Rainer Maria Rilke – Pour écrire un seul vers (1910)
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
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Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910)




![Tulum Mexico in Late Afternoon Light [Explore #1, THANK YOU] Tulum Mexico in Late Afternoon Light [Explore #1, THANK YOU]](http://static.flickr.com/5470/7235972310_8c25258da5_t.jpg)

Ça, c’est un extrait des “Cahiers” que j’avais souligné lors de ma lecture. Bon j’aurai bien souligné le livre entier…
Rilke s’exprimerait-il ici par antiphrase? À l’en croire, il faudrait “pour écrire un seul vers” avoir tellement vécu dans le monde que cela paraît impossible. N’est-ce pas pas paradoxal de la part de l’auteur des Lettres à un jeune poète, et qui lui conseillait avant tout… la solitude? On a d’ailleurs de bons exemples de jeunes poètes qui ont écrit avant d’essayer de vivre (Arthur Rimbaud par exemple, qui a écrit des vers que je préfère aux siens).
Il n’est pas question de comparaison, Rilke est peut-être trop subtil pour votre cerveau. Si vous pensiez “poésie”, vous auriez compris le degré (très élevé, je souligne), de ce poème désespérant de vérité… regardez de plus près le monde, et, vous pourrez voir le parallélisme avec ce superbe texte. C’est ce que je vous souhaite… Pensez authenticité et subjectivité.
@micalement
Valérie
Un pur instant de poésie, rarissime et bouleversant de vérité.
[...] Pour écrire un seul vers de Rainer Maria Rilke (1875-1926) extrait de Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910). Lu par Terzieff chez Pivot. Magnifique. Il me fiche les larmes aux yeux. [...]
Pour écrire un seul vers, il faut... - boileau a dit ceci le avril 24, 2012 à 1:15 |
[...] Je viens de voir qu’un de mes “bloggers favoris”, (Beauty will save the world), a choisi précisément le même extrait… [...]