Marina Tsvétaïeva – Se faufiler…

•février 10, 2019 • Laisser un commentaire

Peut-être la meilleure victoire
Sur le temps et la langueur,
Est-elle de passer sans trace,
De passer sans faire d’ombre aux murs.

Peut-être de prendre par le refus ?
De sortir des miroirs, de passer
En Lermontov sur le Caucase,
Se faufiler sans troubler les rochers ?

Peut-être la plus joyeuse des fêtes
Est-elle de toucher l’orgue — sans faire d’écho,
Du doigt de Jean Sébastien Bach ?
De s’effondrer sans bruit

Et sans poussière dans l’urne,
Peut-être de mentir pour arriver,
Se faufiler, sortir des longitudes
Devenir Temps, passer en Océan
sans troubler l’eau…

*

Прокрасться…

А может, лучшая победа
Над временем и тяготеньем —
Пройти, чтоб не оставить следа,
Пройти, чтоб не оставить тени

На стенах…
Может быть — отказом
Взять? Вычеркнуться из зеркал?
Так: Лермонтовым по Кавказу
Прокрасться, не встревожив скал.

А может — лучшая потеха
Перстом Себастиана Баха
Органного не тронуть эха?
Распасться, не оставив праха

На урну…
Может быть — обманом
Взять? Выписаться из широт?
Так: Временем как океаном
Прокрасться, не встревожив вод…

*

To Steal By…

Perhaps, the best victory
Over time and gravity
Is to pass without a trace,
Without having even cast a shadow

On the walls…
To reject it all
Perhaps; to erase one’s image from the mirrors;
Like Lermontov in the Caucasus,
To steal by without disturbing the rocks?

Perhaps, it would be more fun
Not to touch an organ echo
With the finger of Sebastian Bach;
To dissolve, without leaving dust

For the urn?
Perhaps, to lie
One’s way out; to get discharged from latitudes;
To steal through Time as through an ocean,
Leaving its waters unstirred…

14 May 1923

***

Marina Tsvétaïeva (1892-1941)Poésie lyrique (1912-1941) (Éditions des Syrtes, 2015) – Traduit du russe par Véronique Lossky – Marina Tsvetaeva, In the Inmost Hour of the Soul (Humana Press, 1989) – Translated from the Russian by Nina Kossman.

Publicités

Ionuț Caragea – Laissez-moi finir ma poésie

•février 9, 2019 • Laisser un commentaire

je suis convaincu que je peux arriver là-bas
dans ce monde que je touche seulement
du bout des doigts
et de mon crayon magique
poésie ouvre-toi et laisse-moi entrer
dans ta contrée de rêve
mon âme est la clé des mots
ma souffrance est la voie
laissez-moi finir ma poésie
faire le lit de la destinée telle que je l’envisage
qu’elle reste un témoignage
pour ceux qui me lisent
pour ceux qui voudraient être mes amis
ou bien qu’elle soit une occasion de me haïr à jamais
pour ceux qui ont oublié d’aimer
laissez-moi finir ma poésie
c’est elle, la maison dans laquelle je reposerai
le tombeau sur lequel pleureront mes enfants
la prière adressée au bon Dieu
elle, mon bonheur
et mon exil

*

Lasati-ma sa-mi termin poezia

sunt convins ca pot ajunge dincolo
în lumea aceea pe care o ating doar cu vârful degetelor
si creionul meu magic
poezie, deschide-te si lasa-ma sa intru
în tarâmul tau de vis
sufletul meu este cheia cuvintelor
suferinta mea este calea
lasati-ma sa-mi termin poezia
sa-mi astern destinul asa cum doresc
sa ramâna marturie
pentru cei care ma citesc
pentru cei care vor sa-mi fie prieteni
sau pentru cei care au uitat sa iubeasca
un prilej sa ma urasca pe veci
lasati-ma sa-mi termin poezia
ea este casa în care ma voi odihni
mormântul la care-mi vor plânge copiii
rugaciunea catre bunul Dumnezeu
ea îmi este fericirea
si exilul

***

Ionuț Caragea (Snowdon King) (né en 1975 à Constanța, Roumanie)La Suprême émotion (Montréal, ASLRQ, 2009) – Préface de Constantin Frosin – Traduit du roumain par Clava Nour.

Charles Bukowski – Métamorphose

•février 8, 2019 • 4 commentaires

une petite amie
a refait mon lit
récuré et ciré le sol de ma cuisine
puis lessivé les murs
passé l’aspirateur
nettoyé les toilettes
et la baignoire
astiqué le sol de la salle de bains
coupé les ongles de mes pieds
et mes cheveux.

puis
dans la même journée
le plombier est venu réparer le robinet de la cuisine
et les toilettes
le monsieur du gaz a remis le chauffage
et celui du téléphone a réparé le téléphone.
me voici maintenant dans ce monde parfait.
tout est calme.
j’ai quitté mes 3 petites amies.

Je me sentais mieux quand tout était
en désordre.
il me faudra des mois pour revenir
à la normale :
je n’ai plus un cafard avec qui échanger.

j’ai perdu mon rythme.
je ne dors plus.
ne mange plus.

on m’a volé
ma crasse.

*

Metamorphosis

a girlfriend came in
built me a bed
scrubbed and waxed the kitchen floor
scrubbed the walls
vacuumed
cleaned the toilet
the bathtub
scrubbed the bathroom floor
and cut my toenails and
my hair.

then
all on the same day
the plumber came and fixed the kitchen faucet
and the toilet
and the gas man fixed the heater
and the phone man fixed the phone.
now I sit in all this perfection.
it is quiet.
I have broken off with all 3 of my girlfriends.

I felt better when everything was in
disorder.
it will take me some months to get back to normal:
I can’t even find a roach to commune with.

I have lost my rythm.
I can’t sleep.
I can’t eat.

I have been robbed of
my filth

***

Charles Bukowski (1920-1994) – Run With the Hunted (1962) – Avec les damnés (Grasset, 2000) – Traduit de l’américain par Michel Lederer.

Denis Vanier – Avec les mots

•février 7, 2019 • Laisser un commentaire

Tu m’auras appris l’abandon
l’élévation
et le bas niveau de l’amour,
le crime parfait
dont il faut effacer les traces
avant ma rupture d’avec les mots

***

Denis Vanier (1949-2000)L’urine des forêts (Les Herbes rouges, 1999)

Élise Turcotte – La ville aux douze villages

•février 6, 2019 • Laisser un commentaire

Je ne suis pas là.
La moitié des habitants ont moins de quinze ans et marchent dans la boue.
Je n’arrive pas à comprendre.
Si je ne réside pas sur cette terre, si je n’en connais pas l’odeur,
Je ne sais rien.

Vue de haut, toute forme paraît impossible.
Et puis l’homme réveille les morts,
L’enfant sourit,
Les orphelins et les orphelines chantent.
Je ne comprends pas comment.
Dire que je ne comprends pas.
Le dire, c’est tout. À toi.
Pour que tu frémisses de honte
Dans ton sommeil.

C’est comme des milliers d’insectes près d’une fontaine de sang :
On ne sait pas où le mouvement commence et s’arrête.
Le monde est tel que tu l’aurais décrit dans ton rêve de toutes les époques.
Toutes les villes se touchent l’instant d’une vie.
Pas de fleurs, pas de sel :
Une vie.

Mais parle-moi de la mort,
Que mes yeux se reposent.
Un seul être parmi les êtres :
Parle-moi du dernier souffle d’un seul être dans une chambre.
Parle-moi d’un corps qui se vide de sa flamme.
Parle-moi de sang qui coule, de larmes qui prient.
Descends dans la rue.
Je t’envoie une photo de l’oubli.

***

Élise Turcotte (née en 1957 à Sorel, Québec)Ce qu’elle voit (Le Noroît, 2010)

Yves Gosselin – Laissez-lui sa crasse

•février 5, 2019 • 3 commentaires

Laissez au poète sa crasse
Laissez-lui sa CRASSE
Laissez-lui les rues sans issue
Laissez-lui les trottoirs effondrés
Laissez-lui la pluie pourrie
Laissez-lui les neiges usées
Laissez-lui les poubelles trop remplies
Laissez-lui les dépotoirs
Et leurs montagnes d’insanités
Laissez-lui les égouts
Et leurs réseaux souterrains
Laissez-lui les tristes meublés
Sentant l’urine
Et débordant de caleçons sales
Laissez-lui les immeubles
Des quartiers sinistrés
Aux fenêtres condamnées
Laissez-lui les cafards et les tiques
Laissez-lui les punaises de lit
Laissez-lui les femmes vérolées
Et mal intentionnées
Laissez-lui les maladies contagieuses ou non
La rage les dermatites
La chlorose et la trichinose
Laissez-lui le sang impur
Laissez-lui les alcools frelatés
Laissez-lui les viandes avariées
Laissez-lui un monde imbuvable
Laissez-lui un monde immangeable
Mais surtout laissez-lui sa CRASSE
Laissez-lui ce qui lui appartient
Et n’appartient à aucun autre
Car un poète se reconnaît à son impureté
Au milieu de la mort immaculée
D’un monde trop bien ordonné
Laissez au poète sa crasse
Laissez-lui un monde irrécupérable
Il saura le rendre plus intolérable encore
Laissez-lui un monde inhabitable
Laissez-lui l’Enfer
Il saura à coup sûr en faire de la poésie

***

Yves Gosselin (né en 1959 à Sherbrooke, Canada)Artificier de l’absolu

Ilarie Voronca – J’étais des vôtres

•février 4, 2019 • Laisser un commentaire

C’est vers vous, hommes de l’avenir
Que va ma pensée.
Et je veux que vous vous exclamiez
« Il était des nôtres », quand vous lirez mes poèmes.

Des terrasses claires. Un travail joyeux
Fait pour le bien de tous. Et un amour immense
Comme un fleuve qui mène vers la mer toutes les rivières
Pour réunir les hommes et les peuples sous un même soleil.

Tout est à vous maintenant. Et les vallées et les monts
Parmi lesquels les saisons distribuent leurs forces,
Et l’océan majestueux. Et les aubes. Et les couchants,
Dont seuls quelques-uns pouvaient dire auparavant : « Vous êtes si beaux ».

Se souvient-on encore parmi vous des hommes de mon temps
Qui donnaient leurs yeux, leurs poumons pour un repas et un lit pauvres ?
Leur vue s’en allait avec la fumée par les hautes cheminées des usines
Leur souffle, leur jeunesse se transmuaient en lumières et en cristaux éclatants.

O ! Ils étaient tous loin, tristes, dans les ténèbres
Ils ne prenaient point part aux joies qu’ils avaient créées.
Leur souffrance, leur agonie obscure, pareille aux huîtres
Dont on nourrit la mort pour en extraire des perles.

« Ces avenues somptueuses ! Ces jardins comme des coupes
Où le champagne le plus fin des confidences, mousse.
Et les vitrines si attrayantes comme de vastes timbres-poste
Où tous les climats, toutes les vacances se rencontrent,

N’ont-elles garde nulle empreinte de ces mains âpres,
Douloureuses, des hommes qui n’ont droit à rien ? »
Je disais souvent ces paroles. Mais j’étais pareil à l’étranger
Oui parle au milieu d’une foule, une langue inconnue.

Car j’étais des vôtres, hommes de l’avenir
Et c’est vers vous qu’allait ma pensée
Comme vers l’océan de la soif future
Les chevaux blancs des sources et leurs crinières d’écumes.

***

Ilarie Voronca (1903-1946)La Poésie commune (G.L.M, 1936)

 
Ana Maria Tomescu

lumină în cana de lut

Rhapsody in Books Weblog

Books, History, and Life in General

Romenu

Over literatuur, gedichten, kunst en cultuur

Acuarela de palabras

Compartiendo lecturas...

Perles d'Orphée

Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie

renegade7x

Natalia's space

Cahiers Lautréamont

Association des Amis Passés Présents et Futurs d'Isidore Ducasse

366 Weird Movies

Celebrating the cinematically surreal, bizarre, cult, oddball, fantastique, strange, psychedelic, and the just plain WEIRD!

Le monde de SOlène, le blog

DU BONHEUR ET RIEN DAUTRE !

Fernando Calvo García

Poeta con pasión

Lectures au coeur

Photographie et poésie

The Tragedy of Revolution

Revolution as Hubris in Modern Tragedy

Le Trébuchet

Chroniques par C. M. R. Bosqué

Book Around The Corner

Books I read. Books I want to share with you.

lyrique.roumaine

poètes roumains des deux derniers siècles

Anthony Wilson

The Year of Living Deeply

Messenger's Booker (and more)

What started as a blog looking at Booker Prize Shortlisted novels since 1969, has morphed into a search for the best writing from the whole planet. Books listed for Awards of various descriptions a forte but not a prerequisite.

Reading in Translation

Translations Reviewed by Translators

Diabolus In Musica

Lossless Classical Resources

Ricardo Blanco's Blog

Citizen of Nowhere

Digo.palabra.txt

Literatura para generaciones pixeladas

AFROpoésie

Le site des poésies africaines

La Labyrinthèque

Histoire de l'art jouissive & enchantements littéraires

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

« Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c'est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu'un pleure, c'est comme si c'était moi. » M. D.

verseando

algunos poemas y otros textos

Traversées, revue littéraire

Poésies, études, nouvelles, chroniques

Le Carnet et les Instants

Revue des Lettres belges francophones

Borntobeanomad

The world is your home.

Manolis

Greek Canadian Author

Littérature portes ouvertes

Littérature contemporaine, poésie française, recherche littéraire...

The Manchester Review

The Manchester Review

Pierre Vinclair

poésie :: traduction :: critique

fragm

secousse sismique travaillant l’épaisseur d’une lentille de cristal, cette fin du monde de poche s’exprimait tout entière dans la syllabe fragm, identique de “diaphragme” à “fragment”, comme une paillette pierreuse qu’on retrouve pareille à elle-même dans des roches de structures diverses mais dont les éléments principaux, de l’une à l’autre, demeurent constants (Michel Leiris)

Outlaw Poetry

Even when Death inhabits a poem, he does not own it. He is a squatter. In fact, Death owns nothing. - Todd Moore

Locus Solus: The New York School of Poets

News, links, resources, and commentary on poets and artists of the New York School, by Andrew Epstein

Encres désancrées --- Carla Lucarelli

Carnets décousus, Ecriture, Lectures, humeurs, élucubrations, travaux en cours, Images aimées, prises, empruntées

Bonheur des yeux et du palais

sur le fil des jours

Bareknuckle Poet

Journal of Letters

%d blogueurs aiment cette page :