Muriel Rukeyser – La route

Voici des routes à prendre quand tu penses à ton pays
et que, pris d’intérêt, tu ressors tes cartes,
appelles le statisticien, interroges l’ami cher,

lis les journaux avec l’appétit du matin.
Ou quand tu prends le volant et que ta petite lumière
indique le niveau d’essence et l’horloge ; et que les phares

indiquent la route à venir, ton souhait persistant
par-delà le carrefour, la fourche, la station-service de banlieue,
la six-voies fréquentée conçue pour la sécurité.

Par-delà la zone d’influence de ta grande ville,
hors de son corps : circulation, masses obscures,
se trouvent des villes reculées et solides, avec leurs raisons de se battre.

Ces routes t’emmèneront dans ton propre pays.
Choisis les montagnes, remonte les rivières,
franchis les cols. Touche la Virginie-Occidentale où

le Midland Trail quitte le fourneau de la Virginie,
le fer de Clifton Forge, Covington et son fer, descend
dans la vallée prospère, villégiatures, hôtel de craie.

Colonnes et golf ; ville d’eaux ; White Sulphur Springs.
Aéroport. Des visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer
l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee.

Les montagnes simples, pures, tachetées de pins sombres
sous le climat capricieux, pluie soudaine du printemps,
rainures de neige, vent sur les contreforts.

Ici la terre est rude, raide, armée contre la neige,
rivières et renouveau. King Coal Hotel, Lookout,
et, dévalant en lacets abrupts, New River Gorge.

La photographe déballe appareil et étui,
scrute la campagne profonde, poursuit la découverte
en étudiant sur du verre dépoli une image inversée.

John Marshall a nommé le rocher (pins pointus, un précipice
qu’il localisa en 1812, et baptisa) Marshall Pillar,
mais plus tard, Hawk’s Nest. Voilà ta route, elle te relie

à ce qu’elle signifie : gorge, rocher, précipice.
Télescopée vers le bas, la rivière dure et verte comme pierre
défile vite, droit vers la ville.

*

The Road

These are roads to take when you think of your country
and interested bring down the maps again,
phoning the statistician, asking the dear friend,

reading the papers with morning inquiry.
Or when you sit at the wheel and your small light
chooses gas gauge and clock; and the headlights

indicate future of road, your wish pursuing
past the junction, the fork, the suburban station,
well-travelled six-lane highway planned for safety.

Past your tall central city’s influence,
outside its body: traffic, penumbral crowds,
are centers removed and strong, fighting for good reason.

These roads will take you into your own country.
Select the mountains, follow rivers back,
travel the passes. Touch West Virginia where

the Midland Trail leaves the Virginia furnace,
iron Clifton Forge, Covington iron, goes down
into the wealthy valley, resorts, the chalk hotel.

Pillars and fairway; spa; White Sulphur Springs.
Airport. Gay blank rich faces wishing to add
history to ballrooms, tradition to the first tee.

The simple mountains, sheer, dark-graded with pine
in the sudden weather, wet outbreak of spring,
crosscut by snow, wind at the hill’s shoulder.

The land is fierce here, steep, braced against snow,
rivers and spring. king coal hotel, Lookout,
and swinging the vicious bend, New River Gorge.

Now the photographer unpacks camera and case,
surveying the deep country, follows discovery
viewing on groundglass an inverted image.

John Marshall named the rock (steep pines, a drop
he reckoned in 1812, called) Marshall’s Pillar,
but later, Hawk’s Nest. Here is your road, tying

you to its meanings: gorge, boulder, precipice.
Telescoped down, the hard and stone-green river
cutting fast and direct into the town.

***

Muriel Rukeyser (1913–1980)The Book of the Dead (publié dans le recueil U.S.1, New York, Covici and Friede, 1938) – Le Livre des morts (Isabelle Sauvage, 2017) – Traduit de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault.

~ par schabrieres sur juillet 10, 2019.

2 Réponses to “Muriel Rukeyser – La route”

  1. Heureuse dé découvrir cette poésie ample sensitive à la Whitman.

    Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)

    Aimé par 1 personne

  2. Une poésie rythmée, « work in progress », sensitive à la Walt Whitman au cœur de l’action.

    Aimé par 1 personne

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