Gaston Miron – Ce monde sans issue

•avril 17, 2018 • Laisser un commentaire

Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
ta longue et bonne tête de la journée
ta tête de pluie enseignante
et pelures
et callosités
ta tête de mort

et ne pouvant plus me réfugier en Solitude
ni remuer la braise dans le bris du silence
ni ouvrir la paupière ainsi
qu’un départ d’oiseau dans la savane
que je meure ici au cœur de la cible
au cœur des hommes et des horaires
car il n’y a plus un seul endroit
de la chair de solitude qui ne soit meurtrie
même les mots que j’invente
ont leur petite aigrette de chair bleuie

souvenirs, souvenirs, maison lente
un cours d’eau me traverse
je sais, c’est la Nord de mon enfance
avec ses mains d’obscure tendresse
qui voletaient sur mes épaules
ses mains de latitudes de plénitude

et mes vingt ans et quelques dérivent
au gré des avenirs mortes, mes nuques
dans le vide

***

Gaston Miron (1928-1996)L’homme rapaillé (1970)

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Henri Thomas – Le gouffre du jour

•avril 16, 2018 • Un commentaire

A chaque aube étonnant de son cri de colombe
un silence où dormaient les fougères du givre,
le même somnambule ouvre ses grands yeux ivres
et droit dans l’inconnu glisse comme une bombe,

sa clameur en tombant dissipe les forêts,
déchire les filets où s’agitent nos rêves
et dans un grand remous mille maisons se lèvent
et la neuve clarté se tache d’un sang frais ;

villas, palais marins qui buvez la lumière
par toutes vos blancheurs dès l’aurore ravies,
sentez-vous le soleil ourdissant dans la pierre
un réseau frémissant qui capture la vie ?

Les dormeurs de midi verront ces fables sourdes
déchirer leur sommeil en un fiévreux sillage,
à peine s’arrêter pour jeter leur message
et couler dans le sang comme barques trop lourdes.

***

Henri Thomas (1912-1993)Poésies (Gallimard, 1970)

T. S. Eliot – Avril est le plus cruel des mois…

•avril 15, 2018 • Un commentaire

Avril est le plus cruel des mois, il engendre
Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle
Souvenance et désir, il réveille
Par ses pluies de printemps les racines inertes.
L’hiver nous tint au chaud, de sa neige oublieuse
Couvrant la terre, entretenant
De tubercules secs une petite vie.
L’été nous surprit, porté par l’averse
Sur le Starnbergersee ; nous fîmes halte sous les portiques
Et poussâmes, l’éclaircie venue, dans le Hofgarten,
Et puis nous prîmes du café, et nous causâmes.
Bin gar keine Russin, stamm’aus Litauen, echt deutsch.
Et lorsque nous étions enfants, en visite chez l’archiduc
Mon cousin, il m’emmena sur son traîneau
Et je pris peur. Marie, dit-il,
Marie, cramponne-toi. et nous voilà partis !
Dans les montagnes, c’est là qu’on se sent libre.
Je lis, presque toute la nuit, et l’hiver je gagne le sud.

Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent
Parmi ces rocailleux débris ? Ô fils de l’homme,
Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant
Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil :
L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,
La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre
Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge
(Viens t’abriter à l’ombre de ce rocher rouge)
Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,
Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ;
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière.

*

April is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain.
Winter kept us warm, covering
Earth in forgetful snow, feeding
A little life with dried tubers.
Summer surprised us, coming over the Starnbergersee
With a shower of rain; we stopped in the colonnade,
And went on in sunlight, into the Hofgarten,
And drank coffee, and talked for an hour.
Bin gar keine Russin, stamm’ aus Litauen, echt deutsch.
And when we were children, staying at the arch-duke’s,
My cousin’s, he took me out on a sled,
And I was frightened. He said, Marie,
Marie, hold on tight. And down we went.
In the mountains, there you feel free.
I read, much of the night, and go south in the winter.

What are the roots that clutch, what branches grow
Out of this stony rubbish? Son of man,
You cannot say, or guess, for you know only
A heap of broken images, where the sun beats,
And the dead tree gives no shelter, the cricket no relief,
And the dry stone no sound of water. Only
There is shadow under this red rock,
(Come in under the shadow of this red rock),
And I will show you something different from either
Your shadow at morning striding behind you
Or your shadow at evening rising to meet you;
I will show you fear in a handful of dust.

***

T. S. Eliot (1888–1965)The Waste Land (1922)La Terre vaine (Points Poésie, 2006) – Traduit de l’anglais par Pierre Leyris.

Paulo José Miranda – Autoportrait 1

•avril 14, 2018 • Laisser un commentaire

combien de beauté faudra-t-il décrire
pour qu’un cœur s’agenouille devant l’existence d’un autre

combien de verdure verrons-nous dans les champs
bien avant
les carillons des cloches dans les villages dans ta bouche

combien d’enfants le matin sur le chemin de l’école
pour si peu de mains qui plantent
un quelconque dessein
une quelconque graine de dieu

et tant de dieu
pour si peu d’humain
ravivant la flamme à tous les gestes tendres
aux forêts blanches des grammaires

Il y en aura encore
il y en aura peu
qui dans les décombres d’un livre trouveront
leur visage dans les mains d’un autre

*

auto-retrato 1

quanta beleza será preciso escrever
para que um coração se ajoelhe junto a existência de outro

quanto verde se verá nos campos
ainda antes
que os sinos repiquem nas aldeias da tua boca

quantas crianças de manhã no caminho da escola
para tão poucas mãos plantando
qualquer desígnio
qualquer semente de deus

e tanto deus
para tão pouco humano
ateando fogo a todos os gestos ternos
as brancas florestas das gramáticas

haverá ainda
haverá pouco
quem encontre nos escombros de um livro
o seu rosto nas mãos de outro

***

Paulo José Miranda (né au Portugal en 1965)Autoportraits (Al Manar, 2016) – Traduit du portugais par Sofia Queiros.

Marilyn Hacker – Chemins de douleur

•avril 13, 2018 • Laisser un commentaire

Douleur parcourt des lieues au bord du fleuve pollué,
douleur compte les jours happés dans le solstice d’hiver,
douleur entend les voix exubérantes de la cour d’école :
insultes qu’on lance.

Ce sera à tout jamais le premier septembre.
Il y aura les jeunes Haïtiens : leur partie de foot
fournit un sujet de conversation innocente
aux deux personnes

buvant leur café, bras nus. Il y aura la lumière
de rosace du soleil couchant sur le fleuve.
Il y aura un remorqueur rouillé, drôle,
poussant une péniche.

Pensait-elle savoir ce que projetait son amie ?
Pensait-elle que son frère se réjouissait de la voir ?
Pensait-elle dormir une fois de plus jusqu’à l’aube,
serrant contre elle son amour ?

Douleur n’a pas de frère, de sœur, ni d’amour.
Douleur trouve ailleurs l’amitié. Douleur, dans les heures
de ténèbres sans fin avant la lueur sur la vitre
tient douleur, son miroir.

Frère ? Il était mort, dans une ville saignée par la guerre.
Douleur écossait des pois, l’eau froide coulait
dans l’évier ; un clavecin trillait du Corelli
jusqu’au coup de fil.

Et quand douleur arriva d’une nuit de veille à l’hôpital,
deux filles parurent faire leurs devoirs à contrecœur.
La moitié du placard, la moitié des tiroirs étaient vides.
Qui était parti cette fois ?

Douleur est isolationniste, a la vue courte. Douleur manque
d’empathie, de compassion, d’imagination ;
lit des récits de massacres, inondations, séismes
embourbés dans un seul récit.

Douleur est individuelle, bourgeoise, ordinaire
et banale, l’échange entre deux femmes dans un marché
le dimanche : « Le mari de Germaine est mort ».
Remplissant leurs cabas de pommes.

Douleur a sa première grossesse, en est à cinq mois.
À présent elle sait que le fœtus est mort en elle.
Traverse des rues pleines de commerces un matin
strié de soleil d’hiver.

L’hiver lèche la moelle de rues qui s’ouvrent
sur des jardins et des boulevards, des fleuves, des voies
sur berge parallèles, des artères menant à des ponts,
des frontières, des aéroports.

Douleur essuie du khol sur des paupières brûlantes.
Douleur avale des lieues sans voir si l’autoroute
longe l’océan, des bâtiments à l’abandon
ou des champs de blé noircis

– et d’ailleurs elle ne sort pas. Le mobilier massif,
bien qu’elle ne soit pas petite, la bloque et la cerne :
chêne et pin dont l’or chaud du grain, croyait-elle,
allait racheter sa saison.

Des ouvriers grimpent pour réparer les fenêtres,
sans vitres de clarté sur leur dos : ici, aucun ange
porteur de messages. Obstinément verte, une rue
ramène au fleuve.

Quatorze années drainées dans un quart d’heure :
le temps pour le soleil d’été finissant de souffler
sa lumière derrière l’autre rive, pour les jeunes gens
de terminer leur match.

*

Grief

Grief walks miles beside the polluted river,
grief counts days sucked into the winter solstice,
grief receives exuberant schoolyard voices
as flung despisals.

It will always be the first of September.
There will be Dominican boys whose soccer
game provides an innocent conversation
for the two people

drinking coffee, coatless. There will be sunset
roselight on the river like a cathedral.
There will be a rusty, amusing tugboat
pushing a barge home.

Did she think she knew what her friend intended?
Did she think her brother rejoiced to see her?
Did she think she’d sleep one more time till sunrise
holding her lover?

Grief has got no brother, sister or lover.
Grief finds friendship elsewhere. Grief, in the darkened
hours and hours before light flicks in one window
holds grief, a mirror.

Brother? He was dead, in a war-drained city.
Grief was shelling peas, with cold water running
in the sink; a harpsichord trilled Corelli
until the phone rang.

And when grief came home from a post-op nightwatch
two small girls looked reticent over homework.
Half the closet, half the drawers were empty.
Who was gone this time?

Grief is isolationist, short-viewed. Grief lacks
empathy, compassion, imagination;
reads accounts of massacres, floods and earthquakes
mired in one story.

Grief is individual, bourgeois, common
and banal, two women’s exchange in Sunday
market: “Le mari de Germaine est mort.” They
fill bags with apples.

Grief is primagravida, in her fifth month.
Now she knows the fetus has died inside her.
Now she crosses shopping-streets on a sun-shot
mid-winter morning.

Winter licks the marrow from streets that open
onto parks and boulevards, rivers, river-
parallel parkways, arteries to bridges,
interstates, airports.

Grief daubs kohl on middle-aged burning eyelids.
Grief drives miles not noticing if the highway
runs beside an ocean, abandoned buildings
or blackened wheatfields

—and, in fact, she’s indoors. Although her height is
average, massive furniture blocks and crowds her:
oak and pine, warm gold in their grain she thought would
ransom her season.

Workmen clear a path to repair the windows,
not with panes of light on their backs, no message-
bearers these. Still stubbornly green, a street leads
back to the river.

Fourteen years drained into the fifteen minutes
that it took a late-summer sun to douse its
light behind the opposite bank, the boys to
call their match over.

***

Marilyn Hacker (née à New York en 1942)Desesperanto (2003) – A Stranger’s Mirror: New and Selected Poems, 1994-2014 (W. W. Norton Company)La Rue palimpseste (La Différence, 2004) – Traduit de l’anglais par Claire Malroux.

Achille Chavée – Enfance

•avril 12, 2018 • 2 commentaires

En ce temps-là
je portais toute ma force dans mon cœur
C’était l’orgueil
celui du premier prince magnanime
de la première victoire
du drapeau bleu flottant sur la terre du juste
C’était la colère
l’impétueuse
flammes inoubliables
frissons de sang en prismes de pardon
C’était le désir agile
prenant pied dans la découverte
créant les îles de cristal
réinventant la magie blanche
C’était le péché de perle
mon vrai péché
la coupable bonté
l’admirable confusion d’amour
Je portais toute ma force dans mon cœur
sans cuirasse de mensonges
comme un enfant invulnérable

***

Achille Chavée (1906-1969)

Emmanuelle Le Cam – C’est un gros travail…

•avril 11, 2018 • Laisser un commentaire

C’est un gros travail
Vivre, et
Puis c’est tout
Dans la lumière des phares
Ou bien l’ombre
Sur la côte
Cachée dans les dunes
Ou en plein vent follet
C’est un gros travail
Vivre, disent-ils
Et puis la maladie
Mourir de peu comme on aura vécu.

***

Emmanuelle Le Cam (née en 1972 à Lorient)Vivre, disent-ils (Soc et Foc, 2013)

 
La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

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fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

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