Walser – Amour

•mai 1, 2021 • Un commentaire

Je suis l’enfant chéri de moi-même.
Je suis celui qui me hait et qui m’aime.
Ah, nul amour jamais ne pourra
me comprendre aussi bien que moi-même.
Souvent, quand seul pendant des heures
j’étais couché, plongé en moi-même,
j’étais ma nuit, j’étais mon jour,
j’étais mon tourment et ma joie.
Je suis le soleil qui me réchauffe.
Je suis le cœur qui m’aime tant,
lui qui se donne et s’abandonne,
et pour son enfant chéri se chagrine.

*

Liebe

Ich bin der Liebling meiner selbst.
Ich bin es, der mich liebt und hasst.
Ach, keine Liebesmacht erfasst
mich selbst so völlig wie ich selbst.
Oft, wenn ich stundenlang allein
mit mir in Selbstgedanken lag,
war ich mir Nacht, war ich mir Tag,
war ich mir Qual und Sonnenschein.
Ich bin die Sonne, die mich wärmt.
Ich bin das Herz, das mich so liebt,
das so vergessen hin sich gibt,
das sich um seinen Liebling härmt.

***

Robert Walser (1878-1956)Poèmes (Zoé, 2008) – Traduit de l’allemand (Suisse) par Marion Graf.

Tomas Tranströmer – Madrigal

•avril 30, 2021 • Laisser un commentaire

J’ai hérité d’une sombre forêt où je me rends rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place. Alors, la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués, malgré l’action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué. J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille ! C’est le printemps et l’air est enivrant. Je suis diplômé de l’université de l’oubli et j’ai les mains aussi vides qu’une chemise sur une corde à linge.

***

Tomas Tranströmer (1931-2015)Baltiques – Oeuvres complètes (1954-2004) (Gallimard, 2004) – Traduit du suédois par Jacques Outin.

Jim Harrison – En mes derniers instants…

•avril 29, 2021 • 2 commentaires

En mes derniers instants je chanterai une absurde
mélodie de réconciliation en sachant
que la musique est née avant les mots.
Je ne suis qu’un peintre à Lascaux :
j’ai vendu mon destin contre une petite pièce
qui m’a payé le monde que j’ai visité au crépuscule.

*

In my final moment I’ll sing a nonsense ditty
of reconciliation knowing that music came
before words. I’m only a painter in Lascaux.
I’ve sold my destiny for a simple quarter that bought
me the world that I’ve visited at twilight.

***

Jim Harrison (1937-2016)Songs of Unreason (Copper Canyon Press, 2011) – Une heure de jour en moins (Flammarion, 2012) – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent.

Adhémar de Barros – Je ne te laisse pas seul

•avril 28, 2021 • Un commentaire

Je ne te laisse pas seul
Une nuit,
j’ai rêvé que je marchais
le long de la mer
avec mon Seigneur.
Des pas se dessinaient sur le sable,
laissant une double empreinte,
la mienne et celle du Seigneur.
Je me suis arrêté
pour regarder le film de ma vie ;
j’ai vu toutes les traces
qui se perdaient au loin.
Mais je remarquai
qu’en certains endroits,
au lieu de deux empreintes,
il n’y en avait qu’une.
À cette empreinte unique
correspondaient
les jours les plus sombres
de mon existence.
Alors, me tournant vers le Seigneur
j’osai lui faire des reproches :
Pourquoi m’as-tu laissé seul
aux pires moments de ma vie ?
Mais le Seigneur me prit par la main :
Mon enfant bien-aimé,
jamais je ne te laisse seul,
les jours où tu ne vois qu’une trace sur le sable,
c’est qu’alors, je te portais dans mes bras.

***

Adhémar de Barros (1901-1969) – Yvon Le Men, Le Tour du monde en 80 poèmes (Flammarion, 2009)

 
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