« Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le sentier abrupte du voyage terrestre, et de m’en aller, en chancelant comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d’un grand cercle bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j’osai pénétrer, moi, si jeune, les mystères du ciel ! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu’à ce que j’aperçusse un trône, formé d’excréments humains et d’or, sur lequel trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d’un linceul fait avec des draps non lavés d’hôpital, celui qui s’intitule lui-même le Créateur ! Il tenait à la main le tronc pourri d’un homme mort, et le portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche ; une fois à la bouche, on devine ce qu’il en faisait. » (Les Chants de Maldoror - Chant II - Lautréamont)
Maldoror: “mes yeux spleenétiques”
Thomas Bernhard, « Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux »
Thomas Bernhard, « Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux »
(poème)
« Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux,
et aujourd’hui
chacun se souvient encore de lui
entre Henndorf et Thalgau,
Seekirchen et Köstendorf,
et ils entendent sa voix
et se serrent
les uns contre les autres à sa table,
qui fut aussi la table du Maître.
En 1881, au printemps,
il se décida pour la vie : il planta
la vigne le long du mur de la maison
et appela les mendiants ;
sa femme, Maria, celle au ruban noir,
lui offrit encore mille ans.
Il inventa la musique des cochons
et le feu de l’amertume,
et parla du vent
et du mariage des morts.
Il ne me donnerait aucun bout de lard
pour mes désespoirs. »
Texte français Suzanne Hommel
Poème extrait de Sur la terre comme en enfer (1957), paru en français dans Thomas Bernhard, Pierre
Chabert et Barbara Hutt dir., Éditions Minerve, Paris, 2002, p. 230.
Guernica en trois dimensions
Guernica de Picasso en 3D. Saisissant!
Rendez-vous dans la Voie Lactée
Voici un poème cosmique de Li Po, poète chinois du VIIIe siècle.
La Lune, mon Ombre & Moi (traduit par Claude Roy)
Un flacon de vin au milieu de fleurs.
Je bois seul et sans compagnon.
Je lève ma coupe. Lune, à ta santé ;
Moi la lune, mon ombre : nous voilà trois.
La lune, hélas, ne boit pas.
Mon ombre ne sait qu’être là.
Amis d’un moment, la lune et mon ombre.
Le printemps nous dit d’être vite heureux.
Je chante et la lune flâne.
Je danse, et mon ombre veille.
Avant d’être ivres nous jouons ensemble.
L’ivresse venue, nous nous séparons.
Puisse longtemps durer notre amitié calme.
Rendez-vous un jour dans la Voie Lactée.
Li Po (701-762)
Nirvana de Bukowski
Au cours de mes pérégrinations sur la toile, je suis tombé par hasard sur le poème “Nirvana” de Bukowski, et j’ai été immédiatement frappé par sa beauté et sa magie. Enjoy.

Nirvana
pas trop de chance,
complètement sans
but,
c’était un jeune homme
dans un bus
traversant la Caroline du Nord
en chemin vers
quelque part
et il a commencé à neiger
et le bus s’est arrêté
à un petit café
nulle part dans les collines
et les passagers
sont entrés.
Il s’est assis à un coin
avec les autres,
il a commandé et la
nourriture est arrivée.
ce repas était
particulièrement
bon
et le
café.
la serveuse n’était pas
comme les femmes
qu’il avait
connues.
elle était pure,
quelque chose
d’authentique
émanait
d’elle.
le cuisinier à la friteuse disait
des imbécilités.
le gars à la plonge,
derrière,
rigolait, un rire
bon
clair
agréable.
le jeune homme observait
la neige tomber derrière
les vitres.
Il avait envie de rester
dans ce café
pour toujours.
le curieux sentiment
le parcourut
que tout
était
magnifique
ici,
que cela restera toujours
magnifique
ici.
ensuite le conducteur
a dit aux passagers
qu’il était temps
de réembarquer.
le jeune homme
a pensé, je vais rester assis
ici, je vais juste rester
ici.
mais ensuite
il s’est levé et a suivi
les autres vers
le bus.
il s’est assis à sa place
et a regardé vers le café
à travers la fenêtre
du bus.
alors le bus a
démarré, repris la route,
descendant, loin des
collines.
le jeune homme
regardait droit
devant lui.
il entendait les autres
passagers
parler
d’autres choses,
ou ils lisaient
ou
ils essayaient
de dormir.
ils n’avaient pas
remarqué
la
magie.
le jeune homme
appuya sa tête
d’un côté,
ferma ses
yeux,
prétendit
dormir.
Il n’y avait rien
d’autre à faire -
seulement écouter le
son du
moteur,
le son des
pneus
dans la
neige.
Traduit par David Ruzicka.
J’aime la nuit avec passion
En ces heures nocturnes (quatre heures du matin), je pense aux mots superbes extraits de la nouvelle “La nuit” (1887) de Maupassant. Comme lui, je préfère la nuit au jour.
“J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. Je l’aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil, dans l’air bleu, dans l’air chaud, dans l’air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers l’espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant et sinistre.
Le jour me fatigue et m’ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève avec peine, je m’habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau.”
Derniers livres lus
Livres recommandés par Michel Polac dans Charlie Hebdo:
- Vitaliano Trevisan - Bic et autres shorts
- Milan Fust - Histoire d’une solitude
- Branimir Scepanovic - La bouche pleine de terre
- Kenneth Cook - A coups redoublés
- Raymond Carver - La vitesse foudroyante du passé (poésie)
- Drago Jancar - L’élève de Joyce (nouvelles)
- Iouri Olecha - Parricide (nouvelles)
- Ambrose Bierce - Le club des parenticides (nouvelles)
Autres livres:
- Georges Pérec - Un homme qui dort
- Adelbert de Chamisso - L’étrange histoire de Peter Schlemihl
- George Orwell - Dans la dèche à Paris et à Londres
Trevisan - Bic et autres shorts
Auteur italien: Vitaliano Trevisan. Livre: Bic et autres shorts.
Textes d’une fulgurance inouïe, entre humour, absurde et désespoir. Ce sont des textes très courts à la manière des “fusées” de Baudelaire” (Le Spleen de Paris), et dont la chute vous laisse au bord de l’abîme. Un tour de force poétique, une magie indescriptible, une beauté qui peut-être sauvera le monde.
Pour exemple, ce très court texte intitulé “Nuages”:
Je n’ai pas de travail. Je n’ai pas d’amoureuse. Je n’ai pas d’amis. Alors j’ai beaucoup de temps. Je suis un privilégié: le temps et l’espace définissent la richesse, et la richesse est le privilège du petit nombre. On peut occuper aussi bien le temps que l’espace, mais moi je préfère occuper seulement le temps, en traversant l’espace. C’est pour ça que je marche sans arrêt. La destination n’est pas importante: le fait de maintenir le cap est un pur prétexte pour garder l’équilibre - condition essentielle pour continuer à marcher.
Ce fut donc par hasard que je me trouvai, il y a quelques jours, en train de marcher le long de la route qui mène au village de Fimon. Il était tôt dans l’après-midi et le vent avait lavé l’air de façon merveilleuse. Je levai la tête: au-dessus de la ligne des collines, les nuages dessinaient une autre ligne des collines qui appartenait à une dimension différente.
Ne pouvant grimper sur les nuages, je me dirigeai vers les collines.
(1993)
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont, éd Verdier, 125 p., 11,50 EUR.
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