Guy Goffette – Et si le poème… (1988)

•novembre 22, 2014 • 5 commentaires

Guy GoffetteEt si le poème, c’était plus simplement
ce qui reste en souffrance dans la déchirure
du ciel, comme une valise sans couleur
un gant dans l’herbe – et le rayon de soleil
s’amuse avec les serrures, l’agrafe en fer blanc
cependant que nous restons en retrait
empêtrés dans nos ombres
comme un enfant grandi trop vite
et qui ne sait plus rire.

***

Guy Goffette (né à Jamoigne, Belgique en 1947)Eloge pour une cuisine de province (1988)

André Schmitz – Il ne fait jamais tout à fait nuit… (1991)

•novembre 21, 2014 • 4 commentaires

André SchmitzIl ne fait jamais tout à fait nuit
quand veille dans une chambre
le sang patient d’une amante penchée
sur le dormeur. Ou quand ailleurs
brûle en silence une vierge en proie
à son Dieu. Ou quand une infirmière
douée de blancheur s’applique encore
un peu et comme elle peut à détourner
la mort du mourant qu’elle s’entête
à défendre comme son propre enfant.

***

André Schmitz (né à Erneuville, Belgique en 1929)Les prodiges ordinaires (1991)

Raymond Carver – Chagrin (Grief, 1985)

•novembre 20, 2014 • 5 commentaires

raymond_carverRéveillé de bonne heure ce matin, depuis mon lit
je portai le regard loin sur le chenal pour suivre des
yeux un petit bateau traçant sur la mer houleuse,
un seul feu de signalisation allumé à bord.
Me suis rappelé mon ami qui hurlait
le nom de sa femme morte du haut des collines
autour de Perugia. Qui mettait son couvert
à table longtemps après
sa disparition. Qui ouvrait les fenêtres
pour qu’elle ait de l’air frais. Je trouvais gênant
cette façon d’afficher son chagrin. Ses autres
amis aussi. Je ne voulais plus voir ça.
Jusqu’à ce matin.

*

Woke up early this morning and from my bed
looked far across the Strait to see
a small boat moving through the choppy water,
a single running light on. Remembered
my friend who used to shout
his dead wife’s name from hilltops
around Perugia. Who set a plate
for her at his simple table long after
she was gone. And opened the windows
so she could have fresh air. Such display
I found embarrassing. So did his other
friends. I couldn’t see it.
Not until this morning.

***

Raymond Carver (1938-1988)Là où les eaux se mêlent (Where Water comes Together with Other Water, 1985)

Liliane Wouters – Pour vivre (1990)

•novembre 19, 2014 • 5 commentaires

Liliane WoutersPour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.

J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.

J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.

J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.

Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant: je vous attends.

***

Liliane Wouters (née à Ixelles, Belgique en 1930)Journal du scribe (1990)

Achille Chavée – La vie

•novembre 18, 2014 • 2 commentaires

Jacques Villeglé - Galaxie (série «Sans Lettre, Sans Figure») 18 mai 1987La vie parfois
comme une affiche lacérée
sur la palissade d’un terrain vague

la vie parfois
comme un journal enflammé
dans la stratégie des ombres

la vie qui a une raison d’être
deux raisons de connaître
trois raisons de ne pas croire en dieu

la vie comme un grand palais de pain
sous la coupole du silence

la vie qui ne change pas son fusil d’épaule
son fusil de cristal
qui ne change pas d’épaule
son épaule de lait caillé
qui ne change pas qui continue

la vie comme un oiseau dans un jardin
comme un jardin dans la mémoire
comme la mémoire dans un sein

la vie comme la vie
je vous salue Madame la Vie
Madame notre Mère
sur la terre et dans l’air et dans les eaux du rêve

***

Achille Chavée (Charleroi, Belgique 1906-1969)

Jean-Francois Mathé – Il y eut des étoiles…

•novembre 17, 2014 • Laisser un commentaire

Jean-François MathéIl y eut des étoiles
et la mort dedans
pour nous éclairer.

J’ai fini la nuit
par l’ongle d’un rêve
qui a laissé trace à mon front.

Tout s’est ouvert
comme une armoire
sur des vêtements poignardés
qu’un jour il faudra bien porter,
avec une lame enfoncée
de l’étoffe à la chair
et de la chair à l’âme.

***

Jean-François Mathé (né en 1950)

Jean-Luc Wauthier – Parfois l’enfant que nous avons été… (1999)

•novembre 16, 2014 • 8 commentaires

Jean-Luc WauthierParfois
l’enfant que nous avons été
se souvient de nous
Cela lui vient de loin
- par exemple du pays des larmes
Il voudrait tant
retrouver notre adresse,
hésite à nous téléphoner
car il craint de paraître importun
(on ne dérange pas ceux qui travaillent
même à leur propre perte
on ne frappe pas volontiers à la porte
d’un étranger)

Parfois
l’enfant que nous avons été
s’approche à pas de loups
Nous avons mal soudain
sous le sein gauche
et nous prêtons l’oreille :
quelqu’un
n’aurait-il pas franchi
la porte du domaine ?

***

Jean-Luc Wauthier (né à Charleroi, Belgique en 1950)La soif et l’oubli (1999)

 
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