Friedrich Nietzsche – Du haut des cimes (Aus hohen Bergen, 1886)

•juillet 7, 2009 • Laisser un commentaire

Edvard Munch - Friedrich Nietzsche (1906)Ô midi de la vie, ô l’heure solennelle,
Jardin d’été!
Bonheur impatient, aux aguets, dans l’attente :
J’espère mes amis, nuit et jour, bras ouverts!
Où vous attardez-vous? Venez, il est grand temps!

N’était-ce pas pour vous que le gris du glacier,
Ce matin, s’est paré de rose?
C’est vous que le torrent cherche en sa course errante,
Vents et nuées, là-haut, dans l’azur s’entrechoquent
Et gagnent, pour vous mieux guetter,
Leur aire la plus élevée.

Ma table fut pour vous dressée sur les sommets.
Qui donc vit plus près des étoiles
Et tout près, cependant, du tréfonds des abîmes?
Quel royaume jamais eut pareille étendue?
Et mon miel, qui peut y goûter?

Vous voici, mes amis. Hélas! ce n’est pas moi
Que vous cherchez? Vous hésitez, surpris?
Insultez-moi, plutôt. Dites, n’est-ce plus moi?
Ai-je changé de main, de pas et de visages?
Ce que j’étais, amis, ne le suis-je donc plus?

Je serais donc un autre? À moi-même étranger,
À moi-même échappé?
Lutteur qui trop souvent dut se vaincre lui-même,
Et trop souvent raidi contre sa propre force,
Fut blessé, enchaîné par sa propre victoire?

Je cherchais où soufflaient les plus âpres des vents,
J’appris à vivre où nul ne gîte,
Aux lieux déserts que hante l’ours du pôle?
J’oubliai l’homme et Dieu, blasphèmes et prières,
Je devins un fantôme, habitant des glaciers?

Ô mes anciens amis, vous pâlissez soudain,
Pleins de tendresse et d’épouvante.
Allez donc, sans rancune! Hélas, vous ne sauriez
Vivre au pays perdu des glaces et des roches.
Ici l’on est chasseur, et pareil au chamois.

Je me suis fait chasseur cruel. Voyez cet arc,
Voyez-en la corde tendue!
Seul le plus fort pouvait lancer un trait pareil.
Mais hélas! cette flèche est mortelle entre toutes.
Partez, éloignez-vous, si la vie vous est chère.

Vous me fuyez? Ô cœur, que n’as-tu supporté!
Ferme est restée ton espérance.
À de nouveaux amis ouvre grandes tes portes,
Renonce à tes amis d’antan, aux souvenirs!
Tu fus jeune? À présent tu sais mieux être jeune.

Le lien qui nous liait d’une même espérance,
Qui peut en déchiffrer les signes effacés?
Signes pâlis, jadis tracés par la tendresse,
Pareils au parchemin consumé par le feu
Que la main n’ose plus saisir, – noircis, brûlés!

Plus d’amis! Mais plutôt – ah! comment les nommer? –
Des fantômes d’amis! Parfois encor, la nuit,
J’entends des doigts heurter à mon cœur, à ma vitre;
On me regarde et l’on me dit : « C’est nous, pourtant! »
Mots fanés, mais où meurt comme un parfum de rose.

Jeunes rêves, hélas! si pleins d’illusion!
Ceux vers qui j’ai crié dans l’élan de mon âme,
Ceux que j’ai crus pareils à moi, régénérés,
Un maléfice les retient : ils sont trop vieux!
Ceux qui savent changer sont seuls de mon lignage.

Ô midi de la vie, ô seconde jeunesse,
Jardin d’été!
Bonheur impatient, aux aguets, dans l’attente :
J’espère mes amis, nuit et jour, bras ouverts!
Ô mes nouveaux amis, accourez, il est temps!

L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir
Expira sur mes lèvres.
Un enchanteur parut, à l’heure fatidique,
L’ami du plein midi – non, ne demandez pas
Quel il est : à midi l’un s’est scindé en deux.

Célébrons, assurés d’une même victoire,
La fête entre toutes les fêtes.
Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes!
Le monde rit, l’affreux rideau s’est déchiré,
Voici que la Lumière a épousé la nuit!

***

Friedrich Nietzsche (1844-1900) – Postlude de Par-delà le Bien et le Mal (1886)

César Vallejo – Je pense à ton sexe (Pienso en Tu Sexo, 1922)

•juillet 6, 2009 • Laisser un commentaire

Alfred Kubin - Saut mortel (Todessprung, 1902)Je pense à ton sexe.
Le coeur simplifié, je pense à ton sexe,
devant le flanc mûr du jour.
Je palpe le bourgeon du bonheur, il est à point.
Et meurt un sentiment ancien
dégénéré en bon sens.

Je pense à ton sexe, sillon plus prolifique
et harmonieux que le ventre de l’Ombre,
même si la Mort conçoit et enfante
selon le vouloir de Dieu même.
Oh Conscience,
je pense, oui, à la bête libre
qui jouit où elle veut, où elle peut.

Oh, scandale de miel des crépuscules.
Oh vacarme muet.

Teumemracav!

***

César Vallejo (1892-1938) – Trilce (1922)
Poésie complète 1919-1937 – Ed. Flammarion – Traduction de Nicole Réda-Euvremer

Bertolt Brecht – A ceux qui viendront après nous (An die Nachgeborenen, 1939)

•juillet 5, 2009 • Laisser un commentaire

I

Vraiment, je vis en de sombres temps !
Un langage sans malice est signe
De sottise, un front lisse
D’insensibilité. Celui qui rit
N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où
Parler des arbres est presque un crime
Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue
N’est-il donc plus accessible à ses amis
Qui sont dans la détresse ?

C’est vrai : je gagne encore de quoi vivre.
Mais croyez-moi : c’est pur hasard. Manger à ma faim,
Rien de ce que je fais ne m’en donne le droit.
Par hasard je suis épargné. (Que ma chance me quitte et je suis perdu.)

On me dit : mange, toi, et bois ! Sois heureux d’avoir ce que tu as !
Mais comment puis-je manger et boire, alors
Que j’enlève ce que je mange à l’affamé,
Que mon verre d’eau manque à celui qui meurt de soif ?
Et pourtant je mange et je bois.

J’aimerais aussi être un sage.
Dans les livres anciens il est dit ce qu’est la sagesse :
Se tenir à l’écart des querelles du monde
Et sans crainte passer son peu de temps sur terre.
Aller son chemin sans violence
Rendre le bien pour le mal
Ne pas satisfaire ses désirs mais les oublier
Est aussi tenu pour sage.
Tout cela m’est impossible :
Vraiment, je vis en de sombres temps !

II

Je vins dans les villes au temps du désordre
Quand la famine y régnait.
Je vins parmi les hommes au temps de l’émeute
Et je m’insurgeai avec eux.
Ainsi se passa le temps
Qui me fut donné sur terre.

Mon pain, je le mangeais entre les batailles,
Pour dormir je m’étendais parmi les assassins.
L’amour, je m’y adonnais sans plus d’égards
Et devant la nature j’étais sans indulgence.
Ainsi se passa le temps
Qui me fut donné sur terre.

De mon temps, les rues menaient au marécage.
Le langage me dénonçait au bourreau.
Je n’avais que peu de pouvoir. Mais celui des maîtres
Etait sans moi plus assuré, du moins je l’espérais.
Ainsi se passa le temps
Qui me fut donné sur terre.

Les forces étaient limitées. Le but
Restait dans le lointain.
Nettement visible, bien que pour moi
Presque hors d’atteinte.
Ainsi se passa le temps
Qui me fut donné sur terre.

III

Vous, qui émergerez du flot
Où nous avons sombré
Pensez
Quand vous parlez de nos faiblesses
Au sombre temps aussi
Dont vous êtes saufs.

Nous allions, changeant de pays plus souvent que de souliers,
A travers les guerres de classes, désespérés
Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.

Nous le savons :
La haine contre la bassesse, elle aussi
Tord les traits.
La colère contre l’injustice
Rend rauque la voix. Hélas, nous
Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.

Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence.

***

Bertolt Brecht (1898-1956)

Gottfried Benn – Boîte de nuit (Nachtcafé, 1912)

•juillet 4, 2009 • Laisser un commentaire

824: vie et amour des femmes.
Le violoncelle boit vite un coup. La flûte
rote à fond sur trois mesures: le bon dîner.
La batterie finit de lire son roman policier.

Dents vertes, pustules à la figure
fait signe à quelque blépharite.

Graisse plein les cheveux
parle à bouche ouverte sur amygdales
La Foi l’Espérance et la Charité autour du cou.

Jeune goître aime bien cloison nasale cassée.
Il lui paie trois bières.

Sycose achète oeillets
pour amollir double menton.

Si bémol mineur: 35e sonate.
Deux yeux beuglent:
n’éclaboussez pas le sang de Chopin dans la salle,
pour que la canaille traînasse dessus!
Que ça en finisse! Eh, Gigi!…

La porte glisse: une femme.
Désert desséché, brune Chanaanéenne.
Chaste. Une richesse d’enfer. Un parfum vient avec. Parfum à peine.
Ce n’est qu’un doux bombardement de l’air
contre mon cerveau.

Une obésité trotte après.

***

Gottfried Benn (1886-1956)

Henri Michaux – Dans l’attente (1949)

•juillet 3, 2009 • Laisser un commentaire

Un être fou,
Un être phare,
Un être mille fois biffé,
Un être exilé du fond de l’horizon,
Un être boudant au fond de l’horizon,
Un être criant du fond de l’horizon,
Un être maigre,
Un être intègre,
Un être fier,
Un être qui voudrait être,
Un être dans le barattement de deux époques qui s’entrechoquent,
Un être dans les gaz délétères des consciences qui succombent,
Un être comme au premier jour,
Un être…

***

Henri Michaux (1899-1984)La Vie dans les plis (1949)

Sylvia Plath – Dame Lazare (Lady Lazarus, 1962)

•juillet 1, 2009 • Laisser un commentaire

Pablo Picasso - Young Girl Struck by Sadness (1939)Et j’ai recommencé
Tous les dix ans
J’y reviens –

Un miracle vivant, ma peau
Luisante comme un abat-jour nazi;
Mon pied droit, c’est

Un presse-papier,
Mon visage, une fine
Toile juive,

Arrache ce linge
O mon ennemi.
Suis-je bien terrifiante? –

Le nez, les orbites, la denture parfaite?
L’haleine en un jour
Perdra toute son aigreur.

Bientôt, bientôt la chair
Sera
Chez elle chez moi

En moi, jeune femme souriante.
Je n’ai que trente ans
Et comme les chats, j’ai neuf fois pour mourir.

C’est la troisième fois.
Quelle dérision
Que de vouloir abolir chaque décade.

Ces millions de filaments!
La foule croquant des noisettes
Se bouscule pour les voir

Me déballer pieds et poings –
C’est le grand strip-tease.
Messieurs, mesdames

Voilà mes mains
Mes genoux.
Je n’ai que la peau sur les os

Et pourtant, je suis la même femme identique à moi-même.
La première fois, j’avais dix ans.
C’était un accident.

La seconde fois, je voulais vraiment en finir
Ne plus jamais en revenir.
Je me suis refermée

Comme un coquillage.
On a dû appeler, appeler
Et m’arracher les vers comme des perles gluantes.

Mourir
Est un art, comme tout le reste.
Je le fais exceptionnellement bien.

Je le fais et c’est l’enfer.
Je le fais et c’est la vérité.
C’est le retour

Le retour théâtral en plein jour
Au même endroit, au même visage, au même cri
Amusé et brutal :

« Un miracle! »
Qui me terrasse.
Il faut payer

Pour scruter mes cicatrices, payer
Pour entendre mon cœur –
Il bat vraiment bien.

Il faut payer et payer gros
Pour un mot, un contact
Ou un peu de sang

Une mèche de cheveux, un bout de ma robe.
Tiens tiens Herr Doktor
Ah tiens, Herr ennemi.

Je suis votre grand’œuvre,
Je suis votre trésor,
Le beau bébé d’or pur

Qui fond en un seul cri.
Je roule et je brûle.
Mais bien sûr que j’y crois à votre grand tourment.

Cendres, cendres –
Vous fouillez et vous remuez.
De la chair, de l’os, rien de rien –

Si! Un morceau de savon,
Une alliance,
Une dent en or.

Herr Dieu, Herr Lucifer
Prenez garde.
Oui, prenez garde.

Je sors de mes cendres
Avec mes cheveux rouges
Et je dévore les hommes comme l’air.

23-29 Octobre 1962

***

Sylvia Plath (1932-1963) – Traduction de Laure Vernière

César Vallejo – Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie (1939)

•juin 30, 2009 • Laisser un commentaire

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,
mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.
J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu
en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.

Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite
et je me dis en ces pantalons momentanés :
Tant de vie et jamais !
Tant d’années et toujours mes semaines… !
Mes parents enterrés avec leur pierre
et leur triste rigidité qui n’en finit pas ;
portrait en pied des frères, mes frères,
et, enfin, mon être debout et en gilet.

J’aime la vie énormément
mais, bien sûr,
avec ma mort bien-aimée et mon café
à regarder les marroniers touffus de Paris
et disant :
Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :
Tant de vie et je pousse toujours la chanson !
Tant d’années et toujours, toujours, toujours !

J’ai dit gilet, j’ai dit
tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.
Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,
et c’est bien et c’est mal d’avoir observé
de bas en haut mon organisme.

J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,
parce que, comme je le disais et comme je le répète,
tant de vie et jamais ! Et tant d’années,
et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

***
César Vallejo (1892-1938)Poèmes humains (1939)
Poésie complète 1919-1937 – Ed. Flammarion – Traduction de Nicole Réda-Euvremer

Paul Celan – Un œil, ouvert (Ein Auge, Offen) 1959

•juin 26, 2009 • Un commentaire

M.C. Escher - Œil (1946)Heures, couleur mai, fraîches.
Ce qui n’est plus à nommer, brûlant,
audible dans la bouche.

Voix de personne, à nouveau.

Profondeur douloureuse de la prunelle :
la paupière
ne barre pas la route, le cil
ne compte pas ce qui entre.

Une larme, à demi,
lentille plus aiguë, mobile,
capte pour toi les images.

***

Paul Celan (1920-1970)Grille de parole (Sprachgitter, 1959) – Traduction de Martine Broda

Henri Michaux – Rencontre dans la forêt (1934)

•juin 25, 2009 • Laisser un commentaire

D’abord il l’épie à travers les branches.
De loin, il la humine, en saligorons, en nalais.
Elle : une blonde rêveuse un peu vatte.

Ça le soursouille, ça le salave,
Ça le prend partout, en bas, en haute, en han, en hahan.
Il pâtemine. Il n’en peut plus.

Donc, il s’approche en subcul,
L’arrape et, par violence et par terreur la renverse
sur les feuilles sales et froides de la forêt silencieuse.

Il la déjupe ; puis à l’aise il la troulache,
la ziliche, la bourbouse et l’arronvesse,
(lui gridote sa trilite, la dilèche).
Ivre d’immonde, fou de son corps doux,
il l’envanule et la majalecte.
Ahanant éperdu à gouille et à gnouille
- gonilles et vogonilles -
il ranoule et l’embonchonne,
l’assalive, la bouzète, l’embrumanne et la goliphatte.
Enfin ! triomphant, il l’engangre !
Immense cuve d’un instant !
Forêt, femme, ciel animal des grands fonds !
Il bourbiote béatement.
Elle se redresse hagarde. Sale rêve et pis qu’un rêve !
« Mais plus de peur, voyons, il est parti maintenant le vagabond…
et léger comme une plume, Madame. »

***

Henri Michaux (1899-1984)

André Breton – La Forêt dans la hache (1932)

•juin 24, 2009 • Laisser un commentaire

On vient de mourir mais je suis vivant et cependant je n’ai plus d’âme. Je n’ai plus qu’un corps transparent à l’intérieur duquel des colombes transparentes se jettent sur un poignard transparent tenu par une main transparente. Je vois l’effort dans toute sa beauté, l’effort réel qui ne se chiffre par rien, peu avant la disparition de la dernière étoile. Le corps que j’habite comme une hutte et à forfait déteste l’âme que j’avais et qui surnage au loin. C’est l’heure d’en finir avec cette fameuse dualité qu’on m’a tant reprochée. Fini le temps où des yeux sans lumière et sans bagues puisaient le trouble dans les mares de la couleur. Il n’y a plus ni rouge ni bleu. Le rouge-bleu unanime s’efface à son tour comme un rouge-gorge dans les haies de l’inattention. On vient de mourir, – ni toi ni moi ni eux exactement, mais nous tous, sauf moi qui survis de plusieurs façons: j’ai encore froid, par exemple. En voilà assez. Du feu! Du feu! Ou bien des pierres pour que je les fende, ou bien des oiseaux pour que je les suive, ou bien des corsets pour que je les serre autour de la taille des femmes mortes, et qu’elles ressuscitent, et qu’elles m’aiment, avec leurs cheveux fatigants, leurs regards défaits! Du feu, pour qu’on ne soit pas mort pour des prunes à l’eau-de-vie, du feu pour que le chapeau de paille d’Italie ne soit pas seulement une pièce de théâtre! Allô, le gazon! Allô, la pluie! C’est moi l’irréel souffle de ce jardin. La couronne noire posée sur ma tête est un cri de corbeaux migrateurs car il n’y avait jusqu’ici que des enterrés vivants, d’ailleurs en petit nombre, et voici que je suis le premier aéré mort. Mais j’ai un corps pour ne plus m’en défaire, pour forcer les reptiles à m’admirer : des mains sanglantes, des yeux de gui, des bouches de feuilles mortes et de verre (les feuilles mortes bougent sous le verre; elles ne sont pas aussi rouges qu’on le pense, quand l’indifférence expose ses méthodes voraces), des mains pour te cueillir, thym minuscule de mes rêves, romarin de mon extrême pâleur. Je n’ai plus d’ombre non plus. Ah mon ombre, ma chère ombre. Il faut que j’écrive une longue lettre à cette ombre que j’ai perdue. Je commencerai par Ma chère ombre. Ombre, ma chérie. Tu vois. Il n’y a plus de soleil. Il n’y a plus qu’un tropique sur deux. Il n’y a plus qu’un homme sur mille. Il n’y a plus qu’une femme sur l’absence de pensée qui caractérise en noir pur cette époque maudite. Cette femme tient un bouquet d’immortelles de la forme de mon sang.

***

André Breton (1896-1966)Le Revolver à cheveux blancs (1932)