Yves Namur – Ah ! mon amie…

•juin 10, 2018 • Un commentaire

Ah ! mon amie,
C’est toi aussi qui écrivais
J’habite un jour dont je ne suis pas maître.

Moi aussi il m’arrive de penser
Que je ne suis décidément maître de rien :

Pas plus maître de mes mains
Que du temps qui passe dans cette maison de misère,

Pas plus maître de mon destin
Que de cette eau qui coule sous les ponts
Et dans mes histoires sans queue ni tête,

Pas plus maître de moi
Que de ce poème où je n’ai décidément pas rendez-vous,
Ni avec l’amour ni avec la rime.

***

Yves Namur (né en 1952 à Namur)La tristesse du figuier (Lettres Vives, 2012)

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Paul Celan – Ressac

•juin 9, 2018 • Laisser un commentaire

Heure, tu voles parmi les dunes.

Le temps de sable fin chante dans mes bras :
je suis couché contre lui, un couteau dans la main droite.

Moutonne, la vague ! Surgis sans crainte, poisson !
Avec de l’eau, on peut vivre une fois encore,
à l’unisson avec la mort, le monde, l’invoquer encore de nos chants,
appeler encore depuis le chemin creux : voyez,
nous sommes à l’abri,
voyez, la terre était à nous, voyez,
comme nous avons barré chemin à l’étoile !

*

Brandung

Du, Stunde, flügelst in den Dünen.

Die Zeit, aus feinem Sande, singt in meinen Armen :
ich lieg bei ihr, ein Messer in der Rechten.

So schäume, Welle ! Fisch, trau dich hervor !
Wo Wasser ist, kann man noch einmal leben,
noch einmal mit dem Tod im Chor die Welt herübersingen,
noch einmal aus dem Hohlweg rufen : Seht,
wir sind geborgen,
seht, das Land war unser, seht,
wie wir dem Stern den Weg vertraten !

***

Paul Celan (1920-1970)Mohn und Gedächtnis (1952)Pavot et mémoire (Christian Bourgois, 1987) – Traduit de l’allemand par Valérie Briet.

Mariella Mehr – Quand il n’y a pas de lieu…

•juin 8, 2018 • 2 commentaires

Quand il n’y a pas de lieu,
le mot se nourrit de la montagne immuable.
Phrase après phrase, désespérément,
ma Babylone.
Seule se tait la blessure par le dard.

Je demande s’il y a
d’autres lieux, mon ami, et s’il
viendra un autre printemps;
les arbres clairs,
les heures intactes,
le rosier replié
sur son éveil.

A l’ultime tempête de neige, mon ami,
va me cueillir une branche de gui, et
sème sur mon front une dernière pincée d’hiver.

Puis, mon ami, apporte
à la montagne entamée
mon sang vagabond.
Qu’elle veuille bien
me pardonner
avant que l’aurore ne vienne.

*

Wo kein Ort ist
zehrt das Wort vom unversetzten Berg.
Satz für Satz, verzweifelt,
mein Babylon.
Nur die Stachelwunde schweigt.

Nach neuen Orten
frag ich, Freund, und ob ein
andrer Frühling käme;
die Bäume hell,
die Stunden unverbraucht,
der Rosenstrauch vertieft
in sein Erwachen.

Beim letzten Schneesturm, Freund,
hol mir den Mistelzweig, und
eine letzte Prise Winter
streu mir auf die Stirn.

Dann, Freund, bring ihm,
dem angebrochnen Berg,
mein Vagabundenblut.
Er möge mir
noch vor dem Morgengraun
verzeihn.

***

Mariella Mehr (née à Zurich en 1947)Nachrichten aus dem Exil (Drava, 1998) (Messages de l’exil) – Traduit de l’allemand par Monique Laederach.

Fernando Pessoa – Plutôt le vol de l’oiseau…

•juin 7, 2018 • 3 commentaires

Plutôt le vol de l’oiseau qui passe sans laisser de trace,
Que le passage de l’animal dont le sol garde le rappel.
L’oiseau passe et s’oublie, et c’est très bien ainsi.
L’animal, là où il ne se trouve plus et où il ne sert donc plus à rien,

Montre qu’il s’y est trouvé, ce qui ne sert vraiment à rien.
Le souvenir est une trahison de la Nature,
Puisque que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est rien, et se rappeler c’est ne pas voir.

Passe, oiseau, passe, et enseigne-moi à passer !

*

Antes o voo da ave, que passa e não deixa rasto,
Que a passagem do animal, que fica lembrada no chão.
A ave passa e esquece, e assim deve ser.
O animal, onde já não está e por isso de nada serve,
Mostra que já esteve, o que não serve para nada.

A recordação é uma traição à Natureza.
Porque a Natureza de ontem não é Natureza.
O que foi não é nada, e lembrar é não ver.

Passa, ave, passa, e ensina-me a passar!

*

Better the flight of the bird that passes and leaves no trace
Than the passage of the animal, recorded in the ground.
The bird passes and is forgotten, which is how it should be.
The animal, no longer there and so of no further use,
Uselessly shows it was there.

Remembrance is a betrayal of Nature,
Because yesterday’s Nature isn’t Nature.
What was is nothing, and to remember is not to see.

Pass by, bird, pass, and teach me to pass!

7 May 1914

***

Fernando Pessoa (1888-1935)Alberto Caeiro – Le gardeur de troupeaux (O Guardador de Rebanhos,1914) – Anthologie essentielle (Chandeigne, 2016) – Traduit du portugais par Patrick Quillier – A Little Larger Than the Entire Universe (Penguin, 2006) – Translated by Richard Zenith.

Titos Patrikios – Vers, 2

•juin 6, 2018 • Laisser un commentaire

Vers qui hurlent
vers qui se dressent soi-disant comme des baïonnettes
vers qui menacent l’ordre établi
et qui dans leurs quelques pieds
font ou défont la révolution,
inutiles, mensongers, grandiloquents,
parce qu’aucun vers aujourd’hui ne renverse de régime
aucun vers ne mobilise les masses.
(Quelles masses ? Entre nous vraiment – qui pense encore aux masses ?
Tout au plus une délivrance individuelle, sinon une révélation.)
C’est pourquoi moi je n’écris plus
pour offrir des fusils en papier
des armes de paroles bavardes et creuses.
Mais pour soulever juste un coin de la vérité
jeter un peu de lumière sur notre vie plagiée.
Autant que je peux et aussi longtemps que je résiste.

*

Στίχοι 2

Στίχοι που κραυγάζουν
στίχοι που ορθώνονται τάχα σαν ξιφολόγχες
στίχοι που απειλούν την καθεστηκυία τάξη
και μέσα στους λίγους πόδες τους
κάνουν ή ανατρέπουν την επανάσταση,
άχρηστοι, ψεύτικοι, κομπαστικοί,
γιατί κανένας στίχος σήμερα δεν ανατρέπει καθεστώτα
κανένας στίχος δεν κινητοποιεί τις μάζες.
(Ποιες μάζες; Μεταξύ μας τώρα –
ποιοι σκέφτονται τις μάζες;
Το πολύ μια λύτρωση ατομική, αν όχι ανάδειξη.)
Γι’ αυτό κι εγώ δε γράφω πια
για να προσφέρω χάρτινα ντουφέκια
όπλα από λόγια φλύαρα και κούφια.
Μόνο μιαν άκρη της αλήθειας να σηκώσω
να ρίξω λίγο φως στην πλαστογραφημένη μας ζωή.
Όσο μπορώ, κι όσο κρατήσω.

*

Verses, 2

Verses that howl,
Verses that stand stiff as bayonets,
verses that threaten the established order
and with a few feet
cause or overthrow a revolution,
are useless, phony, arrogant,
since no verse today overthrows regimes,
no verse mobilizes the masses.
(What masses? Between us now –
who cares about the masses?
The most verses give is somme individual
redemption, if not notoriety.)
That’s why I don’t write anymore
just to offer paper rifles,
guns made of verbose and hollow words.
Only to lift up the very edge of truth,
to shed a little light
on our fraudulent lives.
As much as I can, as long as I can hold out.

August 1957

***

Titos Patrikios (né à Athènes en 1928)Μαθητεία (Apprentissage, 1963)Sur la barricade du temps (Le Temps des cerises, 2015) – Traduit du grec par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis – The Lions’ Gate: Selected Poems of Titos Patrikios (English Edition) (Truman State University Press, 2006) – Translated by Roula Konsolaki and Christopher Bakken.

Louis MacNeice – Dimanche matin

•juin 3, 2018 • Laisser un commentaire

En bas de la rue quelqu’un fait des gammes
Qui disparaissent comme des poissons d’un petit coup de queue.
Le cœur de l’homme se dilate à rafistoler sa voiture.
C’est le dimanche matin, le grand bazar du Destin.
Voyez dans ces occupations un but, fixez-vous sur Ici et Maintenant.
Vous vous élèverez jusqu’à la musique, vous conduirez même après le Grand Saut,
Prendrez des virages sur deux roues jusqu’à devenir si rapides
Que vous arracherez des lambeaux au passé balayé par le vent.
Vous pourrez isoler cette journée, en faire, dans la semaine du temps,
Une minuscule éternité. Un sonnet rimé et clos sur lui-même.

Mais silence ! Tout là-haut, un bruit de déglutition : le clocher de l’église
Vomit ses huit cloches ; des gueules ouvertes de squelette n’en finissent pas
De répéter qu’il n’y a point de musique ou de mouvement qui assurent
Une fuite hors de la semaine. Qui continuera d’un bruit sourd…

*

Sunday Morning

Down the road someone is practising scales,
The notes like little fishes vanish with a wink of tails,
Man’s heart expands to tinker with his car
For this is Sunday morning, Fate’s great bazaar;
Regard these means as ends, concentrate on this Now,
And you may grow to music or drive beyond Hindhead anyhow,
Take corners on two wheels until you go so fast
That you can clutch a fringe or two of the windy past,
That you can abstract this day and make it to the week of time
A small eternity, a sonnet self-contained in rhyme.

But listen, up the road, something gulps, the church spire
Opens its eight bells out, skulls’ mouths which will not tire
To tell how there is no music or movement which secures
Escape from the weekday time. Which deadens and endures.

***

Louis MacNeice (1907–1963)Poems (1935) – Collected Poems (Faber & Faber)Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle : 1890-1990 (Verdier, 1996) – Traduit par ?

Maria Mercè Marçal – Bride

•juin 2, 2018 • 3 commentaires

À la fête des fous,
moi j’irais bien.
Je viendrais de Dieu sait où
–et personne ne le saurait–
les lèvres gercées
d’avoir fait la vie,

colporteur de chansons
à cheval sans bride.

Quel appât s’accroche–t–il
à ma gencive ?
L’Amour, étoile amère
à la dérive,
me fait des signes : je vais
sur l’autre rive,

colporteur de chansons
à cheval sans bride.

Les chaînes sont des prisons,
moi j’en fuyais
par le coin des brigands
à l’aube.
À la fête des fous,
moi j’irais bien.

Colporteur de chansons
à cheval sans bride.

*

Brida

A la fira dels Folls
jo hi aniria.
Vindria qui sap d’on
-i ningú no ho sabria-
amb els llavis oscats
de molta vida,

traginer de cançons
en cavall sense brida.

Quin esquer se m’arrapa
a la geniva?
Amor, estel amarg
a la deriva,
em fa senyals: jo vaig
per l’altra riba,

traginer de cançons
en cavall sense brida.

Cadenes són presons
i jo en fugia
pel call dels bandolers
a trenc de dia.
a la fira dels Folls
jo hi aniria

traginer de cançons
en cavall sense brida.

***

Maria Mercè Marçal (1952-1998)Bruixa de dol (1977-1979)Sorcières en deuil (A.F.C, 2011) – Traduit du catalan par Michel Bourret Guasteví.

 
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