André Breton – Moins de temps (1924)

•novembre 18, 2009 • Un commentaire

Moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, moins de larmes qu’il n’en faut pour mourir; j’ai tout compté, voilà. J’ai fait le recensement des pierres ; elles sont au nombre de mes doigts et de quelques autres; j’ai distribué des prospectus aux plantes, mais toutes n’ont pas voulu les accepter. Avec la musique j’ai lié partie pour une seconde seulement et maintenant je ne sais plus que penser du suicide, car si je veux me séparer de moi-même, la sortie est de ce côté et, j’ajoute malicieusement: l’entrée, la rentrée de cet autre côté. Tu vois ce qui te reste à faire. Les heures, le chagrin, je n’en tiens pas un compte raisonnable; je suis seul, je regarde par la fenêtre ; il ne passe personne, ou plutôt personne ne passe (je souligne passe). Ce Monsieur, vous ne le connaissez pas ? c’est M. Lemême. Je vous présente Madame Madame. Et leurs enfants. Puis je reviens sur mes pas, mes pas reviennent aussi, mais je ne sais pas exactement sur quoi ils reviennent. Je consulte un horaire : les noms de villes ont été remplacés par des noms de personnes qui m’ont touché d’assez près. Irai-je à A, retournerai-je à B, changerai-je à X ? Oui, naturellement, je changerai à X. Pourvu que je ne manque pas la correspondance avec l’ennui! Nous y sommes : l’ennui, les belles parallèles, ah! que les parallèles sont belles sous la perpendiculaire de Dieu.

***

André Breton (1896-1966)Poisson soluble (1924)

Charles Bukowski – Le Génie de la foule (The Genius of the Crowd, 1966)

•novembre 17, 2009 • 3 commentaires

Il y a assez de traîtrise, de haine, de violence,
D’absurdité dans l’être humain moyen
Pour approvisionner à tout moment n’importe quelle armée
Et les plus doués pour le meurtre sont ceux qui prêchent contre
Et les plus doués pour la haine sont ceux qui prêchent l’amour
Et les plus doués pour la guerre – finalement – sont ceux qui prêchent la paix

Méfiez-vous
De l’homme moyen
De la femme moyenne
Méfiez-vous de leur amour

Leur amour est moyen, recherche la médiocrité
Mais il y a du génie dans leur haine
Il y a assez de génie dans leur haine pour vous tuer, pour tuer n’importe qui

Ne voulant pas de la solitude
Ne comprenant pas la solitude
Ils essaient de détruire
Tout
Ce qui diffère
D’eux

Etant incapables
De créer de l’art
Ils ne comprennent pas l’art

Ils ne voient dans leur échec
En tant que créateurs
Qu’un échec
Du monde

Etant incapables d’aimer pleinement
Ils croient votre amour
Incomplet
Du coup, ils vous détestent

Et leur haine est parfaite
Comme un diamant qui brille
Comme un couteau
Comme une montagne
Comme un tigre
Comme la ciguë
Leur plus grand art.

***

Charles Bukowski (1920-1994)

Alejandra Pizarnik – Chambre seule (Cuarto solo, 1965)

•novembre 16, 2009 • Un commentaire

Si tu oses surprendre
la vérité de ce vieux mur
et ses lézardes, déchirures,
formant des visages, des sphinx,
des mains, des clepsydres,
sûrement une présence
arrivera pour ta soif,
probablement partira
cette absence qui te boit.

***

Alejandra Pizarnik (1936-1972)Les Travaux et les Nuits (Los trabajos y las noches, 1965)

Roberto Juarroz – Tandis que tu fais une chose ou l’autre (1958)

•novembre 16, 2009 • Laisser un commentaire

Alfred Kubin - Sterben (Dying) - (1899)Tandis que tu fais une chose ou l’autre,
quelqu’un est en train de mourir.

Tandis que tu brosses tes souliers,
tandis que tu cèdes à la haine,
tandis que tu écris une lettre prolixe
à ton amour unique ou non unique.

Et même si tu pouvais ne rien faire,
quelqu’un serait en train de mourir,
essayant en vain de rassembler tous les coins,
essayant en vain de ne pas regarder fixement le mur.

Et même si tu étais en train de mourir,
quelqu’un de plus serait en train de mourir,
en dépit de ton désir légitime
de mourir un bref instant en exclusivité.

C’est pourquoi si l’on t’interroge sur le monde,
réponds simplement : quelqu’un est en train de mourir.

***

Roberto Juarroz (1925-1995)Poésie verticale (1958) – Traduction Roger Munier

Fernando Pessoa – Cette vieille angoisse (Esta velha angústia, 1934)

•novembre 14, 2009 • Un commentaire

Théodore Géricault - Le fou aliéné (1822)Cette vieille angoisse,
Cette angoisse que je porte en moi depuis des siècles
A débordé de la coupe
En larmes, en fantasmes,
En cauchemar sans frayeur,
En émotions soudaines, sans aucun sens.

Elle a débordé.
Je sais à peine comment me conduire dans la vie
Avec ce malaise qui fait des plis dans mon âme!
Si au moins je devenais fou pour de bon!
Mais non: c’est toujours cet intervalle,
Ce quasi,
Ce “il se peut bien que…”,
C’est cela.

Celui qui est interné dans un asile de fous, au moins, c’est quelqu’un.
Moi, je suis interné dans un asile de fous sans asile.
Je suis fou, à froid,
Je suis lucide et fou,
Je suis étranger à tout et je ressemble à tout le monde:
Je dors éveillé avec mes rêves qui ne sont que folie
Parce que ce ne sont que des rêves.
Et me voilà: ainsi…

Pauvre vieille maison de mon enfance perdue!
Qui t’aurait dit que je désabriterais autant!
Qu’est devenu ton petit? Il est fou.
Qu’est devenu celui qui dormait tranquille sous ton toit provincial?
Il est fou.
Qui est celui que je fus? Il est fou. Aujourd’hui, c’est celui-là que je suis.

Si encore j’avais une foi quelconque!
Par exemple, en cet espèce de fétiche
Qu’il y avait chez nous, rapporté d’Afrique.
Il était très laid, il était grotesque.
Mais il y avait en lui la divinité de tout ce à quoi l’on croit.
Si je pouvais croire en un fétiche quelconque -
Jupiter, Jéhovah, l’Humanité -
N’importe lequel ferait l’affaire,
Car qu’est-ce que ce tout sinon ce que nous pensons de tout?

Eclate donc, coeur en verre peinturluré!

***

Fernando Pessoa (1888-1935) / Álvaro de Campos – 16-6-1934

Ghérasim Luca – Son corps léger (1969)

•novembre 13, 2009 • 2 commentaires

Ghérasim Luca - CubomanieSon corps léger
est-il la fin du monde?
C’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait:
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage

Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait:
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
C’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage

Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
mais l’autre pensait: c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur

Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger? mais l’autre pensait:
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres

Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait:
qui respire près de la glace?
est-ce la fin du monde?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger

***

Ghérasim Luca (1913-1994)La Fin Du Monde, in Paralipomènes (1969)

Ghérasim Luca lit “Son corps léger”

Stanislas Rodanski – La nuit verticale

•novembre 12, 2009 • Laisser un commentaire

Stanislas RodanskiQue je sois – la balle d’or lancée dans le Soleil levant.
Que je sois – le pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du verbe.
Que je sois – l’un et l’autre plateau de la balance, Ie fléau. La période comprise entre les deux extrêmes de la saccade universelle qui est le battement de coeur suivant celui dont on peut douter au possible et tout attendre de son anxieux « rien ne va plus ».
Je lance au possible ce défi : Que je sois la balle au bond d’un instant de liberté.
Je lance ce cri – que je sois la balle de son silence.
Mon départ s’appelle toujours, tous les jours et tous les instants du grand jour. Mon retour à jamais, éternelle verticale nocturne, point mort, égal à lui-même, que l’autre franchit – toujours.
Qui suis-je?
Toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre.

***

Stanislas Rodanski (1927-1981)Des proies aux chimères

Michel Houellebecq – Chômage (1996)

•novembre 11, 2009 • 2 commentaires

Michel HouellebecqJe traverse la ville dont je n’attends plus rien
Au milieu d’êtres humains toujours renouvelés
Je le connais par coeur, ce métro aérien ;
Il s’écoule des jours sans que je puisse parler.

Oh ! ces après-midi, revenant du chômage
Repensant au loyer, méditation morose,
On a beau ne pas vivre, on prend quand même de l’âge
Et rien ne change à rien, ni l’été, ni les choses.

Au bout de quelques mois on passe en fin de droits
Et l’automne revient, lent comme une gangrène ;
L’argent devient la seule idée, la seule loi,
On est vraiment tout seul. Et on traîne, et on traîne…

Les autres continuent leur danse existentielle,
Vous êtes protégés par un mur transparent ;
L’hiver est revenu. Leur vie semble réelle.
Peut-être, quelque part, l’avenir vous attend.

Les moments immobiles que l’on vit presque en fraude
Et les petites morts, petits autodafés ;
C’était sur les deux heures et la ville était chaude,
Les bustiers fourmillaient aux terrasses des cafés

Et tout s’organisait pour la reproduction :
Comportements humains, jeux de dents, rires forcés
L’impossibilité permanente de l’action
Morceaux de vie qu’on rêve, bientôt désamorcés.

Les humains s’agitaient dans les murs de la ville :
Flots sur le boulevard, téléphones portatifs ;
Inquiétude sur la ligne, jeux de regards hostiles :
Tout fonctionne, tout tourne, et j’ai les nerfs à vif.

***

Michel Houellebecq (né en 1956)Le Sens du combat (1996)

Fernando Pessoa – Dactylographie (1933)

•novembre 10, 2009 • 2 commentaires

Fernando PessoaTout seul, dans mon bureau d’ingénieur, je trace le plan,
je signe le devis, en ce lieu isolé,
éloigné de tout – et de moi-même.

Auprès de moi, accompagnement banalement sinistre,
Le tic-tac crépitant des machines à écrire.
Quelle nausée de la vie !
Quelle abjection, cette régularité…
Quel sommeil, cette façon d’être…

Jadis, quand j’étais autre, il y avait des châteaux et des cavaliers
( images, peut-être, de quelques livres d’enfance ),
jadis, alors que j’étais conforme à mon rêve,
il y avait de grands paysages du Nord, éblouissant de neige,
il y avait de grands palmiers du Sud, opulents de vert.

Jadis.

Auprès de moi, accompagnement banalement sinistre,
Le tic-tac crépitant des machines à écrire.

Nous avons tous deux vies :
la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance,
et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard ;
la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres,
qui est la pratique, l’utile,
celle où l’on finit par nous mettre au cercueil.

Dans l’autre il n’y a ni cercueils ni morts,
il n’y a que des images de l’enfance :
de grands livres coloriés, à regarder plutôt qu’à lire ;
de grandes pages de couleurs pour se souvenir plus tard.
Dans l’autre nous sommes nous –mêmes,
dans l’autre nous vivons ;
dans celle-ci nous mourrons, puisque tel est le sens du mot vivre ;
en ce moment, par la nausée, c’est dans l’autre que je vis…

Mais à mes côtés, accompagnement banalement sinistre,
Elève la voix le tic-tac crépitant des machines à écrire.

***

Fernando Pessoa (1888-1935) (Alvaro de Campos) – 19 décembre 1933

Antonin Artaud – Révolte contre la poésie (1944)

•novembre 9, 2009 • 3 commentaires

Antonin ArtaudNous n’avons jamais écrit qu’avec la mise en incarnation de l’âme, mais elle était déjà faite, et pas par nous-mêmes, quand nous sommes entrés dans la poésie.
Le poète qui écrit s’adresse au Verbe et le Verbe a ses lois. Il est dans l’inconscient du poète de croire automatiquement à ces lois. Il se croit libre et il ne l’est pas.

Il y a quelque chose derrière sa tête, autour de ses oreilles de sa pensée. Quelque chose est en germe dans sa nuque, où il était déjà quand il a commencé. Il est le fils de ses oeuvres, peut-être, mais ses oeuvres ne sont pas de lui, car ce qui était de lui-même dans sa poésie, ce n’est pas lui qui l’y avait mis, mais cet inconscient producteur de la vie qui l’avait désigné pour être son poète et qu’il n’avait pas désigné lui. Et qui ne fut jamais bien disposé pour lui.

Je ne veux pas être le poète de mon poète, de ce moi qui a voulu me choisir poète, mais le poète créateur, en rébellion contre le moi et le soi. Et je me souviens de la rébellion antique contre les formes qui venaient sur moi.

C’est par révolte contre le moi et le soi que je me suis débarrassé de toutes les mauvaises incarnations du Verbe qui ne furent jamais pour l’homme qu’un compromis de lâcheté et d’illusion et je ne sais quelle fornication abjecte entre la lâcheté et l’illusion. Je ne veux pas d’un verbe venu de je ne sais quelle libido astrale et qui fut toute consciente aux formations de mon désir en moi.

Il y a dans les formes du Verbe humain je ne sais quelle opération de rapace, quelle autodévoration de rapace où le poète, se bornant à l’objet, se voit mangé par cet objet.
Un crime pèse sur le Verbe fait chair, mais le crime est de l’avoir admis. La libido est une pensée d’animaux et ce sont ces animaux qui, un jour, se sont mués en hommes.

Le verbe produit par les hommes est l’idée d’un inverti enfoui par les réflexes animaux des choses et qui, par le martyre du temps et des choses, a oublié qu’on l’avait inventé.
L’inverti est celui qui mange son soi et veut que son soi le nourrisse, cherche dans son soi sa mère et veut la posséder pour lui. Le crime primitif de l’inceste est l’ennemi de la poésie et tueur de son immaculée poésie.

Je ne veux pas manger mon poème, mais je veux donner mon coeur à mon poème et qu’est-ce que c’est que mon coeur et mon poème. Mon coeur est ce qui n’est pas moi. Donner son soi à son poème, c’est risquer aussi d’être violé par lui. Et si je suis Vierge pour mon poème, il doit rester vierge pour moi.

Je suis ce poète oublié, qui s’est vu tomber dans la matière un jour, et la matière ne me mangera pas, moi.
Je ne veux pas de ces réflexes vieillis, conséquence d’un antique inceste venu de l’ignorance animale de la loi Vierge de la vie. Le moi et le soi sont ces états catastrophiques de l’être où le vivant se laisse emprisonner par les formes qu’il perçoit en lui. Aimer son moi, c’est aimer un mort et la loi du Vierge est l’infini. Le producteur inconscient de nous-même est celui d’un antique copulateur qui s’est livré aux plus basses magies et qui a tiré une magie de l’infâme qu’il y a à se ramener soi-même sur soi-même sans fin jusqu’à faire sortir un verbe du cadavre. La libido est la définition de ce désir de cadavre et l’homme en chute est un criminel inverti.

Je suis ce primitif mécontent de l’horreur inexpiable des choses. Je ne veux pas me reproduire dans les choses, mais je veux que les choses se produisent par moi. Je ne veux pas d’une idée du moi dans mon poème et je ne veux pas m’y revoir, moi.

Mon coeur est cette Rose éternelle venue de la force magique de l’initiale Croix. Celui qui s’est mis en croix en Lui-Même et pour Lui-Même n’est jamais revenu sur lui-même. Jamais, car ce lui-même par lequel il s’est sacrifié Lui-Même, celui-là aussi il l’a donné à la Vie après avoir forcé en lui-même à devenir sa propre vie.

Je ne veux être que ce poète à jamais qui s’est sacrifié dans la Kabbale du soi à la conception immaculée des choses.

***

Antonin Artaud (1896-1948) – Textes écrits à Rodez en 1944