Jacques Roubaud – Que faire d’un monde

•novembre 7, 2019 • Laisser un commentaire

que faire d’un monde qu’on ne dit pas
dont nul n’a su nul ne sait rien dire, rien
pas un détail, pas une occurrence particulière accrochée d’une description
un monde d’une généralité si extrême
que l’unique, le sans répétition, y est abrogé
dès l’instant que personne ne peut comprendre
dont personne dans sa bouche ne sait que faire
contourner ce dire, l’expulser d’une syllabe
le cracher avec dégoût
un monde d’une imprécision abominable
avec lequel je dois vivre
à qui je dois, incessant, le regard ?

***

Jacques Roubaud (né en 1932 à Caluire-et-Cuire)La pluralité des mondes de Lewis (Gallimard, 1991) – Je suis un crabe ponctuel: Anthologie personnelle 1967-2014 (Gallimard, 2016)

Marc Baron – On n’en a pas fini avec l’amour…

•novembre 6, 2019 • Laisser un commentaire

on n’en a pas fini avec l’amour
notre coeur doit se battre
avec ce qui l’enrage ou l’étouffe
les doutes venus de loin
les absences prolongées
les murs trop hauts dans notre vie
les portes qui se ferment
les livres qu’on n’ouvre plus
notre coeur comprend tout
il se bat pour un rien
il se souvient du feu dans la luzerne
des bonheurs, des injures
des blessures endormies
des volcans qui se lèvent
et tout recommence à vivre
pour un seul grain dans le champ de blé…

17 octobre 2019

***

Marc Baron (né en 1946 à Valence)

Découvert ici

Antônio Brasileiro – Pour que les jours ne soient pas seulement brefs

•novembre 5, 2019 • Un commentaire

Parce que vivre est vraiment nécessaire
et ce que nous faisons n’est qu’un passage
entre la beauté et l’ennui,

il faut reconnaître nos faiblesses :
ce qui est vraiment nécessaire c’est de vivre,
le reste n’est qu’invention de poètes.

Le reste – la poésie et la mort, la quiétude
et l’abandon – c’est ce qu’invente l’oisiveté
pour que les jours ne soient pas seulement brefs

pour que les jours ne soient pas seulement brefs.

*

Para que os dias não sejam apenas breves

Porque viver é mesmo o necessário
e o que fazemos é só uma passagem
entre a beleza e o tédio,

mister reconhecer nossas fraquezas:
viver é que é mesmo necessário,
o resto é invencionice de poetas.

O resto — poesia e morte, sossego
e abandono — é o que inventa a ociosidade
para que os dias não sejam apenas breves —

para que os dias não sejam apenas breves.

***

Antônio Brasileiro (né à Ruy Barbosa, Brésil, en 1944)Antologia poética (Copene, 1996) – Traduit par ?

René Philoctète – Urgence de la poésie

•novembre 4, 2019 • Laisser un commentaire

J’aurais pu vous parler des splendeurs des matins
arraisonner le ciel mettre l’aube en bouteille
agencer à ma guise un nuage en château fort
créer un temps de fête où flamboient des baisers

D’un seul battement de cœur j’aurais pu vous porter à ne plus concevoir
la vie dans ses vérités propres
à manger les fruits d’or d’une saison céleste
inventer une mer où tremblent à l’infini des feux inexprimables

J’aurais pu par ma voix étoiler des nuits pâles
entretenir le vin des délices aveugles
bâtir un pays rose où des femmes de gemme lissent leur chevelure
à l’encens de la lune

J’ai tout un atelier où des ornements sont rangés pour un cortège fabuleux
avec l’écho des cymbales le jour brûlant des pierreries la turbulence des couleurs
et des peuples pleins de foi qui roulent comme des vagues aux fêtes d’eau

Si j’appelle mes mots à vous rouer de vertiges ils viendront par brassées,
comédiens fabuleux d’un théâtre féerique,
changer les fleurs de la passion en paupières d’anges soûles
et jouer de la flûte à des soleils décapités

Mais mon rêve se glace comme un caillot de sang
car quiconque dans la nuit pleure sur la ville et sur son cœur
saigne en moi

Quiconque n’a pas de feu pour grandir son amour
le protéger contre l’oubli contre la mort
s’éteint en moi

Quiconque attend vainement quelqu’un pour aimer ou pour lutter
et sans sourciller remonte sa montre
espère en moi

Alors
sans à-peu-près et sans ambages
cassant l’aile au lyrisme des natures mortes et des vertiges
je proclame l’urgence de la poésie comme témoin à charge
dans ce procès permanent des hommes
contre l’Homme…

***

René Philoctète (1932-1995)Le Petit Samedi Soir (1975) – Poèmes des îles qui marchent (Actes Sud, 2003)

Matéi Visniec – Tout ce qui vous a déçus à la naissance

•novembre 3, 2019 • Laisser un commentaire

Et qui pourrais-je bien être à part le collectionneur de plaies
oui, chers messieurs, je suis venu ici afin d’acquérir
quelques-unes de vos plaies les plus secrètes

non, chers messieurs, les cicatrices hideuses ne m’intéressent pas
je collectionne à présent de plus sensibles plaies
de plus secrets traumatismes
des plaies transmises sur plus de trois générations
des douleurs héritées à la naissance
d’infimes coupures laissées à l’heure où vos sentiments se formèrent
tout ce qui vous a déçus à la naissance
voilà ce qui m’intéresse
la première goutte de sang intérieur
les premiers mots que vous avez prononcés
et qui n’ont plus jamais guéri

*

Tot ce v-a dezamăgit la naştere

Cine să fiu altcineva decât colecţionarul de răni
da, domnilor, am venit aici ca să cumpăr
câteva dintre rănile dumneavoastră ascunse

nu, domnilor, cicatricele hidoase nu mă mai interesează
eu colecţionez acum răni mai sensibile
traume secrete
răni transmise peste trei generaţii
dureri moştenite prin naştere
tăieturi fine la ora când vi s-au format sentimentele
tot ceea ce v-a dezamăgit la naştere
iată ce mă interesează
prima picătură de sânge interioară
primele cuvinte pe care le-aţi pronunţat
şi care nu s-au mai vindecat niciodată

***

Matéi Visniec (né en 1956 à Rădăuți, Roumanie)La masă cu Marx (Cartea Românească, 2011) – À table avec Marx (Bruno Doucey, 2013) – Traduit du roumain par Benoît-Joseph Courvoisier.

Gonzalo Rojas – Contre la mort

•novembre 2, 2019 • Laisser un commentaire

Je m’arrache à mes visions et je m’arrache les yeux chaque jour qui passe.
Je ne veux pas voir, je ne peux pas voir les hommes mourir chaque jour.
Je préfère être de pierre, être sombre,
à supporter le dégoût de me ramollir en dedans et sourire
à droite et à gauche afin que prospère ma petite affaire.

Je n’ai d’autre affaire que d’être ici à dire la vérité
au milieu de la rue et à tous les vents :
la vérité d’être vivant, rien que vivant,
avec les pieds sur terre et le squelette libre dans ce monde-ci.

Que diable gagnons-nous à bondir jusqu’au soleil avec nos machines
à la vitesse de la pensée ; que gagnons-nous
à voler au-delà de l’infini
si nous continuons à mourir sans aucun espoir de vivre
hors du temps des ténèbres ?

Dieu ne me sert à rien. Personne ne me sert à rien.
Mais je respire, et je mange, et je dors même
en pensant qu’il me reste dix ou vingt ans avant de m’en aller
les pieds devant, comme tout le monde, dormir dans deux mètres de
ciment sous terre.

Je ne pleure pas, je ne me pleure pas sur mon sort. Tout sera comme il se doit,
mais je ne peux pas voir des cercueils et des cercueils
passer, passer, passer, passer à chaque minute
pleins de quelque chose, emplis de quelque chose, je ne peux pas voir
le sang encore chaud dans les cercueils.

Je touche cette rose, j’embrasse ses pétales, j’adore
la vie, je ne me lasse pas d’aimer les femmes : je me nourris
d’ouvrir le monde en elles. Mais tout est inutile,
parce que moi-même je suis une tête inutile,
bonne pour l’échafaud, parce que je ne comprends pas ce que c’est
que d’attendre un autre monde depuis ce monde.

On me parle de Dieu ou on me parle de l’Histoire. Je me moque bien
d’aller chercher si loin l’explication de la faim
qui me dévore, la faim de vivre comme le soleil
dans la grâce du ciel, éternellement.

*

Contra la muerte

Me arranco las visiones y me arranco los ojos cada día que pasa.
No quiero ver ¡no puedo! ver morir a los hombres cada día.
Prefiero ser de piedra, estar oscuro,
a soportar el asco de ablandarme por dentro y sonreír
a diestra y a siniestra con tal de prosperar en mi negocio.

No tengo otro negocio que estar aquí diciendo la verdad
en mitad de la calle y hacia todos los vientos:
la verdad de estar vivo, únicamente vivo,
con los pies en la tierra y el esqueleto libre en este mundo.

¿Qué sacamos con eso de saltar hasta el sol con nuestras máquinas
a la velocidad del pensamiento, demonios: qué sacamos
con volar más allá del infinito
si seguimos muriendo sin esperanza alguna de vivir
fuera del tiempo oscuro?

Dios no me sirve. Nadie me sirve para nada.
Pero respiro, y como, y hasta duermo
pensando que me faltan unos diez o veinte años para irme
de bruces, como todos, a dormir en dos metros de cemento allá abajo.

No lloro, no me lloro. Todo ha de ser así como ha de ser,
pero no puedo ver cajones y cajones
pasar, pasar, pasar, pasar cada minuto
llenos de algo, rellenos de algo, no puedo ver
todavía caliente la sangre en los cajones.

Toco esta rosa, beso sus pétalos, adoro
la vida, no me canso de amar a las mujeres: me alimento
de abrir el mundo en ellas. Pero todo es inútil,
porque yo mismo soy una cabeza inútil
lista para cortar, por no entender qué es eso
de esperar otro mundo de este mundo.

Me hablan del Dios o me hablan de la Historia. Me río
de ir a buscar tan lejos la explicación del hambre
que me devora, el hambre de vivir como el sol
en la gracia del aire, eternamente.

*

Against Death

I pluck out my visions and pluck out my eyes each passing day.
I don’t want to see, I can’t! see men dying every day.
I’d rather be made of stone and dark
than endure the nausea of softening myself inside
and smiling left and right to prosper in my business.

I have no business other than to be here saying the truth
in the middle of the street to the four winds:
the truth of being alive, uniquely alive,
with my feet grounded and my skeleton free in this world.

What do we gain from leaping toward the sun in our machines
at the velocity of thought, the devil take it: what
do we gain on dying without any hope
of living outside of dark time?

God’s good for nothing. Nothing’s good for anything.
But I breathe, and eat, and even sleep
thinking that I have ten or twenty years before I go
face down, like them all, to sleep in six feet of cement down there.

I don’t cry, don’t weep. Everything has to be as it has to be,
but I cannot see coffins and more coffins
passing, passing, passing, passing every minute
full of something, stuffed with something, I cannot see
the blood in the coffins still steaming.

I touch this rose, I kiss its petals, I adore
life, I am not tired of loving women: I nourish myself
opening the world in them. But it’s all useless,
because I myself am a useless head
reading for lopping, not understanding what it means
to hope for another world out of this world.

They talk to me of God or talk of History. I laugh
that it’s so far to seek the explanation of the hunger
that devours me, the hunger to live like the sun
in the grace of air, eternally.

***

Gonzalo Rojas (1917-2011)Contra la muerte (1964) – Nous sommes un autre soleil (Orphée/ La Différence, 2013) – Traduit de l’espagnol (Chili) par Fabienne Bradu – Translated by John Oliver Simon.

Paul Vallée – Ah si j’étais un poète convenu

•novembre 1, 2019 • Un commentaire

Ah si j’étais un poète convenu
Il me serait doux d’écrire sur la pluie

Ah si j’étais un poète convenu
Ma chambre serait bleue
Et ma maison aurait un toit en ardoise

Ah si j’étais un poète convenu
Je visiterais chaque matin un jardin
Avec cet air émerveillé de l’explorateur
Lorsqu’il découvre un continent nouveau

Ah si j’étais un poète convenu
Je pourrais converser avec une rose
Et me croire intelligent

Ah si j’étais un poète convenu
J’inventerais chaque jour des parfums
Pour les femmes qui s’aspergent de patchouli

Ah si j’étais un poète convenu
Je pourrais boire l’eau des fontaines
Sans craindre qu’elle ne soit amère

Ah si j’étais un poète convenu
Je pourrais me rouler dans la neige
Sans me faire rouler par sa virginale blancheur

Ah si j’étais un poète convenu
Je pourrais enfiler la métaphore
Par le trou d’une aiguille
Sans me piquer les doigts

Ah si j’étais un poète convenu
Comme tout serait simple
La vie la mort les amis les roses

Ah si j’étais un poète convenu
Mon chant plairait à la fois aux rossignols
Aux blattes et aux marcassins

Ah si j’étais un poète convenu
La vie serait belle
Vraiment belle
Sans que la Beauté n’y ait de part

Ah si j’étais un poète convenu
Je signerais chaque poème d’un nom d’oiseau
De mon invention
Mais je n’aurais rien inventé

Ah si j’étais un poète convenu
J’assisterais à mes propres funérailles
Sans me formaliser de la chose

Ah si j’étais un poète convenu
Mes poèmes seraient un bien public
Et un trésor national
Accessibles à tous

Ah si j’étais un poète convenu
Je conviendrais à la fin avec vous
Que j’en ai décidément trop fait

Que le silence aurait mieux valu
Dès le début

***

Paul Vallée (Ayer’s Cliff, Québec 1970-2002) – Maudit

 
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de Pierre Vinclair

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

Outlaw Poetry

Even when Death inhabits a poem, he does not own it. He is a squatter. In fact, Death owns nothing. - Todd Moore

Locus Solus: The New York School of Poets

News, links, resources, and commentary on poets and artists of the New York School, by Andrew Epstein

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