Pablo Neruda – Walking Around (1935)

•février 9, 2010 • Laisser un commentaire

Il arrive que je me lasse d’être homme.
Il arrive que j’entre chez les tailleurs et dans les cinémas
fané, impénétrable, comme un cygne de feutre
naviguant sur une eau d’origine et de cendre.

L’odeur des coiffeurs me fait pleurer à cris.
Je ne veux qu’un repos de pierres ou de laine,
je veux seulement ne pas voir d’établissement ni de jardins,
ni de marchandises, ni de lunettes, ni d’ascenseurs.

Il arrive que je me lasse de mes pieds et de mes ongles,
de mes cheveux et de mon ombre.
Il arrive que je me lasse d’être homme.

Il serait cependant délicieux
d’effrayer un notaire avec un lys coupé
ou de donner la mort à une religieuse d’un coup d’oreille.
Il serait beau
d’aller par les rues avec un couteau vert
et en criant jusqu’à mourir de froid.

Je ne veux pas continuer à être une racine dans les ténèbres,
vacillant, étendu, grelottant de rêve,
en dessous, dans les pisés mouillés de la terre,
absorbant et pensant, mangeant chaque jour.

Je ne veux pas pour moi tant de malheur.
Je ne veux pas continuer avec la racine et la tombe,
avec le souterrain solitaire, avec la cave aux morts
transis, me mourant de chagrin.

Voilà pourquoi le lundi flambe comme le pétrole
lorsqu’il me voit arriver avec ma face de prison,
il aboie dans son parcours comme une roue blessée,
et marche à pas de sang chaud vers la nuit.

Et il me pousse vers certains coins, vers certaines maisons humides,
vers des hôpitaux où les os sortent par la fenêtre,
vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre,
vers certaines rues effroyables comme des crevasses.

Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins
pendant aux portes des maisons que je hais,
il y a des dentiers oubliés dans une cafetière,
il y a des miroirs
qui devraient avoir pleuré de honte et d’épouvante,
il y a de tous côtés des parapluies, et des poisons et des nombrils.

Je me promène paisiblement, avec des yeux, avec des chaussures,
avec fureur, avec oubli,
je passe, je traverse des bureaux et des magasins d’orthopédie
et des cours où il y a des vêtements pendus à un fil de fer:
caleçons, serviettes et chemises qui pleurent
de longues larmes sales.

***

Pablo Neruda (1904-1973)Résidence sur la terre (Residencia en la Tierra II, 1935)

Rainer Maria Rilke – Heure grave (Ernste Stunde, 1900)

•février 8, 2010 • Un commentaire

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde
Sans raison pleure dans le monde
Pleure sur moi

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit
Sans raison rit dans la nuit
Rit de moi

Qui maintenant marche quelque part dans le monde
Sans raisons marche dans le monde
Vient vers moi

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde
Sans raison meurt dans le monde
Me regarde

***

Rainer Maria Rilke (1875-1926)Berlin, Octobre 1900

Pierre Reverdy – Le coeur écartelé (1937)

•février 7, 2010 • Laisser un commentaire

Il se ménage tellement
Il a si peur des couvertures
Les couvertures bleues du ciel
Et les oreillers de nuages
Il est mal couvert par sa foi
Il craint tant les pas de travers
Et les rues taillées dans la glace
Il est trop petit pour l’hiver
Il a tellement peur du froid
Il est transparent dans sa glace
Il est si vague qu’il se perd
Le temps le roule sous ses vagues
Parfois son sang coule à l’envers
Et ses larmes tachent le linge
Sa main cueille des arbres verts
Et les bouquets d’algues des plages
Sa foi est un buisson d’épines
Ses mains saignent contre son coeur
Ses yeux ont perdu la lumière
Et ses pieds traînent sur la mer
Comme les bras morts des pieuvres
Il est perdu dans l’univers
Il se heurte contre les villes
Contre lui-même et ses travers
Priez donc pour que le Seigneur
Efface jusqu’au souvenir
De lui-même dans sa mémoire

***

Pierre Reverdy (1889-1960)Ferraille (1937)

Pierre Reverdy – Prière d’insérer (1945)

•février 7, 2010 • Laisser un commentaire

De ma vie, je n’aurai jamais rien su faire de particulièrement remarquable pour la gagner, ni pour la perdre.
Voici un témoignage partiel du genre d’activité qui a absorbé la plupart de mon temps.
Qu’il n’y ait pas lieu d’en être exagérément fier, on n’aura pas besoin de me le dire.
Nul doute qu’il y ait eu infiniment mieux à faire.
Mais quoi, l’occasion se dérobe à chaque tournant.
Elle s’évanouit comme une ombre.
Pourtant je suis toujours plutôt un peu en avance aux rendez-vous, parce que l’inexactitude est la politesse du peuple.
Toujours debout aux premières heures de l’espoir, je ne cède au sommeil qu’à la plus extrême limite du désastre.
Hier encore, je contemplais les heures sinistres d’un ciel bouleversé qui reflétait la surface unie d’un étang noir où venait éclater, par grappes empressées, des bulles d’encre. Toujours, quels que soient les événements, des bulles d’encre.
Je ne me réveillai, transi de misère et couvert d’une brume glacée, qu’au moment où l’on vint m’avertir que mon meilleur ami était mort assassiné;
On avait découvert son corps dans la cave d’un hôtel louche où ne fréquentaient que des gens totalement dépourvus de moyens d’existence.
Le commissaire de police me demanda si je pouvais reconnaître le cadavre. je l’apercevais par l’entrebâillement de la porte. La blessure était vraiment impressionnante. A partir de la pomme d’Adam jusqu’au dessous du nombril, il était ouvert – comme un livre.

***

Pierre Reverdy (1889-1960)Plupart du temps (1945)

Georges Bataille – Ma folie et ma peur (1944)

•février 6, 2010 • Laisser un commentaire

Ma folie et ma peur
Ont de grands yeux morts
La fixité de la fièvre.

Ce qui regarde dans ces yeux
Est le néant de l’univers
Mes yeux sont d’aveugles ciels

Dans mon impénétrable nuit
Est l’impossible criant
Tout s’effondre.

***

Georges Bataille (1897-1962)L’Archangélique et autres poèmes (1944)

Roberto Juarroz – Vivre c’est être en infraction (Vivir es estar en infracción, 1997)

•février 5, 2010 • Laisser un commentaire

« Chaque poème de Roberto Juarroz est une surprenante cristallisation verbale : le langage réduit à une goutte de lumière. Un grand poète des instants absolus ». Octavio Paz

Vivre c’est être en infraction.
A une règle ou à une autre règle.
Il n’y a pas d’alternatives :
ne rien enfreindre, c’est être mort.

La réalité est infraction.
L’irréalité l’est aussi.
Et entre les deux flue un fleuve de miroirs
qui ne figure sur aucune carte.

Dans ce fleuve toutes les règles se diluent,
toute infraction devient un autre miroir.

***

Roberto Juarroz (1925-1995)Quatorzième poésie verticale (Decimocuarta poesía vertical, 1997)

Alejandra Pizarnik – Pour Janis Joplin (1972)

•février 3, 2010 • Laisser un commentaire

à chanter doux et à mourir après.
non:
à aboyer.

ainsi comme dort la gitane de Rousseau.
ainsi tu chantes. plus les leçons de terreur.

il faut pleurer jusqu’à se briser
pour créer ou dire une petite chanson,
tant crier pour couvrir les cavités de l’absence,
toi tu fis cela, moi cela.
je me demande si cela n’augmenta pas l’erreur.

tu as bien fait de mourir.
c’est pourquoi je te parle,
c’est pourquoi je me confie à une enfant monstre.

***

Alejandra Pizarnik (1936-1972)

Alfonsina Storni – Pressentiment (Presentimiento, 1918)

•février 2, 2010 • Un commentaire

J’ai le pressentiment qu’il me reste peu de temps.
Cette tête qui est la mienne est comme une lampe-tempête
Qui brille et qui s’éteint.
Mais sans une plainte, sans la moindre terreur,
Pour disparaître, je veux qu’un soir très clair
Se couche le soleil si limpide
Et que d’un haut jasmin, une vipère blanche
Surgisse et doucement me morde droit au cœur.

***

Alfonsina Storni (1892-1938)La douce souffrance (El dulce daño, 1918)

Jorge Luis Borges – Les justes (Los justos, 1981)

•février 1, 2010 • Un commentaire

Un homme qui cultive son jardin, comme le voulait Voltaire.
Celui qui est reconnaissant que sur la terre il y ait de la musique.
Celui qui découvre avec plaisir une étymologie.
Deux employés qui dans un café du Sud jouent un silencieux jeu d’échecs.
Le céramiste qui prémédite une couleur et une forme.
Un typographe qui compose bien cette page, qui peut-être ne lui plaît pas.
Une femme et un homme qui lisent les tercets finaux d’un certain chant.
Celui qui caresse un animal endormi.
Celui qui justifie ou veut justifier un mal qu’on lui a fait.
Celui qui est reconnaissant que sur terre il y ait un Stevenson.
Celui qui préfère que les autres aient raison.
Ces personnes, qui s’ignorent, sont en train de sauver le monde.

***

Jorge Luis Borges (1899-1986)Le Chiffre (La Cifra, 1981)

Mário de Sá-Carneiro – Comment je ne possède rien (Como eu não possuo, 1913)

•janvier 31, 2010 • 2 commentaires

Je regarde autour de moi. Ils possèdent tous-
Une amitié, un sourire, un baiser.
Je suis le seul dont les désirs se diluent,
Et même dans l’étreinte, je ne possède rien.

De loin en loin m’effleure la théorie
Des spasmes aux teintes rouille éructés ;
Ce sont des extases à me faire trembler,
Mais avant même de les sentir, se fige mon âme!

Je veux sentir. Je ne sais… Je me perds tout entier…
Je ne puis être moi, ni me lier à autrui :
Je manque d’égoïsme pour monter au ciel,
Je manque d’onction pour sombrer dans la vase.

Je ne suis l’ami de personne. Pour cela,
Il me faudrait d’abord posséder
Quelqu’un à estimer –homme ou femme,
Mais jamais je ne parviens à posséder !…

L’âme châtrée, inapte à me fixer,
Soir après soir en ma douleur je sombre…
Serais-je un émigré d’un autre monde
Inapte à sentir dans sa propre douleur ?…

Comme je la désire, celle qui passe dans la rue,
Agile, agreste, et faite pour l’amour !…
Ah, me mêler à sa nudité,
La boire en spasmes de couleur et d’harmonie !…

Je désire dans l’erreur… Si un jour elle était toute à moi,
Sans voile aucun, dans les débordements
De sa chair stylisée sous mon corps haletant,
Pas même ainsi – ô fièvre du désir ! – elle ne serait à moi…

Dans l’agonie seulement je pourrais vibrer
Sur son corps aux extases dorées,
Si j’étais ces seins là, révulsés,
Si j’étais ce sexe agglutinant…

Tout entier contre mon amour je me rue,
Même dans la victoire, je me vois en déroute :
Car, de sentir et d’être, il ne me restera
Que cette possession de rien où je me démène.

***

Mário de Sá-Carneiro (1890-1916)Paris, mai 1913 – Traduction Dominique Touati et Michel Chandeigne