Henri Abril – Te voici enfin de retour…

•décembre 4, 2017 • Un commentaire

Te voici enfin de retour
dans une paix somnambule, plus près
de toi-même que de toutes les villes
et des rêves
vécus à vol d’oiseau

l’aube grimace,
les voix du fleuve s’en sont saisi
pour mieux te laisser seul,
en équilibre
face au jusant des mots

qui ne furent jamais les tiens,
les façades sépia et safran respirent
habitées, désertées
comme les masques où dansaient tes yeux

et tout serait pareil,
lumière et chaos en liesse,
si dans l’air tu n’avais palpé
tes propres empreintes,
une errance sauvage
effaçant tous les lieux

***

Henri Abril (1947, Mataró, Espagne)Byzance, le sexe de l’utopie (Stellamaris, 2016)

Publicités

Ossip Mandelstam – Un corps m’est échu…

•décembre 3, 2017 • Laisser un commentaire

Un corps m’est échu : qu’en ferai-je enfin,
Tellement unique et tellement mien ?

La douce joie de vivre et respirer,
D’où me vient-elle, et qui en remercier ?

Étant fleur et jardinier à la fois,
Je ne suis seul dans la geôle ici-bas.

Et sur la vitre de l’éternité
Ma chaude haleine a pu se déposer.

Ses empreintes, comme des ornements,
Déjà se déchiffrent malaisément.

Que l’instant s’envole avec la buée !
Mon cher dessin, rien ne peut l’effacer.

*

Дано мне тело — что мне делать с ним,
Таким единым и таким моим?

За радость тихую дышать и жить,
Кого, скажите, мне благодарить?

Я и садовник, я же и цветок,
В темнице мира я не одинок.

На стекла вечности уже легло
Мое дыхание, мое тепло.

Запечатлеется на нем узор,
Неузнаваемый с недавних пор.

Пускай мгновения стекает муть —
Узора милого не зачеркнуть!

1909

***

Ossip Mandelstam (1891-1938)(La) Pierre (1906-1915) (Circé, 2003) – Traduit du russe par Henri Abril.

Arséni Tarkovski – Le portrait

•décembre 2, 2017 • Laisser un commentaire

Personne personne avec moi.
Rien qu’au mur un portrait sans voix.

Et rampant sur l’aveugle vieille
Les mouches veillent
veillent
veillent.

« Te sens-tu bien, que je lui dis,
Sous verre dans ton paradis ? »

Mais tandis que rampe une mouche,
La vieille semble ouvrir sa bouche :

« Et toi ici dans ta maison
Te sens-tu bien, seul pour de bon ? »

*

Портрет

Никого со мною нет.
На стене висит портрет.

По слепым глазам старухи
Ходят мухи,
мухи,
мухи.

Хорошо ли, – говорю, –
Под стеклом твоем в раю?

По щеке сползает муха,
Отвечает мне старуха:

– А тебе в твоём дому
Хорошо ли одному?

*

Portrait

There’s no one here
but me. A portrait on the wall—

flies,
flies,
flies crawl
over the old woman’s blind eyes.

I ask: Is it nice
under the glass, in your paradise?

Down her cheek, a fly climbs.
The old woman replies:

And you there, in your home—
do you like being alone?

1937

***

Arséni Tarkovski (1907-1989)Poèmes (Librairie du Globe, 1991) – Traduit du russe par Henri Abril – I Burned at the Feast (Cleveland State University Poetry Center, 2015) – Translated by Philip Metres and Dimitri Psurtsev.

Sergueï Stratanovski – Dieu

•décembre 2, 2017 • Un commentaire

Mais Dieu n’est pas un spectre d’or
Ni fauve ni fièvre étoilée,
Rien qu’une sphère creuse encore
Nue et asexuée,
Suspendu dans ma chambre
Prunelle invisible il contemple
Ce qu’il a changé en prison :
Ma table, mon papier, mon encre,
Tout cela lui est dû
Je peux bien le lui rendre
Même si je dois rester nu

*

Бог

А Бог – не призрак золотой
Не зверь, не звездный жар
Он только голый шар
Бесполый и пустой
Он в комнате повис
Под самым потолком
И смотрит, смотрит вниз
Невидимым зрачком
Мои чернила, стол
Он превратил в тюрьму
Я все отдам ему
А сам останусь гол

1968-72

***

Sergueï Stratanovski (né en 1944 à Léningrad)Les ténèbres diurnes (Circé, 2016) – Traduit du russe par Henri Abril.

Federico García Lorca – Attente

•décembre 1, 2017 • Un commentaire

L’univers
est en attente de quelque chose
qui encore n’a pas éclos.
La flore infinie
des étoiles
et les faunes de l’âme
retiennent leur souffle
et regardent vers un point
qui est loin
attendant la clé
du mystère,
point qu’attaque la mort
avec un marteau fantastique.
Car si le point lointain
venait à s’effacer du ciel
il y aurait une catastrophe
d’étoiles
un énorme amas
d’étoiles
couronnées de fantastiques
squelettes.

*

Espera

El universo
está en espera de algo
que aún no se ha abierto.
La floresta infinita
de los luceros
y las faunas del alma
contienen el aliento
y miran hacia un punto
que está lejos
esperando la clave
del misterio,
punto que ataca la muerte
con un martillo feérico.
Mas si el punto lejano
se borrara del cielo
habría una catástrofe
de luceros,
un enorme montón
de luceros
coronados por feéricos
esqueletos.

***

Federico García Lorca (1898-1936)Grenier d’étoiles (Erès, 2012) – Traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras.

Pier Paolo Pasolini – Et le crissement du papier où j’écris…

•novembre 30, 2017 • 5 commentaires

Et le crissement du papier où j’écris,
Soudain, dans une pause fourmillant
Du grêle son des champs, me dit
Vivant, après des jours et des jours égarés,
Dans le jour de plus en plus fixe de la chair.
Ce vide soudain qui fouille
Dans les siècles, qui souffle dans la pièce
Une odeur de cimetières abandonnés,
Compte plus que mille corps étreints
Dans des enlacements ou dans des désirs énervés,
Plus que les pensées que le monde
M’impose. Ah, comme je t’ai apprise, solitude !

*

E il fruscio della carta dove scrivo,
improvviso, in una sosta gremita
dal gracile suono dei campi, vivo,
mi dice, dopo giorni e giorni spersi
nel giorno sempre più fisso della carne.
Questo vuoto improvviso che scava
nei secoli, che soffia nella stanza
odore di cimiteri abbandonati,
conta più che mille corpi stretti
in abbracci o in snervati desideri,
più dei pensieri che il mio mondo
m’impone. Ah, come ti ho imparata, solitudine!

***

Pier Paolo Pasolini (1922-1975)Adulte ? Jamais (Points, 2013) – Traduit de l’italien par René de Ceccatty.

David Gascoyne – La faute

•novembre 29, 2017 • Laisser un commentaire

Vivre, et respirer
Et aspirer, sentir le feu
Surgir à travers la partie mortelle et gagner
Par des veines calcinées encore plus haut !
Mais qui n’a pas vécu une heure
Dans la condition condamnée de notre sang
Sans connaître comment une blessure comme une flamme noire
Exquise, irréparable, peut éclater dans son éclosion
Dans ce qui est immortel en nous, sans recevoir
Notification de la faute : être vivant !

*

The Fault

To live, and to respire
And to aspire, to feel the fire
Urge upward through the mortal part and gain
Through burnt-out veins still higher!
But who has lived an hour
In the condemned condition of our blood
And not known how a wound like a black flower,
Exquisite and irreparable, can break
Apart in the immortal in us, or not felt
An intimation of the fault: to be alive!

***

David Gascoyne (1916– 2001) – Autotraduit par l’auteur.

 
Le Carnet et les Instants

Revue des Lettres belges francophones

Borntobeanomad

The world is your home.

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature portes ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

poésie : traduction : critique

L'atelier en ligne de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

Outlaw Poetry

Even when Death inhabits a poem, he does not own it. He is a squatter. In fact, Death owns nothing. - Todd Moore

Locus Solus: The New York School of Poets

News, links, resources, and commentary on poets and artists of the New York School

Encres désancrées --- Carla Lucarelli

Carnets décousus, Ecriture, Lectures, humeurs, élucubrations, travaux en cours, Images aimées, prises, empruntées

Bonheur des yeux et du palais

sur le fil des jours

%d blogueurs aiment cette page :