Pablo Neruda – Ode au livre (Oda al libro, 1954)

•janvier 22, 2012 • Laisser un commentaire

Livre, quand je te ferme,
j’ouvre la vie.
J’entends des cris entrecoupés
dans les ports.
Les lingots de cuivre
traversent les plages,
descendent à Tacopilla.
Il fait nuit.
Entre les îles,
notre Océan palpite avec ses poissons.
il touche les pieds, les cuisses,
les flancs calcaires
de ma patrie.
Toute la nuit, il fouette ses rivages,
et à la lumière du jour
il se met à chanter
comme une guitare qui s’éveille.
Moi m’appelle le bruit de l’Océan. Moi,
m’appelle le vent,
et Rodriguez m’appelle,
et José Antonio,
j’ai reçu un télégramme
du syndicat “la mine”
et elle, celle que j’aime,
(je ne vous dirai pas son nom)
m’attend à Bacalemu.
Livre tu n’as pas pu m’envelopper de papier,
tu ne m’as pas couvert de typographie,
d’impressions célestes,
tu n’as pas pu enfermer mes yeux dans une reliure :
je te quitte pour aller peupler les forêts
avec la famille rauque de mon chant,
pour aller travailler des métaux ardents,
ou pour aller manger de la viande grillée,
prés du feu dans les montagnes.
J’aime les livres
explorateurs,
des livres avec forêts ou neige,
abîme ou ciel,
mais je hais le livre araignée
dans lequel la pensée
a disposé petit à petit le fil de fer envenimé
afin que vienne s’y prendre
la mouche jeune et impétueuse.
Livre, laisse moi la liberté.
Je ne veux pas être travesti
en volume,
je ne sors pas d’un tome,
mes poèmes
n’ont pas mangé d’autres poèmes,
ils dévorent
des événements passionnés,
ils se nourrissent des intempéries,
ils extraient leurs aliments
de la terre des hommes.
Livre, laisse moi marcher sur les chemins
avec de la poussière sur mes souliers
et sans mythologie :
retourne à ta bibliothèque ;
moi, je m’en vais par les rues.
J’ai appris la vie
de la vie même ;
l’amour, je l’ai appris d’un seul baiser
et je n’ai pu enseigner aux autres
que ce que j’ai vécu,
ce que j’ai eu en commun avec d’autres hommes,
les efforts de la lutte partagée avec eux :
tout ce que j’ai exprimé de tous dans mon chant.

***

Pablo Neruda (1904-1973)Odes élémentaires (Odas elementales, 1954)

Jorge Luis Borges – Simplicité (Llaneza, 1923)

•janvier 21, 2012 • 2 Commentaires

La grille du jardin s’ouvre
Avec la docilité d’une page
Qu’interroge une fréquente dévotion.
J’entre dans la maison, et mes regards
N’ont pas besoin d’observer des objets
Qui sont déjà totalement dans la mémoire.

Je connais bien les habitudes et les âmes
Et ce dialecte d’allusions que va tissant
Tout groupement humain.

Je n’ai pas besoin de parler
Ni de feindre des privilèges ;
Ils ne m’ignorent pas ceux qui m’entourent,
Ils savent bien mes angoisses et ma faiblesse.

C’est là toucher à ce qu’il y a de plus haut
A ce que peut-être nous donnera le Ciel :
Non le prestige ni les victoires
Mais seulement d’être admis
Comme une partie de la Réalité indéniable,
Comme les pierres et les arbres.

***

Jorge Luis Borges (1899-1986)Ferveur de Buenos Aires (Fervor de Buenos Aires, 1923)

Charles Bukowski – Dostoïevski (Dostoevsky)

•janvier 19, 2012 • Laisser un commentaire

contre le mur, le peloton d’exécution prêt à faire feu.
puis il a eu un sursis.
supposons qu’ils aient abattu Dostoïevski?
avant qu’il ait écrit tout cela?
je suppose que cela n’importait pas
plus que ça.
il y a des milliards de gens qui ne l’ont
jamais lu et ne le liront jamais.
mais jeune homme je sais qu’il
m’a aidé à supporter les usines,
les putes,
m’a aidé à traverser la nuit
et m’a remis
dans le droit chemin.
même lorsque j’étais au bar
à boire avec les autres
épaves,
j’étais heureux qu’ils aient accordé à Dostoïevski
un sursis,
ça m’en a donné un,
ça m’a permis de regarder en face
ces visages rances
faisant partie de mon monde,
la mort pointant son doigt,
j’ai tenu bon,
ivrogne immaculé
partageant l’obscurité puante avec
mes frères.

*

against the wall, the firing squad ready.
then he got a reprieve.
suppose they had shot Dostoevsky?
before he wrote all that?
I suppose it wouldn’t have
mattered
not directly.
there are billions of people who have
never read him and never
will.
but as a young man I know that he
got me through the factories,
past the whores,
lifted me high through the night
and put me down
in a better
place.
even while in the bar
drinking with the other
derelicts,
I was glad they gave Dostoevsky a
reprieve,
it gave me one,
allowed me to look directly at those
rancid faces
in my world,
death pointing its finger,
I held fast,
an immaculate drunk
sharing the stinking dark with
my
brothers.

***

Charles Bukowski (1920-1994) – Traduit de l’américain par Stéphane Chabrières

Ghérasim Luca – Le tourbillon qui repose (1973)

•janvier 19, 2012 • Laisser un commentaire

Ce qui passe pour parfaitement immobile
pousse ce qui semble curieusement ambulatoire
à faire semblant d’être fixe sinon immuable

Ainsi ce qui a l’air de s’arrêter malgré tout
passe pour s’agiter follement autour

Ce qui bouge ou pas dans un coin obscur
de la pièce ou plutôt ce qui glisse
entre les pas de ce qui bouge
ou repose au beau milieu d’un tourbillon
et surtout le mobile qui a l’air
de foncer par petits bonds immobiles
au-dessus
font semblant d’être parfaitement
ce qui a l’air d’être
curieusement ambulatoire
et avec ce qui fait semblant de passer
pour ce qui fait semblant d’être
fixe sinon immuable
poussent ce qui est parfaitement immobile
à se faire passer pour
ce qui pousse à faire semblant
de passer pour curieusement ambulatoire
de passer du parfaitement immobile

à ce qui a parfaitement l’air d’être
ce qui passe
ou plutôt à ce qui pousse
ce qui a l’air d’être ce qui passe
à dépasser parfaitement ce qui passe
à dépasser même ce qui dépasse ce qui passe
et tout en faisant semblant d’être
curieusement dépassé par ce qui passe
à pousser tout
tout ce qui passe ou pas
à avoir l’air d’être parfaitement dépassé
de n’être que dépassé
de naître fixe et dépassé dans un coin

Non
pas ce qui fait semblant de naître
curieusement dépassé
mais chaque être qui bouge dans un coin
chaque coin qui bouge dans un être
non pas ce qui fait semblant
de bouger dans la pièce

mais chaque bougie en chacun
chaque coin qui bouge en chacun
fait semblant de nous glisser entre les pas
passe pour glisser entre les pas
de chacun
non pas de glisser en chacun
mais ce qui parfaitement immobile
fait semblant de faire curieusement
dans la pièce
un pas obscur dans chaque coin
- chaque pas parfaitement immobile
en chacun -
passe pour être le tourbillon
qui glisse
dans chaque coin de la pièce

une bougie que chacun fait semblant
de fixer
Ainsi ce qui a l’air obscur dans un coin
fait semblant de glisser follement en chacun
le tourbillon qui repose
au beau milieu du malgré tout
qui à son tour fixe sinon immuable
en chacun
ou plutôt curieusement ambulatoire
dans un coin
bouge dans la pièce qui a l’air de s’arrêter
malgré tout

ou fait semblant de s’agiter
parfaitement immuable dans un coin
puis
par petits bonds
glisse une bougie autour d’un mobile
qui a l’air de passer
pour ce qui repose
au beau milieu d’un puits
ou de son tourbillon parfaitement obscur
qui fait semblant de s’arrêter
dans chaque être qui bouge
ce qui passe pour être parfaitement
obscur malgré tout

pas du tout curieusement fixe
et plutôt follement autour
de ce qui bouge entre les pas
mais qui surtout y repose
ce qui agite follement le surtout
surtout le surtout-pas du mobile
qui au beau milieu d’un parfait repos
en tourbillon
fonce dans la pièce
et passe pour bouger parfaitement autour
de ce que chacun glisse en chacun

au beau milieu de ce qui s’arrête malgré tout
au-dessus

***

Ghérasim Luca (1913-1994)

Roberto Juarróz – Un amour au-delà de l’amour (Un amor más allá del amor, 1974)

•janvier 18, 2012 • Laisser un commentaire

Un amour au-delà de l’amour,
plus haut que le rite du lien,
au-delà du jeu sinistre
de la solitude et de la compagnie.

Un amour qui n’ait pas à revenir,
mais non plus à s’en aller.
Un amour non soumis
aux frénésies d’aller et venir,
d’être éveillés ou endormis,
d’appeler ou de se taire.

Un amour pour être ensemble
ou pour ne l’être pas,
mais aussi pour tous les états intermédiaires.

Un amour qui serait comme ouvrir les yeux,
Et peut-être aussi comme les fermer.

***

Roberto Juarróz (1925-1995)Cinquième Poésie Verticale (Quinta Poesía vertical, 1974)

Thomas Bernhard – Poème (1958)

•janvier 17, 2012 • Laisser un commentaire

Je ne connais plus de route qui conduise au
loin
je ne connais plus de route
viens mʼaider
je ne sais plus
ce qui va mʼadvenir
cette nuit
je ne sais plus ce quʼest le matin
et le soir
je suis si seul
ô Seigneur
et personne ne boit ma douleur
personne ne se tient au pied de mon lit
et nʼenlève mon tourment
et ne mʼenvoie vers les nuages
et vers les fleuves verts
qui roulent jusquʼà la mer
Seigneur
mon Dieu
je suis livré aux oiseaux
au battement de lʼhorloge qui se brisant
meurtrit mon âme
et consume ma chair
ô Seigneur mon verbe contient les ténèbres
la nuit qui bat mes poissons
sous le vent
et les montagnes du noir tourment
ô Seigneur entends-moi
ô écoute-moi
je ne veux plus supporter seul
la nausée et ce monde
aide-moi
je suis mort
et comme la pomme je roule
dans la vallée
et jʼétoufferai
sous le bois de lʼhiver
ô mon Dieu je ne sais plus
où me conduit mon chemin
je ne sais plus ce qui est bien et mal
dans les champs
Seigneur mon Dieu dans les membres
je suis faible et pauvre
mon verbe se consume en tristesse
pour Toi.

***

Thomas Bernhard (1931-1989)In hora mortis (1958) – Traduction de Odile Demange

Pablo Neruda – Sonnet 83 (1959)

•janvier 16, 2012 • Laisser un commentaire

bonheur de te sentir près de moi, dans la nuit,
invisible endormie, sérieusement nocturne
tandis que je démêle, amour, tous mes soucis
comme je le ferais de filets embrouillés.

ton coeur est loin, parti naviguer dans ses rêves;
dans l’abandon, pourtant, me cherchant sans me voir,
ton corps en respirant complète mon sommeil
comme une plante que redoublerait son ombre.

debout, une autre vie t’attend, et c’est demain.
de l’être et du non être où nous nous rencontrâmes,
des frontières perdues dans la nuit, il demeure

quelque chose pourtant, unissante clarté
de la vie, on dirait que c’est le sceau de l’ombre
qui marque de feu ses créatures secrètes.

*

Es bueno, amor, sentirte cerca de mí en la noche,
invisible en tu sueño, seriamente nocturna,
mientras yo desenredo mis preocupaciones
como si fueran redes confundidas.

Ausente, por los sueños tu corazón navega,
pero tu cuerpo así abandonado respira
buscándome sin verme, completando mi sueño
como una planta que se duplica en la sombra.

Erguida, serás otra que vivirá mañana,
pero de las fronteras perdidas en la noche,
de este ser y no ser en que nos encontramos

algo queda acercándonos en la luz de la vida
como si el sello de la sombra señalara
con fuego sus secretas criaturas.

*

It’s good to feel you are close to me in the night, love,
invisible in your sleep, intently nocturnal,
while I untangle my worries
as if they were twisted nets.

Withdrawn, your heart sails through dream,
but your body, relinquished so, breathes
seeking me without seeing me perfecting my dream
like a plant that seeds itself in the dark.

Rising, you will be that other, alive in the dawn,
but from the frontiers lost in the night,
from the presence and the absence where we meet ourselves,

something remains, drawing us into the light of life
as if the sign of the shadows had sealed
its secret creatures with flame.

***

Pablo Neruda (1904-1973)Cien sonetos de amor (La centaine d’amour, 1959)

Salvatore Quasimodo – Homme de mon temps (Uomo del mio tempo, 1947)

•janvier 15, 2012 • 2 Commentaires

Tu es toujours celui des pierres et des frondes,
homme de mon temps. Tu étais dans la carlingue
avec tes mâles ailes, tes méridiens de mort,
- je t’ai vu – menant le char de feu, aux potences,
à la roue de torture. Je t’ai vu : c’était toi,
avec ta science exacte vouée au massacre,
sans amour, sans le Christ. Tu as tué encore,
comme toujours, ainsi que tes aïeux,
de même que les bêtes lorsqu’elles t’aperçurent.
Et le sang a la même odeur que le jour
où le frère dit à son frère: «Allons
vers les champs». Et l’écho
en est arrivé, glacial et tenace,
jusques à toi, au sein de ta journée.
O fils, oubliez les nuages de sang
jaillis de la terre, oubliez les aïeux :
leurs tombes s’engloutissent dans les cendres,
les oiseaux noirs, le vent, couvrent leur coeur.

***

Salvatore Quasimodo (1901-1968)Jour après jour (Giorno dopo giorno, 1947) – Traduction de Pericle Patocchi

Nazim Hikmet – La plus étrange des créatures (Dünyanın En Tuhaf Mahluku, 1947)

•janvier 14, 2012 • Laisser un commentaire

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau,
Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrifiant, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand l’équarisseur lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non,
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

***

Nazim Hikmet (1901-1963)

Fernando Pessoa – Sage qui se contente du spectacle du monde (Sábio é o que se contenta com o espectáculo do mundo, 1914)

•janvier 13, 2012 • Laisser un commentaire

Sage qui se contente du spectacle du monde,
Qui, lorsqu’il boit, n’a pas même le souvenir
Qu’il a déjà bu dans sa vie,
Et pour qui tout est neuf,
Toujours immarcescible.

Que le couronnent pampres, lierre, roses volubiles,
Lui qui sait que la vie passe
Sur lui, que tout autant
La vie de la fleur que la sienne
Tranchent les ciseaux d’Atropos.

Mais il sait le cacher dans la couleur du vin,
Faire que sa saveur orgiaque
Des heures efface net le goût,
Ainsi qu’à une voix en pleurs
Fait le passage des bacchantes.

Puis, quasi satisfait, il attend, tranquille buveur,
Ne désirant qu’un seul
Désir, vite oublié:
Que l’onde abominable
De sitôt ne le mouille.

***

Fernando Pessoa (1888-1935)Odes de Ricardo Reis – 19-6-1914

 
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